LA MORT DE DANTON
tal)l(' mi'mo ilo dissoclion, ;i rolû du « siijcl, » qui s'y Irouvail, ;uix licuros où le doctoui' Biiclinor iHait, doliors. Il avait totijinirs à porlôo di' la main un atlas d'ana'omie, ({u'au inoindre bruit il se hâtait d'étendre sur son manuscrit ; son jeune frère Guillaume faisait le guet et venait l'avertir ù temps du retour du père. Joignez à cela que Georges Hiichner s'attendait presque chaque jour à être arrêté, et jugez dans quelh' lièvre, dans (juelle tension et quelle vilu-ation doulmireuse de tous ses nerfs il produisit ce di'amo bizarre et fumeux.
Lu Mnii de Ihiiilnn est rii'iivro d'un adolescent un peu malade, dont la plus folle exaltation est ilevenue l'état habituel, et qui est ivre à la fois de Shakspoare etde la Révolution française. L'effet est singulier, vousavezpule voir tout à l'heure. Danton, Saint .lusl, lli'rault. Desmoulins, parlent tous, plus ou moins, comme Ilamlet ; M""' Desmoulins et M""' Danton délirent dans le style d'Ophélie ; et les conducteurs des charrettes qui mènentàla guillotine pastichent avec le plus grand soin les prt)pos des fossoyeurs d'Hamlet :
'• PiiiîMtKR CONUL'CTELR : Oli I notre mé'tier va mal, et ])ourlanl nous sommes d'excellents couducteiu's.
(1 Skciixi) r.oxnrcTF.riî. — Comment cela '.'
<i Phk.miei! coNDicTEt r. — Quel est le meilleur conducteur ?
« Second coxrucTErR. — Celui qui va le plus hu'n et le plus vite.
" l'iii:\iii".it coniuttei'h. — Eli hioii 1 qui conduit plus loin ijue ccUii ([iii coniliiit Imrs du niondr, ri plus vito quLi ei'lni qui ,i Uni lui un quart d'iuuifo ? Car, à bien compli'i', il va un quart d'Iieucc d'ici à la place de la Ré vol ni ion. »
Notre l'hr'tnricien n'emprunte, d'ailleurs, à ShaUspeare que sa rhétorique. /,(( Mort de Danlon est à peine un drame ; ce n'est j^uère qu'une série de monologues ; car les dialogues mêmes n'y sont le plus souvent que des monologues alternés. Les personnages ne s'écoutent point entre eux ; chacun d'eux suit sa pensée ; ils ne sont point heurtés les uns contre les autres. J'ajoute que leurs figures sont assez faiblement distinctes, que Camille, Hérault et fjacroix y parlent, à fort peu de chose près, comme Danlon ; i-e qui n'a rien d'étonnaiil, puisque tous ont également la rage tl'imiler llamlel, prince de Danemark.
,Ie ne vois que trois scènes de drame proprement dites : une ln'ève conversation oii Danton dit son fait à Robespierre ; la séance de la Convention où Robespierre et Saint-Just dénoncent Danton; enlin la scène oii Danlon comparait devant le Iribunal rc'volutionnaire. Encore la première scène et la troisième sont-elles singulièrement ccourlées. Tout le reste n'est qu'elTusion farouchement lyrique, « élévations sur les mystères » delà Révolution française; et nos conventionnels ont tons l'air de mé'diter, dans une frénésie immobile, sur la terrasse d'Elseneur.
l.A MOUT DE n.\NTON 270
Cela parait, au premier alioi'tl, deux fois baroque et saugrenu. Garces hommes-là passent pour avoir beaucoup plus agi i[ue rêvé ; et d'autre part, s'il est une langui" qui ressemble peu à celle de Shakspeare, c'est assurément la langue ([ue parlait la France en
Et cependant on s'habitue peu i\ peu, dans le ilrame de IJiichner, à entendre la Révolution shakspeariser, et l'on a enfin cette impression que cela ne sonne peut-être point si faux, et qu'il n'y a là qu'une sorte île transposition de langage. Certes les révolutionnaires parlaient uu affreux jargon, et dont l'emphase est aujourd'luii ridicule et glaciale. Mais cette emphase leur était naturelle et nécessaire : par elle s'épanchait leur continuelle ébriété morale. Ils vivaient, en effet, dans un état d'exaltation, d'hypereslliésie de toutes leurs facultés, dont nous pouvons à peine nous faire une idée : et, par suite, leur charabia pseudo-grec et pseudo-latin, si froid dans sa bouffissure, leur semblait, à eux, magnifique et chaud. En réalité, leur pauvre langue était, sans qu'ils s'en doutassent, inégale à la violence de leurs sensations et au lyrisme de leurs sentiments. Et c'est pourquoi Georges Biichner a cru pouvoir substituer, à cette rhétorique abstraite, la rhétorique énorme et luxuriante de Shakspeare, comme la seule qui répondit vraiment à l'énormité et à la luxuriance de leur vie passionnelle. Bref, Danton et ses compagnons par-