I-"il:iiil l)e;uieoiip, n'éerivant pas
Les deux niaisons n'en faisaient qu'une ;
La ciel", la bourse était coniniinïe...
Les enfants confondaient leurs jeux.
Les IVères se prêtaient leurs rimes,
\a- même vin coulait pour eux.
Mais Tliomas eut l'esprit de ne point trop suliir l'ascendant de son puissant aine, de faire son alFaire à part, el, finalement, de gagner beaucoup plus d'argent que lui. — l^'rère de Corneille, il sut n'être pas mal avec lîacine ; ami et familier des Précieuses, ii stit n'être pas mal avec Molière. Et c'é'tait chez lui douceur de mu'urs plus encore qu'habileté. Il ne fut
THOMAS CORNKILLE IS9
dauciinc cabale ; il ignorait Fonvii'. Siii- sa hoiilé ot sa probité, les contemporains sont uiianiines.
Il eut un talent essentiellement opportiinislr.
Le roman selon M""^ de Scudéry et Fliotel de Rambouillet ('laiit à la mode, il transporte, en même temps que Ouinauit, le i-oniau sur le t!M''.iti'e ; il (■cril 'J'imurrnlr et /irrrnke. . . Lorsque Corneille a donné ses chefs-d'œuvre, Thomas profite de la retraite du grand poète après Ferlharile pour prendre sa succession, et il écrit des tragédies cornéliennes : Laodicc, la Murl d'Aimihal. Quand il voit que Racine est en laveur, il écrit des tragédies racinicnnes : le Comte d'Essex, Ariane. Auteur comiqiu', il commence par a adapter » une dizaine de pièces de Lojie, de Moreto, de Rojas, de Cakleron. Quand Molière parait, il reconnaît que la lutte est impossible, et passe à la tragédie. Quand Molière est mort, il imite de Molière ce qu'il peut, et écrit l'Usurier et les Dames veinjées.
Citons encore M. Reynier : « Joignez à cela un remarquable effort pour élargir le cadre de la tragédie, pour y faire sa part au plaisir des yeux, pour la rajeunir, la compléter par le merveilleux des machines et la beauté du décor (Circé) ; une courte incursion dans le domaine de l'opéra; d'originales tendances : les mystères des sciences occultes portés sur la scène (la Pierre philosophale); un ancien spectacle ingénieusement reconstitué {le Triomphe des Dames). Songez aussi h. la Devineresse, qui est tout à la fois une féerie et une audacieuse comédie
d'actiialilc, presque une Revue de l'année (la « devineresse », c'est la Voisin). Ajoutez encore à ces mérites une habileté singulière à saisir l'occasion, à exciter et à intéresser la curiosité publique; la réclame devenant un art ; la collaboration littéraire, cet acte d'association des petits talents, sinon inventée, du moins réduite en système et supérieurement pratiquée... »
Oui, Thomas était plein d'idées II fit beaucoup pour le plaisir des yeux de ses contemporains. 11 avait une sorte d'érudition pittoresque, assez analogue à celle du plus heureux de nos dramaturges d'aujourd'hui. Il fut un metteur en scène et un décorateur ingi'mieuxet hardi.
Pour /(' 'Triomphe des Dames, « il recueillit dans les traités spéciaux les renseignements dont il avait besoin pour faire la reconstitution exacte d'un tournoi à pied, et il régla lui-même très minutieusement tous les détails des joutes et l'ordre de la cérémonie. » Tel M. Sardou « piochant » les décors, les costumes et le cérémonial de Théodora.
Et cette souplesse, et ce llair, et cette divination dugoûtpublic, et cette entente précoce de la réclame, tout cela, joint à une facilité de travail extraordi" naire et à un « sens du théâtre » tout à fait remarquable valut au cadet des Corneille les plus grands « succès d'argent » de l'époque. Si l'on classait les (cuvres dramatiques du dix-septième siècle d'après le nombre des représentations et le chiffre des
THOMAS CORNEILI.i: l'.U
recettes, ce qui tiendrait la tète de la liste, ce ne serait point le Cid, ni Andromaquc ni VIJcolc. des fhnmes. Ce serait Circé, l'Jnconnu, le Triomphe des /James, la Devineresse, et surtout Timocrale.
Thomas d'ailleurs ne s'en faisait pas accroire. Qu'on lise la dédicace de Timocrale: on verra (ju'il se demandait ce que valait sa pièce, dans le temps même de sa plus grande faveur ; qu'il ne se reconnaissait d'autre mérite que d'avoir traité un sujet nouveau et que, « devançant sur son propre ouvrage le jugement de l'âge suivant », il expli(iuail un trioMiplie si peu attendu par " l'injuste caprice » du public qui ne sait point toujours distinguer « les faux brillants des véritables beautés ». Thomas avait du bon sens et de la modestie. Il se résignait à une gloire viagère, — et lucrative. Il était de ceux qui, comme a dit, je crois, liaoul Toché, « ne travaillent pas pour la statue », et le confessent. C'était un gentil garçon. Nous voyons en lui, de loin, et mieux que dans les écrivains illustres, un confrère, un Ijon confrère.
Donc, le succès de Timocrale fut prodigieux. Le roi, Monsieur, et plusieurs princes du sang ne voulurent pas attendre que Timocrale fut joué à la cour et se dérangèrent pour l'aller voir au théâtre du Marais. Le roi se fit présenter l'auteur et le complimenta. Timocrale tit salle comble pendant six mois : l'ait unique au dix-septième siècle. » On ne cessait point, dit l'abbé Desfontaines, de redemander cette
pièce aux comédiens. Ces Messieurs s'en ciiiuiyèiiiit les premiei'S, et un acleur s'avança un jour sur le bord de la scène et dit, ou à peu près, aux spectateurs : (( — Messieurs, vous ne vous lassez point d'entendre T'imocrnli'. Pour nous, nous sommes las de le jouer. iNous courons le risque d'oublier nos autres pièces; trouvez bon que nous ne le représentions plus. « .\uti-e détail plus significatif encore, s'il se peut : la troupe de l'hôtel de Bourgogne se mit à jouer Timocrulc en même temps que la troupe du Marais. Tout Paris en savait les vers par cœur. C'était une folie.
Mais enlin ({u'élait-ce donc que ce Timocrnle ? ^^\ voudrais vous raconter la pièce de façon à vous faire saisir en ipini elle put amuser et intéresser si fort les bisaïeux de nos arrière-grands-pères. Mais ce n'est pas commode.
Voici. La ville d'Ârgos est assiégée par Timocrate, roi de Crète, .\vant de commencer l'attaque, Timocrate envoie à la reine d'Argos ce message : -i Donnezmoi votre tille, la princesse Eriphile, et je signe la paix. »
Là-dessus, la reine rassenable ses généraux pour prendre leur avis. Trois d'entre eux, qui aiment Eripliile, conseillent à la reine de repousser la proposition de Timocrate.
Mais un ('erlain Cléomène prend la parole à son tour. Ce Cléomène estunoflicierde fortune, parvenu, à force de vaillance, aux plus hauts grades. On
TlliiMAS CORNEILLK 1!):î
raciPiile (lu'il a eu jadis tendresse de cœur pour la princesse Eripliile; il a disparu pendant quelque temps, puis est revenu prendre du service. Or, ce Cléomènc se prononce en faveur de la paix ! On s'étonne d'entendre cet héroïque capitaine donner un aussi lâche avis. La reine, enflammée d'une belle colère, jure (retenez bien ce point) que, loin de vouloir écouter Timocrate, elle l'immolera, .s'il lomlic entre ses mains, aux mânes de son époux icet époux a autrefois péri dans une guerre avec la Croie!. Puis, se tournant vers les chefs qui l'entourcnt, elle s'engage (retenez encore ce point-ci) à donner sa tille à celui qui lui livrera son ennemi.
Cependant, la princesse Eriphile, qui se croyait aimée de Cléomène et qui le lui rendait un peu, et même beaucoup, ne comprend rien de rien à sa bizarre conduite. Elle vient lui demander compte de ce qu'elle considère comme une trahison. Cléomène ne se déconcerte point :
.\li I d.Tigiu'z mieux juger du zèle qui uiruinni'. I) luî bel exeès d'auiour ne faites pas un eiinie .. AUu de mieux aimer, j'ai voidu nu^ li.aïr, fît Jf nif suis tnihi f/f /icur de vous trahir.
— « Quoi ! dit la princesse, applaudir aux vœux de Timocrate, c'est me donner une marque d'amour ? »
.Mors Cléomène, qui possède sur le bout du doigt son La Calprenèdo, sa Scudéry et même son Pieri-e Corneille:» Oui, Madame, quand j'ai vu Timocrate
THÊOKIES ET JMPKESSIO.NS. 13
194 l>[PRESSIONS
mettre la Crète à vos pieds, j'ai placé les intértMs de votre gloire au-dessus des intérêts de ma passion. Mon conseil était magnanime : je vous aurais doiiiu'* un trône et, après, je serais mort de douleur. »
Appelez (.•(' tU'ssciii l'aiblcssc, ingnUiliulc ; Doniu'z-lui, s'il se peut, un nom eneoi- plus rude : C'est par là seulement que ce canir ;nnoun'UX A cru justiGer l'audace de ses l'eux.
Henoncei- pour l'amour au soin de sa fortune N'est que le faillie ell'et d'une vertu c(uunnine... Mais il est inouï i>eut-ètre avant ce jour Qii^iiiviin ait immolr ïamonr lucwc à Vawnur. P<uir consacrer mon nom au temple de mémoire, (Vest à moi que le ('iel en réservait la f^Ioire ; Il la devait sansdoulc à ma iidélité.
{•'a .1 ose jusque-là Ilaller ma vanité Que, (lun (fl'ort si i^rand, si l)eau, si peu cioyalde, S il N'cins lit seule di^^ne, il m a l'ail seu! capable.
Eripliile conçoit lu beauté de ce raisonnement et, se rappelant le suprême encouragement que Cliimène adresse au Cid, elle s*écrie :
\'a, tu n'i<;iiori's pas ce <|u'a pnimis la icine. (!nnd)ats, \aints, il suitiml n'exposi- pas ma t'iiî A refuser ailleurs ce qui n esl dû (pi à Icii !
Cependant la bataille s'est engagée entre les Argiens et les Cretois. Des messagers viennent annoncer successivement à la reine d'Argos et à sa lillc: 1° que la victoire penche du côté des Argiens; qu'un (le leurs cluîfs, Méandre, a pris de sa main Fun des cliel's cnMois, Trasile (je vous prie de mettre encore ce détail dans un coin de votre mémoire);
TllO.MAS COHNEll.LE 193
2" que TiiiKicralf' a paru dans la bataille, sous une ariiuiri' suin'rbr, la visiiTc liaissi'c, et (]iit> sesiixliortalious et son exemple ont relevé le courage des C.ré'tois; 3° que Timocrate est vainqueur ; que Nicandro est à son tour prisonnier; que CIéom(>ne a disparu au iMiniiiii'iirciiiciil ilii ((iiiihal et que sans doute il est mort.
Soudain, un j^nand hroulialia remplit le palais, et ([ui voit-on parailn^ ".'(Ui'omène en personne, l'énigrnatique Cléoniènc, qui revient victorieux. 11 a, ditil, repoussé les Cretois et il ramène Timocrate prisonnier.
Premier coup de théâtre.
Kt la reine d'Argos, lidèle à son serment, dit l'i C.I('omène :
.l'îlttcstr Ions li's (lieux (ju ail Iclliplc, ;ulx yi-u\ tic lt)us, L.T prîtu't'ssc demain vous piciulra pour époux.
Mais Nicandre (vous vous ra])pelez Nicandre ?), mis en présence du roi prisonnier, reconnaît en lui le général Cretois Trasile (vous vous rappelez Trasile ?), s'indigne de voir un sujet ]U'endre le nom de son roi et dénonce la supercherie. La reine d'Argos presse Cléomène de questions. Cléomène se trouble ellinitpardire : «Eli bien ! oui, c'est moi Timocrate. »
Nouveau coup de théâtre.
Vous devinez, n'est-ce pas ? que Timocrate a rapidement cliang('' ses habits contre ceux de son lieutenant Trasile ; et, faisant un retour sur toute sa
iW, IMPKESSIONS
comluilo ;int(''rieiire, vous vous expliquez ses disparitions, ses allures mystérieuses, le singulier conseil qu'il avaitdonné dans l'assemblée, et tout le reste; et vous êtres ravis, soit de comprendre, — et de comprendre si tard, car nous sommes à la fin du quatrième acte, — soit d'avoir tout deviné dès le commencement et de voir vos prévisions confirmées... Notez que, jusqu'à cette dernière scène de lavantdernier acte, Thomas Corneille a su entretenir l'erreur ou l'incertitude du public : pas un instant Cléomène ne se trahit; il n'a point de coniident à qui il tasse part de ses impressions vi'ritables ; c'est à peine si, de temps en temps, il risque une phrase à double entente. Il n'y a pas à dire, c'est « de la jolie ouvrage ». Je ne pense pas que, ni chez Scribe, ni chez Sardou, ni chez d'Ennery (à moins que ce ne soit peut-être dans VAinde] vous trouviez une plus e.xacte, plus habile ni plus Iriomphanle applicMliim du précepte do Boileau :
Oui- le h-(Hil)l(', toujours croissant de scrne ou scène, A son coinlilr acri\'(', s<' (Irln-ïiiiillc sans peine. I.'espi-it ni- SI- sent [niint jjlus vivement IVappé. One lorscjn'eti mi sujet (1 intrigne env<*loppé, lyun srci-fl tant ù i-imp lu lu'-rilt'' i-ininitc Chaude tout, diinur l'i tout tinc face iiiipn'-tniet
Oui, mais voilà la reine d'Argosbien embarrassée. Car (vous vous souvenez '?) elle a juré, d'une part, de donner sa fille àqui lui livrerait Timocrate et, d'autre part, d'immoler Timocrate s'il tombait en son pnu-
ï1I(pMA> CdliNKlI.l.K lin
voir. Que va-t-ellc faire '.' Elle extrait d'abord de la tiitualitiii un iiiMuljre respecUible d'anlitlièses :
O (K'Voîi% ô vt-ngeancc, ù sennciil lcim*rairc ! N :»i-jt' engagé le ciol à suivre ma colère Que pour lui voiroiVrir à mon cœur alarme Timocratc haï tlitns Clcoinénc aimé :'... Puis-je dotinrr la mort à qui Je dois ma fillf '.' Ou, si je suis contrainte à ce funeste elVort, Puis-Je dtmm'r ma fille à tjuijeduis la mort '.'
Je n'ai point d\-iiiu'mi si je me donne nn i/enilre Ki, malgré mon emn'rotix par ma haine afVermi, Je ne le puis ehoisir ijue dans mon ennemi. O trop sensible eouj) d'une rigueur extrême ! J'aime ec que je périls et je jterds ec rjue j'aime.
Cela vaut presque, ma lui, coiuine cliquetis d'antithèses, le monologue de Rodrigue. Oplitnè, Thomas l
Enlin, la reine se dit: « C est bien simple. Je tiendrai mes deux serments l'un après l'autre : je donnerai ;'i ïimocrate la main de ma fille ; et, aussitôt après son mariage, je le ferai mettre à mort.» Le tendre Timocrate accepte l'arrêt avec résignation, voire avec une joie héroïque. Mais, tout de même, ce n'est pas une solution. Comment l'auteur va-l-il se tirer de là?
De la façon la plus ingénieuse et la plus spirituelle. Le général Nicandre, qui aime Timocrate et qui, épargné par lui dans la bataille, veut le sauver àson tour, ouvre la ville aux Cretois, en sorte que Timocrate se trouve à la fois roi de Crète et d'Argus. Mais il est trop galant homme pour déposséder la reine :
lus IMPRESSIONS
» Reprenez, lui dit-il, votre empire, Je mets mon propre sceptre à vos pieds. — Non, non, lui répond l;i reine : si vous me rendiez la royauté, je serais ol)lijj;ée de vous faire mourir ; si je deviens sujette, je suis aflranchie du serment que j'avais fait comme reine d'Argos, » (irâce à cette distinction subtile, tout s'arrange ; Timocrate devient mailre des deux l'^lats et épouse la princesse Kripliilc
Nosaïeux n'étaient point si hèles après tout. Ce 7'(?nof/tt/(' pourrait bien ètie un des cliefs-d'(euvre do ce que j'ai ap|ieli' un jour le « tliéàtre en soi », et aussi comme qui dirait le chef-d'œuvre des œuvres passagères.
Si Timocrate réussit follement, vous avez pu voir que c'était d'abord par le vif agrément et la très ingénieuse complication de la fable. Mais c'est aussi que la pièce répondait merveilleusement au goût des C(uitemporains, à leur idéal romanesque. « Les spectateurs, dit M. Gustave Ueynier, y retrouvaient, ramassé et condensé, tout l'ordinaire assaisonnement des histoires qu'ils aimaient : lictions invraisemblaliles, caractères de convention, discussions amoureuses, analyses poussées jusiju'au fin du lin...»
Là-dessus, vous direz peut-être : — (Juc l'idéal de cette société est charmant dans sou artilice ! La pui'e lh(''orie platonicienne de l'amour, déjà alfinée, au movfn âge, par les romans de chevalerie et dans les cours d'amour, reçoit son achèvement dans les salons » précieux ». L'amour n y est maître que
THOMAS COnXElLLE 199
de vertus cl iirorcssciir que d'Iiéroïsmc. L'aiiniilile l'iiii i|ue co ïimocriite ! elle cliorcheur exquis de Miiili à quatorze heures ! II a conquis, comme parlait amoureux, le cœur de laiirincessc Eriphile ; il n'aurait qu'à le ciu'illir. Mais il veut encori' le mériter comme héros et grand capitaine, et c'est pour(juoi, à peine ijlevi; au tn'uu! par la mort de son père, il vient assiéger, sans le lui dire, la ville de celle qu'il adore I « La galanterie est rare», dit M. Reynier. Ouaiul, Timocrate et Cléomène à la fois, il s'est emlierlilicoté dans son double rôle, c'est bien simple : il se lire d'all'aire en étant sublime, en pratiquant avec agilité les plus subtiles maximes du Code amoureux, en immolant, — vous vous en souvenez, — « l'amour même à l'amour ». Je sais bien qu'en réalité il n'a rien à sacritier du tout, puisque Cléomène et Timocrate ne font qu'un, ctque, donnant son amante au roi de Crète, c'est à lui-même qu'il la donne ! Son discours, en cet endroit, n'est donc qu'une varialion brillante, un développement rx professa sur un cas de morale amoureuse. Mais quid artiste ! (Juel virtuose ! Et quel grand cœur aussi ! L'amour est vraiment pour lui une religion, et une religion excitatrice de vertus. 11 n'aime que pour orner son àme.et nous le voyons, tout le temps, préférer à la possession de sa maîtresse ce qui le rend digne de cette possessimi. En somme, celle conceittion de l'amour se coiil'(Uid avec l'amour du sacritice. Timocrate l'anche les rangs ennemis, égorge les deux
•2011 IMPHESSHINS
rois alliés d'Ari^os, ses rivaux, l't, l'iiistanl d aprOs, épargne Nicandre, son Lroisième rival, — alin d'iHro beau de diverses fai-ons et tour à tour par sa fureur et par sa magnanimité. Quand la reine, pour tenir son double serment, lui promet la main de sa lille, et, après le mariage, la mort, non seulement il se résigne, mais il se réjouit infiniment; car entin, il aura été pendant cinq minutes l'époux de celle i[ii'il aime ; et qu'est-ce que la mort, je vous prie ? D'ailleurs ces amours sont chastes. La chair en est radicalement absente. La subordination, l'immolation de soi-même, et, par surcroit, de l'univers entier, du ciel et de la terre, à une petite femme raisonneuse, abondante en |)ropos chanlourni's, et qu'on n'aura pas même touciiée du bout du doigt, — voilà l'idi'al, voilà ce qui vaut la peine de vivre et de mourir. El lesautres personnages nelecèdentguéreà Timocrate. Ils sont généreux sans effort, mais obstinément et sans retenue, non pas au-dessus, mais, — ce qui est mieux, — eu dehors de la nature, de la grossière et méprisable nature. Aussi aisément que Timocrale olfre sa vie, la reine d'Argos quitte sa couronne, Nicandre renonce à son amour. Quelle gentille société que celle qui adorait de tels rêves et qui faisait le plus formidable succès du siècle à la comédie (|ui lui en donnait la plus pure représentation! Et (•oiid)ien celle sociélt'-là, dans sa candrur siiblile et dans sou magnanime enfantillage, était, au fond, plus noble que la nôtre et d'uu cœur plus relevé, si
THOMAS CdHNEILLR -'01
l'on en juge parla qualité du « faux « qu'elle préféra !
.le réponds : — Mais, au conUaire, jamais lo goût piihlic ne fui plus profondéinentiuinKiral ([u'à cette folie époqu(^ de Louis XIII et de la minorité de Louis \1V. C'est la plus complète (^xallatiou de la fantaisie personnelle érigée en vertu par opposition à la morale commune, et, pour l'appeler par son nom, de l'individualisme. Timocrate, Nicandre et les autres se forgent, à leur guise, des devoirs distingués, tout commt! Lélia et Trenmor. Uue dis-je 1 Timocrate est tléjà, à sa façon, presque un personnage de Maurice Marrés. C'est uu monsieur qui cherche à enihcliir son « moi ■>, sans nul souci, sinon de l'idole qu'il s'est choisie et pour qui il « pose », et (|ui n'est donc que lui-même se regardant. Vous me direz qu'il ne faut pas prendre les batailles de Timocrate 1res au sérieux. Je crois d'ailleurs à une certaine inconscience de Thomas Corneille, cl, tout ce que je découvre dans sa tragédie, je ne prétends point qu'il ait voulu l'y mettre. Mais enfin, si les mots ont un sens, je vois que Timocrate déclare la guerre et fait périr pour le moins quelques centaines d'hommes, afin d'être en posture plus avantageuse aux yeux de sa maîtresse, ^ou, simplement, pour élargir son « moi » par des émotions et des actes de couleur héroïque.
« Cette tragédie, remarque doucenu^ut M. Ueynier, pourrait aussi liien s'appeler une comédie, si l'artiiice du faux Cléomène n'avait pas coûté lu vie à
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deux iiiallu'ureux rois el à bon nomhre de soldais argiens el crétois, innocentes et obscures victimes de la ^'alanlerie de leur souverain. » Mais (|uoi 1 Timocrale veut être beau ; il veut, après la vie langoureuse, connaître, comme on dit, « la vie énergique ». De même, au dénouement, Nicandre, voulant avoir aussi bon air que Timocrale, et par un renversement aussi audacieux de la hiérarchie naturelle des devoirs, trahit sa patrie « par délicatesse» el pour faire plaisir à son ancien rival ; et la reine d'Argos, pour rester à la hauteur de ces étonnants fantaisistes de la perfection morale, fait cadeau de son peuple à Timocrale, — sans plébiscite, comme vous pensez bien. Et ainsi, ils sont tous trois si désireux d'être beaux, — el si sublimes, — que, pour la reine, il n'y a plus de devoir royal, pour Niiandre plus du pairie , el pour Timocrale jiius d'Iiumanité.
Oui, c'est bien l'époque où le duc de La llochefoucauld écrivait ces deux vers, sans se douter (|u'ils étaient abominables :
l'mu cunciurrir sim ctuur, poui'plairi' à ses Inniix yeux, Jni l'ail la giu'irr aux rois ; je l'aurais l'aile aux dieux ;
eloù Ton applaudissait furieusement cet étrange Cid ([iii, corrompu par Pierre Corneille (car Rodrigue était irrc''procliable dans li' /lummicmi) est tout à l'ait décidé, — voyez le deuxièine acte, — à laisser l'Espagne se tirer d'afVaire comme elle pourra,
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parce ([\ril a ili'S peines de cd'iii', v[ à sacrifier sa
« pairie aux faiitaisios de son amour.
Je le (lis sérieusement : l'idéal romanesque de M"' de Scudérv et de La (lalprenède, et des l'réeieuses, et de Timoaiilc et de la moitié des Irai^édies de Pierre Corneille est très volontiers immoral, antisoeial, et proprement anarchique. Un des mérites éminents de Molière et de Racine, c'est d'avoir, avec la vérité, ramené au théâtre, sans le dire et sans aucunemeni moraliser, la morale commune, la morale universelle.
Néanmoins, je; le sens, vous êtes comme ('ette ijrosse Sévigné : il y a, dans cet idéal à la fois fade et cynique, quelque chose (jui flatte voire imagination et quelque chose ([ui caresse votre orgueil. l'renez garde : je vais vous montrer l'inévitable envers de ce romanesque éthéré et subtil en apparence, grossier dans son principe. N'cHant que l'invention capricieuse d'une prétendue vertu à la fois subliuK! et immorale, il n'avait pas en lui de quoi exclure le caprice opposé; il admettait, il appelait même, comme une revancheel un repos, l'imagination dans le laid et pour le laid, le réalisme le plus bas et le plus ofTensant ; et, en efTet, l'époque par excellence du romanesque dans l'amour et dans la conception du devoir, est aussi celle du « burlesque », — (jue M. Reynier délinit ti'ès bien : " riniaginaliou s'exerçant à contre-sens, pour avilir et non pour embellir la réalité, ce quil y a de bas et de laid dans
l'humaine nature s'étalant, se glorifiant avec une ampleur presque héroïque... » Scarron est le nécessaire complément de Pierre Corneille. Et les mêmes spectateurs qui s'étaient pâmés à Timocrate se gaudissaient au Don Bertrand du souple Thomas.
Voici. Don Bertrand, sorte de liobereau, vieux, laid, malpropre et imbécile, a songé à se marier. Eiiloui par ses six mille ducats de rente, un père a eu la faiblesse de lui promettre sa fille. Don Bertrand viiMit au-devant de sa fiancée. Après avoir reproché au père d'avoir sans invitation accompagné sa fille, « pour se bourrer au repas de noce », il tend à sa future femme une main couverte de plaies, et, comme elle se recule avec dégoût : " Ce n'est, dit-il, qu'un peu de gale » :
.II- lik-ln- ;ilui jouer ])imrl;iiit d'un iiuui\'ais l'Ull" : .!)■ nu- iVdtte tl oiiij;llenl ciiuj ou six fois par jour : Il ne niCn coule rleu, nioi-mèine j'en suiNl'ain'. Mais elle est à 1 épreuve, et contiiie hi'-ié(li(aire. Si nous a\-oiis liguée, elle eu ijourra leuir : Mou [jère eu son jeuue âge eut soin de m'en l'ournir \ Ma mère, mou aïeul, mes oncles et mes taules Ont été de tout temps et tjalants et galantfs.
(Je vous préviens que c'est un calembour.)
("'est un di-oll de l'aniille où chacun a sa pari : (Jnaud un de nous eu manque, il passe jxuir bâtard.
DON «ivucin l'.Iie vous lienl doue lieu de lettres de noblesse ?
THOMAS COUNElI.l.li 20r,
ISMïn.I.F.
Le cu'iif \ ;i nii' m;in<nUT, si cr (liscniiis ni' i-csse.
...Itt'vi'iioiis ;ui\ tragédies (le Tlionias Corneille. Laodicr ini! parait un équivalent Tort lionorahle de Lucrrcc lhir<iia et de In Tour du A'csti's.
Laodice, reine de Cappadoce, dépasse en scélératesse la fille d .Vlexandre VI et la femme de Louis le llutin. Pour garder li> trône, elle a « sacrili('; » einq de ses lils. 11 ne lui en reste plus qu'un, ,\riararte, que les Romains avaient emmené comme otage. Celui-là même, elle a essayé de le faire assassiner à Home ; mais les meurtriers ne l'ont pas trouvé. Ariararte a quitté Fltalie, (it, caché sous le nom d'Oronte (retenez ce point), il est venu à la cour même de sa mère. Laodice l'a remarqué ; elle s'est intéressée à lui, et elle s'est mise à l'aimer (telle .Marguerite de Bourgogne...) Elle veut même l'épouser, parce que le peuple de Cappadoce ne se contente pas d'avoir une reine et réclame un roi. Elle compte bien, d'ailleurs, que cet inconnu, qui lui devra tout, lui laissera la réalité du pouvoir.
Ur, elle apprend que son lils Ariararte n^vient en Cappadoce sous la conduite de l'ambassadeur romain. Je vous préviens tout de suite que c'est un imposteur, un faux Ariararte dont Rome adeviné la supercherie et qu'elle fait accompagner dans le pays même dont il a prétendu être prince, pour qu'il y reçoive sa punition. Mais la reine, on le comprend.
s'y laisse trompor : elle craint que, malgré son crime, la loule-puissance ne lui écliappe, et elle se résout sans hésitation à commettre un nouveau meurtre. Et de là deux scènes du dramatique le plus violent.
1° Celui à qui elle ouvre son abominable co'ur, c'esl justement cet Uronte, qui est son véritable lils, qui sait quelle est .sa mère, et qui avait jusqu'à ce jour ignoré ses crimes.
LAODICK
Par cp l'atal i-t-toiii- tous nios soins sniil traliis.
,\ni\ii\[ïTK idcgiiisr seuls le nom d'Oronlc).
Qncii ! \'oiis en plaiiulrc, \oiis qui n'aimez cjlic rc fils, (Jiii lui f^ai'flifz le sccplrc, cl ([ni. ilu niiui de nu'ac...