‹ Théories et impressionsChapitre 32 sur 49 · THOMAS CORNEILLE · texte numérisé non relu

THOMAS CORNEILLE

AllIAnAnTF,

Oui, m:ul;nno, il est vriu, je pAlis cl je li(iiil)Ii*.„ Croyez-vous que or fils...

11 t'niit \(Uis (liir tout.

Aussi bien, avec vous, dont l'âme est uu peu leiulre. Qui s'explique à demi ne se l'ait pas entendre. Sachant mes intérêts, vous jufïere/, de moi. JVus six lîls quen mourant me laissa le feu r(»i. Par divers accidents des six les citui moururent : Peut-être (wez-uous su quels fâcheux bruits coururent. J'en dêdaûpuii Voutraye, et crus do tels malheurs, Puihque j'étais au trône, indignes de mes pleurs !

Elle ajoute qu'elle a essayé de supprimer son sixième fils, et qu'elle a échoué. Et c'est pourquoi ntainlenanl elle craint tout de Itii :

Si j'immolais sa vie à l'ardeur de régner, Pour régnera son tour vondra-t-il méiiargner? C'est won sunçi !

Concevez-vous, durant ces épouvantables confidences, les sentiments du fils?... Laodice voit son truuhle :

Si du sang à verser vous émeut, \ous tait peine, .l'en sais qui, sans scrupule, en croiront une reine, Kt qui, pour un seul crime exigé de leur l'oi, Ne dédaigneront pas de régner avec moi. Mais avant qu'emprinUer d'autre bras (jue le vôtre, Sdiigez bien que souvent un crime en presse un aiiln-, l'-t (-jiu\ vous ayant {lit à quoi je me résous, Le lrùn<' stul peut élre un asile pour vous.

Le jeune lioilune refuse, Lien entendu, de débar-

rasser la ruine du faux Ariararle. 11 veut éparj^iior à sa mère au moins ce dernier crime. 11 s'éloigne sur cette menace de Laodice :

,!<• rrfoinpcnscrai tic iihmih' (|li on iu'ol)li;;f.

Va-t-elle donc le l'aire assassiner ?... Ici, nous côtoyons Lucrèce Boniia.

-1° Et nous frôlons aussi la Tour de ."Ws/cs, car le refus d'Ariararte ne l'ail qu'exciter davantage la passion de la reine, lit, pour échapper aux poursuites de cet amour incestueux, le fils est enlin oljligé d'avouer qui il est. Mais la terrible femme ne cesse pas pour cela de lla'mber. « Vous, mon lils ! s'écriet-elle, mais alors vous êtes plus coupnhie que moi ! i

I^;ir mille cl niillf soins roiuhis jusqii'i'i crjoiir. Vous m'avez pour mon fils l'ait naitie de l'amour. ^'ous avez allumé dans le sein d'une mère Une ardeur à la l'ois et détestable el chrre... Arraeliez-moi du co-ur ce qui uoua fait ainifr. ()te/-moî cette ardeui- qui, quoique je 1 abhoi-re, Me l'ait \i)ir tlans mon lils un ittuanl tjiir j\ultire...

Vous voyez que ce Thomas n'est point timide. Cependant, comme il faut conclure, cette mère criminelle se tue à la tin de la pièce, d'un seul coup frappé au cieur, et le généreux .Vriai'arte a encore la vertu île la pleurer.

G RE s SET

l/li(iinuii', un lui, ne me (.i(''pliul poiiil . Il s'v Iruiive (1(! reniant de cliu'ur, du provincial, du professeur de rhétorique. (Iresscl esl candide et gentil.

M. .Iules Wogue lui consacre un volume in-octavo de trois cent cimpiante pages serrées. Ce volume, vous l'avez deviné, est une thèse de doctorat, .l'aime ces sortes d'ouvrages : ils sont bourrés de détails inutiles, mais on y apprend toujours quelque chose ; et puis ou est trantjuille, ou est siir que l'auteur s'est appliqué ; et enfin je respire, dans ces études soignées, composées et écrites d'après les bonnes méthodes, une odeur d'Université qui me rajeunit.

Né à Amiens, de bourgeois dévols, novice, à Paris, chez les jésuites, i)uis, très jeune, régent dans divers collèges de la Compagnie, Gresset déliule par des bagatelles qui sont proprement badinages de séminariste. Mais ils me plaisent parce que, n'étant que cela, ils le sont dans la perfection et avec une entière ingénuité. Oh! que k Canhiui impromptu el /e Lulrin vivant m'ont semblé jadis, quand l'abbé qui « faisait » la cinquième nous les lisait en classe, spirituels et même audacieux ! — C'est une toute

ÏIIELIIIIES El IMI'HESSIO.NS. 14

21 IMPlîESSlONS

petite chose que Vert-Vert. M. .Iules Wogueso donne bien du mal pour l'agrandir el pour y reconnaître, outre un ressouvenir du moineau de Catulle, du perroquet d'Ovide, el des satires du moyen âge contre les moines, « la description d'un coin de la société religieuse au dix-huitième siècle », ce qui est peut-être beaucoup dire. Mais ce mièvre poème est charmant par quelque chose d'innocent, de virginal dans la malice et dans la sensibilité. La timidité, l'enfantillage même en sont toucliants. On voit si bien que l'auteur y a mis tout ce que la Règle permettait soit de liberté d'esprit, soit de tendresse, à un jeune religieux, et qu'il a cru prendre de grandes licences, et qu'il en a dû frétiller de plaisir ! Vert- Vert est jeune de la jeunesse d'un novice de vingt ans. Ses nonnes sont délicieuses. Chose inattendue, elles ressemblent, par l'extérieur, à celles de M. Catulle Mendès :

Ainsi cin'il est ])our le inoiute et les cours Vu ;ij-t, un goût de modes et d'atours, 11 est aussi des modes pour le \-oiIe ; Il est lui art de donner d'hem-eux lt)iu-s A l'élamine, à la plus simple toile : Souvent l'essaim des folâti-es amoin-s, ^^ssaim qui sait franchir gr-îUes et tours, Donne aux bandeaux une grâce ])i{puuite, Vn air galant à la guimpe llottante. .,

11 apparaît que, de peindre ainsi les nonnes, ptiis de railler si doucement leurs iticiius travers, gourmandise, bavardage, mièvreries el langueurs, eu fut.

pour le petit jésuite, une façon dôtournoe de s'occuper des femmes sans ofTenscr le Ciel; et que, d'autre part, le perroquet chéri est « un lioinme » pour les jolies Visitandines, presque dans la mesure où elles sont " des femmes» pour l'auteur de Vevt-Vcrl. Que M. Wogue a raison de noter, chez les recluses de liresset, ce qu'il appelle « un leurre de la sensibilité, une duperie de l'àme, heureuse de se tromper ellemême et de reporter sur un être quelconque, fût-ce le plus dédaigné, ses vagues aspirations jusque-là sans objet » ! Car « aimer un oiseau, c'est encore aimer ». Aussi, quand les vieilles relif;ieuses ont décidé ((ue Vert-Vert partira pour .Nantes : « Comment vivre sans lui, dans ce tombeau, sous ces tours isolées ? s'écrient les novices au cceur vif et las de son loisir ».

.là t'haciiio. siiîiu- gémit en tourterelle,

Kl plaint d'avance un wminge ennuyeux

Du monastère avec lui fuit Vaniour.

Va l'une desplusjeunes nonnains exhale cet adieu :

l^irs, va, mon fils, vole où l'honneur l'.nppellc,

Reviens charmant, reviens toujom-s fidèle.

Que les zéphiis te portent sur les flots ;

Tandis qu'ici, dans un tristes repos,

.!<• Iant;uirai, forcément exilée,

Sombre, inconnue, cl jamais consolée...

"ni, il y a dans ce badinage ecclésiastitiue une voliiplé ijni s'ignore, et, par là, il cesse d'être chétif et insignifiant. Verl-Verl, c'est le prudent poème d'à-

jlj IMI'KEsSIONS

iiidur, l'iMcgie un iicii --iinriKiisi' d'un riilant Ul' rini'iii-

inquiel.

11 élail facile de prévoir après cela que, n'étant retenu chez les jésuites par aucun vœu sacré, Gressel n'y resterait pas longtemps. Mais, d'abord, il écrit /(( Chiii-ti-pus,'. C'est, en octosyllabes singulièrement souples, on périodes sinueuses de cin<|uante, soixante et même quatre-vingts versiculets aux rimes redoublées et entrecroisées, un effronté développement de lieux communs : bonté de la solitude, bienfaits du détacbement, charmes delà mélancolie, dégoût du monde, etc.. Nous connaissons ce pessimisme el cette misanthropie des âmes neuves. Cela veut dire, au fond, que notre jeune homme s'ennuie de plus en plus dans sa benoile « chartreuse » (qui était une mansarde au cinquième étage du collège Louis-le-Grandj et que, ce monde qui l'écu'ure, il ne l'a jamais vu et brûle d'y entrer.

Il quitte la compagnie de Jésus, sans ombre de drame et en aimant toujours bien ses anciens niai- Ires ; il obtient, à Paris, dans l'administration des postes, une sinécure qui lui rapporte mille écus de rente, et il devient un des familiers de la duciiesse de Chaulnes.

Il fut naïvement et sérieusement amoureux de la duchesse, qui le traita bien, sans qu'on sache jusqn'oii ellc^ alla pour lui. Celt(i dame fut un bon lypc (lc> détraquée. Pas jolie, mais ])ire ; des yeux étincelants, un leint de lait. De 1 esprit, mais inégal et

lii/.;iri'('. l'as île cœur ; des sens ? On ne sait pas. Séuac de Meilliaa diL que « son esprit lui créait, un cœur et des sens ». Cette puissance d'imagination lui permit de croire qu'elle aimait et de se croire, aimée jusqu'à soixante-cinq ans.

Kilo écrivait des lettres baroques, d'un laisseraller insolent, où, fi force de secouer I(>s mots au hasard, elle reiipônlrait par-ci par-là l'esiirit, le pittores([ue et mémo la profondeur.

Nous sommes renseignés sur celle toquée par M""^ du Defland, qui l'ayant rencontrée aux eaux de Forges, en ll'rl, la détesta du premier cou]) «... l'ille a l'air d'une l'olle en mangeant ; elle dépèce uiu' poularde dans le [liat où on la sert, ensuite elle la met ilans un autre, se fait rapporter du lioullldn pouimettre dessus, tout semblable à celui (pi'clh; l'end... C'est une curiosité de lui voir manger un biscuit ; cela dure une demi-heure, et le total, c'est (ju'elle mange comme un loup. » Peu de jours après la lettre où M"'" du DeiTand l'arrangeait ainsi, la duchesse est malade d'avoir trop mangé <i... Elle rendit tout ce qu'elle avait dans le corps, et depuis ce temps-là les eaux ne lui passent point... Hier, nous nous arrangions, Formont et moi, sur le parti que je prendrais si elle venait à crever. » La maladie fut grave. « La Maqui... (maqui est synonyme de guenon) a été à l'agonie de beaucoup de crevailles ; mais elle vit actui'llement de régime. » Décidément lasse de cette fantasque amie. .M""" du Deffand tâche de la d('leriiH-

lier à partir vers lii fin du mois d'août : « Mais il faudra Ijeaucoup d'art pour la persuader, car ce séjour-ci est son centre (Forges était quelque chose comme le Trouville ou le Dieppe du dix-huitième siècle) ; son âme est comme les chambres de cabaret : il ne lui faut d(î tapisseries que des enluminures. I)

... Dix ans plus tard, à Paris, dans la multitude des amants de la ihnliesso do Chaulnes, s(> distingue un certain aljbé de Boismont, connu par un panégyrique de saint Louis et surtout par son extrême préciosité qu'il étend même à l'éloquence religieuse. Collé en parle dans ses Mémoires : « C'est, dit-on, de la plus fine métaphysique ; il n'y a guère que la duchesse de Cliaulnes et ses complices qui aient la clef de cet abbé précieux, et qui se vantent de l'entendre couramment ; encore le nie-t-on : elles en font semblant. » .\insi, aujourd'hui encore, nos névrosées et nos hystériques s'éprennent de littérature rare, ont de vaniteux engouements pour les excentriques de l'art et de la poésie. Un peu plus loin, Collé appelle lirutalement Koisniont le « souteneur >> de la duchesse. Cette fantasque personne se mit en tête de faire entrer son greluchon à TAcadémie. On la crilila d'épigrammes; quelques-unes étaient d'une lielle roideur, notamment c(dle-ci, où l'auteur s'adresse aux académiciens :

... .Vujmii'd hiii tiirino ouror, .lulif, à \'nlrc ('XcMiip!»', I-*oussi' 1111 pctit-cnUct tin'cllc n mis sur les donls.

GRESSET ai.'i

ProiK'/ f^artïe qu'oniin quelque antre Messallne, N** eonsullaut (|lie ses seuls intérèls, Piuir coniVère ne vous destine Quelque àne de Mirebalais.

(Le Mirebalais était une province de l'ancienne! France qui faisait un grand tratic d'ânes.) Hoisniont n'en fut pas moins nommé. Ce dix-huitième siècle est amusant.

Pendant quatorze ans encore, la duchesse mène une vie edrénée de clierclieuse de sensations. Après la iiiori de son mari (17(!9), aux trois cpiarts ruinée, elle a un procès avec son (ils, le vidame d'.\iniens. Le maître des requêtes, rapporteur de l'affaire, était un beau gars, M. de (liac. « Il gagna la cause de M'"" de Chaulnes auprès des juges, et la sienne auprès de la plaideuse. » On apprit tout à coup qu'il y avait promesse de mariage entre une duchesse de soixante-cinq ans et un maître des requêtes de trente-cinq.

Elle en porta fièrement le ridicule ; elle s'intitulait elle-même avec crànerie « la femme à (îiac ». Mais, six mois après, les deux époux se séparaient à l'amiable. Abandonnée de ses amis, déchue de son rang et de sa fortune, l'ancienne duchesse se retira au Val-de-Gràce « avec ses perroquets et ses magots ». Elle crève d'ennui ; la maladie^ arrive ; elle donne, par saccades, dans la dévotion. En décembre 1782, cette effrénée achevé le carnaval de sa vie, et meurt en « blaguant ». On la prévenait

21fi IMPRESSIONS

que les s;icr(!inenls otaient Ifi : « Un pclil iihihicmI.

— M. de (iiac voudrait vous voir... — list-il là?

— Oui. — Qu'il attende; il entrera avec les sacrements. )i

Telle était la dame dans le salon de qui toinlia notre jeune défroqué. On s'y amusait ferme, b'aimai>les gens y fréquentaient, et aussi des viveurs de l'espèce féroce. La mode y était au « persillade» universel. L'ex-novice dulètre surpris, puisséduil, grisé peut-être un moment : mais, visiblement, il ne fut pas atteint dans son fond, qui était sincèrement dévot. 11 se prêta à cette vie parce qu'il était homme de lettres et vaniteux ; mais il garda un elFarement, une inquiétude, une mélancolie secrète, parce qu'il était, avant tout, un bon jeune homme.

Ihiraul les onze ans qu'il fui >iii des familiers de riiotcl de Chaulnes, il composa une tragédie : Edouard: une " comédie larmoyante » ; Sidiicy; une comédie de mœurs : le Mcrhaiil, et divers petits poèmes dont le meilleur est l'Abhnije.

VAhhdijn est une satire contre les moines, non plus indulgente et caressante comme Vert-Vni-l, mais âpre, violente, passionnée. Le point de (h'p.ut est <( r(''leeli(in d'un moine abbé » :

'l'iiiulis que tic l'urne f;U:llc \':i soi-lir le tU'slin lii'illant I)*' l'îilUoiimte rc\(T('Tul Que pn'lcml niitrer .s;i cnliMli" Pour .sV'iii\r(M" impiiiu'-nicnt Sous sa crapule paslor-alo.

ORESSET lM7

li: poète parcourt CCS jolis (lomaiiics ([ui, dans peu d'instants, vont npparicnir à

Un obscur cl pcsiiiil leplilc,' l'ii ctrc ]>latcinciit tondu, SiiiuilMcrc igiKii'c, iiiibccilc, De I:i terri- poids iiuitilc...

Voilà donc pourquoi les barons du moyen âge ont légué leurs terres il des corporations religieuses !

lions scigtu'iii's, ([ne \oiis clic/ sots !

C'est pour les moines ([ue le laboureur travaille du matin au soir ; sa pauvreté alimente leur opulence. Ces « vampires » dessèclient « les sucs de la vie » et sèment autour d'eux la mort... Le prêtre, dans son hatiieau, console les pauvres « et soullVe i)Ius qu'eux... » Pour soulager ces innombrables misères, il sulTirail de renvoyer à la cliarrue « tant de laboureurs enfroqués » et de vendre leurs biens. L'avenir de la l-'rancey est intéressé; caries paysans qui végètent autt)ur des monastères craignent de mettre au jour des mallieureux,et ôtent à leurjjatrie « un peuple de cultivateurs », etc.

Vous voyez l'esprit et le ton du morceau. N'était la lin, où le poète se juslilie du reproclie d'impiété, et rend liommag(> aux Ordres religieux qui travaillent (jésuites, bénédictins), — ou plutôt cette tin même y comprise, — VAbbiuje pourrait avoir été écrite par ([uelque ent^yclopédiste écliaull'é. Or, je le répète, Gresset était dévot, et n'a jamais cessé de l'être. On

s'est donc étonné de cette sortie virulente contre des

personnes d'Ei^iisP-

.le ne In trouve pas très malaisée à expliquer. La conscience de Gresset et certaines de ses faiblesses y trouvaient à la fois leur compte. Il avait l'esprit d'indépendance dans les limites de la foi stricte, — indépendance qui est pour le croyant, soumis dans tout le reste, une espèce de fausse revanche, — et il avait aussi une austérité foncière, dont il donna dans la suite plusieurs marques assez i;auches. Cette austérité, que la fréquentation de l'hôtel de Chaulnes Iiliait sans doute à plus d'une concession, il la contentait en quelque manière dans son évangélique pamphlet contre les moines fainéants. Les moines payaient pour les amis delà duchesse de Chaulnes, en attendant (ju'ii dit leur fait à ceux-ci dans Ir Mrrhiinl. Puis, le dévot poète n'était probahlenK^nt pas insensible au plaisir de se rencontrer cette fois avec les « philosophes » sans sortir, lui, de l'orthodoxie, et même de recevoir leurs éloji;es. Un des bons côtés du christianisme, c'est qu'il permet iiux ciirétiens de penser et de dire, — en partie et dans un autre esprit, — les mêmes choses que les révolutionnaires de tous les temps. Gresset, dans l'Ahha)/r, usa de la permission. Peut-être ne fut-il pas fâché, à la faveur d'une équivoque, d'agréer pour une fois aux incrédules eux-mêmes... Je soupçonne, chez l'auteur de Vert-Vcrl, une conscience assez tourmentée, assez compliquée et par \h intéressante.

Cependant, à vivre parmi cette société de l'Initel de Ciiaulnes, hrillanle, sensuelle, ét!;oïste et dure au fond, une mélancolie s'amassait en lui ; car rien n'est plus mélancolique que d'assister à des plaisirs auxquels l'on n'ose ou l'on ne peut s'abandonner soi-même tout entier. Retenu, ])ar vanité ou par intérêt, dans un monde pour lequel son àme honnête, naïve et scrupuleuse était si jieu faite, je suis sûr (jue l'ancien clerc avait des remords, qu'il n'était pas content de lui. Ce malaise moral se traduisait, comme il arrive, en pessimisme. Et c'est ce pessimisme, ingénu et passager, qui, par une voie détournée, s'éiiaucha dans la bizarre « comédie larmoyante » (le Sti/iii-ij.

Le héros de la pièce est un libertin qui veut se tuer. Il s'est retiré pour cela dans un de ses châteaux... Un de ses amis, Hamilton, vient l'y relancer. Il remarque la tristesse de Sidney et en est d'autant plus surpris que Sidney vient d'obtenir une faveur qu'il sollicitait (le commandement d'un régiment). Est-ce par mauvaise humeur, par misanthropie, qu'il s'est retiré à la campagne? — Non, dit Sidney, je m'ennuie, voilà tout, et « mon cœur n'est plus fait pour jouir ». Son ami lui représente alors que le grand art, pour éviter l'ennui, « est d'apprendre à bien vivre avec soi », de mettre quelque intervalle entre les plaisirs; son infortune « n'est que la lassitude et l'abus du bonheur d.

Un peu après, — par une lettre qui ne devait lui

220 nii'i!i:ssio\s

('■tre rciiiisi! qu'après la iiioi'l. de Sidiicy et qu'il surprend aux mains d'un serviteur, Haniilton apprend que son ami est résolu au suicide. Nouvelle conversation entre les deux hommes : — Votre vie est-elle à vous pour que vous ayez le droit d'en disposer ? KUe appartient à votre patrie. — Qu'importe ! Si un atome sedétaciie, l'ensemble ne souffre point; « tout ira comme avant ma naissance et ma mort ». — Mais les douceurs de l'amitié ne peuvent-elles vous rendre l'existence supportable ? — « Dans l'état où je suis, on pèse à l'amitié. » — Mais Rosalie ? (Rosalie est une maîtresse que Sidney a jadis abandonnée par pure inconstance.) — Rosalie? .le l'ai outragée indignement, elle est peut-éire morte ; mais elli' vivrait encore, je la retrouverais, que mes remords nous sépareraient toujours...

Au dernier acte, une inconnue demande à parler à Sidney. C'est Rosalie qui, retirée chez une parente, dans un château voisin, a cédé au désir de revoir l'inlidèle, car elh; l'aime plus que jamais. Rosalie est introduite ; elle combat la résolution de son amant ; il reconnaît son erreur, assez vile, — mais trop tard, à ce qu'il croit, car il a déjà pris le poison. Heureusement, un vieux valet de chambre dévoué, qui épiait les préparatifs du suicide, a furtivement substitué à la « liiiueur fatale » un breuvage anodin. Sidney vivra, et il épousera Rosalie.

11 a été réconcilié avec la vie par la beauU' d'une àme et d'un amour de femme.

GKESSET 221

Une la conception de la pièce soit naïve, cela est sur. Que pourtant Sidney annonce un peu Saint- Preux et surtout Werther, mais qu'il ne les annonce que de très loin ; que la mélancolie et le désenchantement de (jresset restent superficiels dans l'expression (liresset n'avait aucune profondeur et n'était point un grand esprit;, il faut !)ien que je vous l'accorde. Mais ([ue, en dépit des quelques faiblesses vaniteuses que nous pourrons encore surprendre en lui çà et là, ce désenchantement soit sincère, on n'en saurait douter. Grasset en donna une preuve très forte. A quarante ans, dégoûté de Paris, il se retirait dans sa ville natale, pour n'en presque plus bouger. El cela, en plein succès, tout de suite après cette curieuse et brave comédie du Mrcliant, où, précisément, il jugeait ce grand monde parisien, et dont le titre seul était une trouvaille hardie et ingénue.

...Donc, noire petit provincial, noire ancien petit novice, noire ancien petit régent de rhétorique, après dix ans seulement passés dans le monde (je vous assure que ce « seulement » n'est point ironique), s'aperçut de ce que le monde valait. Ce qu'on appelle aujourd'hui dilettantisme, blague, « rosserie », s'appelait alors persiflage et passait pour distingué. Clairvoyant par son innocence même et par sa candeur conservée de jeune clerc, (îresset découvrit à la fois le vide alTreux que laissent au

cœur les " plaisirs » mondains, et la sécheresse et la dureté foncières qu'impliiiue une vie consacrée à ces plaisirs, surtout quand la mode est d"v Joindre une « philosophie » congruenle, toute d'ironie et de négation ; il connut que le vrai nom du malaise secret par où les gens qui s'amusent sont condamnés à l'amusement sans fin, c'est rniiuii ; et que le vrai nom du persiflage, de la raillerie universelle, de la manie de paradoxes cyniques, et encore de la vanité implacable ou de l'orgueil meurtrier d'un viveur et d'un « séducteur » professionnels, c'est la mvchanccli'. Et alors, ayant voulu peindre dans une comédie un mondain accompli, un frère des Fronsac, des Stainville et des Forcalquier, avec une simplicité admirable il l'appela « le Méchant ».

Ce n'est pas que son Cléon ne soit un peu mince, .le lui voudrais une perversité plus rare que celle que supposent un mariage intéressé et une captation de biens. Notez qu'au bout du compte Cléon échoue, et que cet homme si fort se laisse berner bien facilement par une soubrette. Mais si ses actes sont du premier malhonnête homme venu, ses discours sont bien d'un cynique de salon ou de cercle ; il possède au plus haut point cet art éminemment mondain d'exprimer avec agrément et légèreté des pensées cruelles et basses. Art déplorablement ciiétif. Ix's Cléons oui l'air de ne pas trop comprendre au fond ce qu'ils débitent ; et les vilenies

GRKSSET 223

qu'ils L'u'lu'iil .ipparaisscnl surtout, et Justcnicut à cause de l'esprit (pi'ils y luelleut, couuue des sottises.

C'est ce (fue voit assez clairement rexcellent Ariste. Ce personnage n'est pas dramatique, oli ! non ; son rôh; se compose de pelits niorc(niux d'épître morale. Mais comme il traduit Lien l'Iionnète pensée de Gresset î

Du lùIc (ii- plaisant connaisse/ la niisiTc :

J'ai R'iK'onUv souvent de t'es gens à bons n!<its,

De ci's UoniMU's charmants qui n'ôtaioiU (juc des sots ;

Malgré tous les efVorts de leur petite envie,

l "ne i'roide épigranune, une houllbnnerie,

A ee (pii vaut mieux qu'eux n'ôtera jamais rien ;

Kl, malgré les plaisants, le bien est toujours bien.

Et plus loin :

Mais à resjïril inéeharit je ne \<>is point de gloire ; Si vous sa\ ie/. ecHobien eet espi'il l'st aisé, (Combien il en faut peu, comme il est mépi'isé ! Le ])lus stupide obtient la nïéme réussite : Eh! pour(pu>i tant degens ont-ils ee plat mérite ? Stcriliti' dr Vdmc...

Puis, quand on lui objecte, en faveur de Cléon, que ce qu'il en fait n'est que pour s'amuser :

Samuser, dites-Vfjus ? Quelle erreur est la vôtre î Quoi! vendre tour à tour, immoler l'une à l'autre (Uiaque société, diviser les esprits, Aigrir les gens brouillés, ou brouiller des amis. (Calomnier, ilétrir des femmes estimables. Faire du mal d'autrui ses plaisirs détestables ; Ce germe d'infamie et de perversité list-il dans la même unie avec hi probité ?

Et, enfin, à Cléon lui-même, qui vient de lui développer sa petite théorie de dilettantisme mondain et, — di'jà, — de " joienfichisme » :

On n'a l'ii'ti à ■■(•piiiidr-i' à du tullus iiiaxinics ; Tout csl iiidiilV'rcut pour los ànies sublimes. I-e j)l:iisir, diU's-voiis, y gagne ; en vérité, ./(' n'tii un que t'ciiniii fhfz Iti ntcrhaïu-ctc ; ('f jargon ('kM-noI delà IVoidc ironie. L'air de dénigi'enient, l'aigreur, la jalousie, (a- ton inysléi'ieux, ces petits mots sans lin. Toujours avec un air qui voudrait être tin ; Ces indiscrétions, ces rapport infidèles. Ces basses faussetés, ces trahisons cruelles ; Tout cela u'est-il pas, à le bien définii-. L'image de la haine et la mort du plaisii- ?... De la joie et du c(enr on perd l'heureux langage Pour l'absurde talent d'ini triste pei'sitlage. l''ant-ii dune s'ennuyer pour être du l)onaii-?...

.\u Parisien Clétin, l'auteur oiipose le pi-ii\ iiii-i,ii (iiTonte, propriétaire campagnard, bon homme, orné de quelques petits ridicules trtîs cordiaux. N'oublions pas sa fille Chloé. Dans tout le théâtre du dix-huitième siècle. Je ne vois guère que deux vraies jeunes filles (celles de Marivaux ayant trop d'esprit) : c'est la Victorine de Sedaine, et c'est la Chloé de Gresset, Vous vous rappelez coiiimcut le disciple de Cléon, Yalôre, qui se pique, lui aussi, de scepticisme et se croit un jeune homme très fort, est conquis par celte simple petite provinciale. C'est un peu beaucoup l'aventure de Valentin et de Cr'cile dans Il ne faut jurer de rien. Il est seulement fâcheux que

la transformai ion de Valùro s'opère pcmlani un ontr'acte.

Kilo n'est pas très bien faite, (;eltc comédie; l'action en est assez banale, et un peu liainante et embarrassée. Malgré tout, elle est peut-être la comédie la pins intéressante et la plus significative qui ait été écrite entre Molière et Beaumarchais. Comme Sidney présageait Werther, Cléon présage Valmont. Certes, Gresset est loin d'embrasser tout son sujet; mais enfin, il ne le laisse pas échapper tout entier, et il a le mérite de l'avoir trouvé II amis le doigt sur une des grandes plaies de son siècle, — et qui est redevenue plaie de notre temps. Il s'est montré plus original que bien des écrivains qui lui étaient supérieurs par l'intelligence. Pourquoi a-t-il eu cette bonne fortune ? Parce qu'il avait un bon creur et une âme ingénue.

Le succès du Méchant fit entrer presque aussitôt (iresset ;\ l'Académie. Tout de suite après, il eut le bon sens et le courage de quitter Paris, de se réfugier au pays des braves gens, des Géronte et des Chloé. Il se retira ;\ Amiens, sa ville natale. Il y épousa une fille déjVi mûre, peu jolie, mais qui l'aimait bien. Et il consacra principalement les trente dernièr(!s années de sa vie au jardinage et à la dévotion.

Toutefois, 1 homme de lettres n'était pas tout à fait mort en lui, ce fâcheux homme de lettres qui l'avait empêché d'être tout bonnement et tout béate-

ÏIIÉUKIES ET IMPBESSIO.NS. - 15

»i(\ IMI'liESSIoXS

mcnl un l)on l'ère jésuite. II se traliil, — à d'assez longs intervalles, il est vrai, — parties rimailleries d'une extrême puérilité, comédies, satires, petits poèmes badins, qu'il est fort inutile de vous analyser. Gre.iset eut raison de quitter Paris; mais le quillant il y laissa presque tout son talent et tout son esprit, et il redevint de la force d'un bon régent, de collège qui aurait « de la facilité pour les vers ».

11 se rappela, de loin en loin, à l'attention publique par des manifestations assez gauches, — nous dirions aujourd'hui des gafTes, — mais qui toutes partaient d'un bon naturel et qui eurent presque tontes quelque chose de touchant.

En 1734, recevant à rAcadi'mic d'Alembert qui succédait à un évoque, il profite delà circonstance pour faire la leçon aux prélats trop mondains et qui ne « résident « pas. Vous reconnaisse/, ici le très sincère rigorisme ciirétien qui lui avait dicté l'Alilicuje. Tout le inonde dit : « De quoi se mèle-t-il ? » on le conspua et le roi lui mar(jua son mécontentement.

En 1757, l'attentat de Dainiens lui offre, à ce qu'il cniit, une occasion de se rattraper. Moitié pour se faire pardonner du roi, moitié par emportement de loyalisme monarchique, il adresse à Louis W une épître 011 il le supplie de débaptiser Amiens, le nom de cette ville infortunée ayant éti; iléshonoré par l'assassin. 11 proposait de la ri'ba|)tiser Lriuisville. Ce fut un ('clal de rire général.

En 1750, il (''prouve le besoin d'annoncer au public, dans une Lettre sur la comédie, qu'il renonce au tliéàlre par un scrupule religieux ; qu'il Tabandonni' d'ailleurs sans aucun regret, ou plutôt que son unique regret est de ne pouvoir, par l'éclat du désaveu, eflacer tout le mal qu'il a pu faire. Et, de nouveau, tout le monde se moque de lui, et tout le monde répète avec Voltaire :

(ircsscl M' trompe : il n'est pas si coiii)ablo, etc..

Eu I77'i, recevant ;\ l'Acadi'inie un nouvel ('lu, il s'avisa de traiter cette question : — Comment l'abaissement de la moralité a pour suite la décadence du langage. Et il n'avait peut-être pas si grand tort, mais le malheur fut que, cette décadence de la langue, il la signalait en assez mauvais style. Et puis, par allusions et sous-entendus, c'était en réalité les philosophes qu'il attaquait. Et, une fois de plus, on conspua ce dévot et ce provincial.

Mais je vous répète que ce provincial, ce dévot et cet humaniste un peu grêle avait une àme délicieuse de petit enfant. Quelques mois après, il avait si bien pardonné à Voltaire qu'il entreprit sa conversion. Voltaire ayant publié un pamphlet contre l'évêque de Senez qui, dans son oraison funèbre de Louis XV, s'était permis de déplorer l'irréligion du dix-huitième siècle, l'auteur de Vcrl-Verl chapitra le vieil incrédide du ton d'un lion prêtre qui mêle une cordialité rude à ses avertissements : « On est bien aise

pour votre sant('' que vous ne soyez, point triste ;\ quatre-vingts ans... Mais pourquoi faut-il que vos gaietés soient des blasphèmes, et que tout ce qui est sacré vous incommode, que tout ce qui est bien en fait d'ouvrages littéraires vous déplaise, dès que vous ne l'avez pas fait ?... Dites-vous bien ce que nous devons nous dire chaque jour, d'après le texte sacré : Uno lantum puncto mors et eijo dividimur. Il n'est pas trop l('it de se le dire à quatre-vingts ans... Vous avez perdu beaucoup de gens, vous perdez encore par vos dérisions et vos blasphèmes la jeunesse actuelle. Qu'ils apprennent par votre repentir solennel, par votre rétractation [>ubli(iup, (jue vos assertions impies n'ont été que le délire du bel esprit, les rêves de la vanité. Vous seriez grand, vous seriez chrétien, et le Dieu de toute miséricorde vous pardonnerait. » Vouloir convertir Voltaire, ô snncla simplicitas !

Une des grandes occupations de Gresset pendant sa retraite fut de corriger, pour faire plaisir A un ami puissant, le manuscrit de l'Aiiriculturc, poème didactique en six chants, de Rosset, conseiller ;\ la Cour des aides de Montpellier. Rien que sur le second chant, il écrivit cent soixante-six pages d'observations. Ce que je vous en dis, c'est pour avoir l'occasion de vous citer, de ce digne magistrat, deux vers qui méritent d'être tirés de l'oubli :

I.r. imilel rofrtnnaît une jument ])our nu'Te ; Son oi-giieil rougirait si je nommais son père.

GRESSET iid

Gresset écrit en iziarge : « Ih'cônnait. Quoique celte reconnaissance soil tout à fait louiliaiilo. supi)rinions reconnaît, en faveur de ces mauvais conirs qui aiment mieux rire des choses que de s'en laisser attendrir. — Son orgueil rougirait. Malgré la délicatesse infinie que Ton connaît aux mulets sur le point d'honneur, le sentiment d'indignation, et surtout la rougeur qu'on leur prèle ici, font un efTet assez plaisant. — Si je nommais son père. Pour nous mettre à notre aise, partons d'abord de l'idée assez probable qu'il est fort égal à un mulet que l'on nomme ou non son p(''ri\ surtout dans un poème ; d'ailleurs, sur cent mulets, il u'y en a peut-être pas deux qui lisent des vers. » Le commentaire est gai, mais moins encore que le distique.

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