HISTOIRE DU THF.ATRK DES VARIETES 2SÔ
— on {grosses loltrcs, — co qui paraîtrait aujourd'hui scandaleux... On était tous amis conimo... frères. Donc, ce fut une soirée trempée de larmes. Chacun des acteurs de la troupe, Brunet,Tiercelin, Durand, Dupont, Dubois, et la sympathique M"" fiarroyer, vint chanter son couplet d'adieu : « Non, pas adieu ! mais au revoir ! » Les couplets n'étaient pas forts, mais lecipur y était.
«Heu après, on laissa la Monlansier construire cette salle, où elle se transporta, comme j'ai dit, en juin lSf)7. et qui n'a pas changé depuis. L'entrée du théâtre est encore la mémo. Mais ce qui a changé, par exemple, c'est le quartier. Le boulevard Montmartre, à cette époque, était un boulevard extérieur et marquait une des extrémités de Paris. Quelques échoppes, quelques boutir[ucs de marchands de vin ; puis, tout de suite, la campagne. Le vénérable Hyacinthe m'a raconté que, tout jeune alors, il venait à cheval aux répétitions, à cause de la boue, et qu'il attachait sabéte à la porte du théâtre.
a Le Panorama de Momus .. Un donna ce titre à la petite pièce d'inauguration parce qu'il y avait un panorama dans le voisinage du théâtre. On a un peu abrégé la chose pour vous, Mesdames et Messieurs. Chacun des acteurs aimés du public y avait un couplet, et dame ! c'était un peu long... Ainsi réduit, je suis sur que ca ne vous ennuiera pas. Les airs sont jolis, et vous paraîtront nouveaux parce qu'ils sont très anciens.
« Nous avons voulu garder la mise en scèiio de jadis. Cluique acteur se détache et vient à la rampe I10UI- dire son all'aire. A la lin, ils s'avancent tous à lafois, en ran}< d'oignons... Aujourd luii on réprouve cette convention ; on arrange des groupes, et le public entend hcaucdup iiioinsbien ; mais on croit avoir fait merveille, avoir renouvelé l'art. Et voilà le progrès ! »
Ici, l'accent de l'orateur devient sarcastique. Mais bientôt un religieux enthousiasme l'anime, pendant qu'il nous déroule la gloire du vaudeville d'antan, et des « troupes » que virent nos grands-pères.
" Quelles troupes, Mesdames et Messieurs! Quelles troupes ! .lamais l'humanité n'en reverra de semblables, Il y avait Tiercelin, Hyacinthe, .\rnal, Odry, VernetI Mais surtout il y avait Potier !
«Potier! ah ! Potier! Potier, voyez-vous,
c'était à la fois Numaet Arnal, et c'était encore quelque chose de plus... Ce qu'il savait faire de ce qu'on appelle au tliéàtre les «accessoires »..., non, c'est incroyable... Tenez, il y a, dans les Petits Oiseaux, une scène où Rlandinet compte mécaniquement de l'argent que l'on sait bien qu'il refusera, et ([u'il est di.'jà en Iraiii de refuser... Oui, je sais... Cadet n'y est pas mauvais. Mais Potier !... Et, dans je ne sais quel autre vaudeville, la scène du liouton de la porte... Cette scène-là, Saint-Germain, qui l'avait vu jouer par Numa, me l'a jouée un jour pour moi tout seul... Une merveille !... Et, comme je ciunpli-
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im'ijlais S.iiiit-drrinain : » Ali ! ini' ilil-il, cela n'est rien : si Vdiis aviez vu .Nmna ! • l'.l il ajoiila : » .Pai d'ailleurs l'ait à Nuina le mèini' loiintliiiiont ([uo vous vene/. de me faire, el il m'a ré]iondu : » — Ah I si vous aviez vu l'olier ! i> Ainsi paila Sainl-liermaiii. Ali ! cv Potier !
« J(! ne l'ai d'ailleurs jamais vu.
<i Le beau moment des Va.rii'tés dura jusqu'en 1827. A celte é|)0([ue commence leur dc'clin. D'autres théâtres se l'ondent : la l'orte-Sainl-Martin, ledymnasi'. (pliant au Palais-lioyal, on l'avait laissé rouvrir ses portes en 18:20.
" Mais, c'est é^al, c'avait été un bien bon temps ! Nous avons là-dessus un document précieux : lo livre de comptes de DruiictLa varic'té de ce répei'toire était inimai;inal>le. Tous les jours on jouait trois pièces, et qui changeaient constamment. Ce continuel renouvellement tenait les acteurs en lialcine et les forçait eux-mêmes à se renouveler. Régime merveilleusement favorable à la production dramatique et ;\ la formation des auteurs et des comédiens !... .\ujourd liui, un théâtre joue quatre ou cinq pièces par an, une dizaine au plus, quand c'est une année de fours. . Lors([u'une pièce réussit, on la joue trois cents fois. I^es acteurs, écœurés, ne tardent pas à «lâcher» leurs rôles; et le directeur s'en va à Monte-Carlo. »
Oncque ne vis mon bon maitre plus en verve. Il rayonnait. Et c'était très gai, et tout de même un peu
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mi'lanpoliqiio par en dessous, à eniise de la v(''tiisté
des elinses dont il se réjouissait.
« Donc, Mesdames et Messieurs, continua l'orateur, nous sommes arrivés au moment où Dartois, le père d'Armand, prit la direction des Variélés.
« Dartois voulut frapper un grand coup: il donna R'ran, avec Frederick Lemaître. Mais la scène était trop petite pour le grand l'>édérick : il faisait craquer les décors et chanceler les murs, rien f[u'en étendant les bras...
« Puis, ce fut, de IS-iS à IS'iO, la direction Déjazel, et enlin la direction Nestor lioque[ilan. i>
(C'est, je crois, ce Nestor ftoqueplan qui se vantait de n'être jamais sorti de Paris. Et notez que le Paris d'alors était une assez petite ville. Ce Nestor Roque- ]ilan, avec son nom cocasse de personnage de vaudeville, m'apparait très mystérieux et pres- (jue mythique. Il fut, voilà quarante ou cinquante ans, le Ijoulevardier absolu, le boulevardi(;r en soi. Il eut pour fonction, je ne dirai pas d'avoir de l'esprit, mais d'avoir « l'esprit parisien ». Il (lui (iM'rir un bien curieux cas de spécialisation l'utile. 11 me semble que, tout de même, nous ne sommes plus « Parisiens » à ce point-là 1 .Fai tort de dire <i nous », ne l'étanl, pour ma part, qu'à un très faibli' degré. Mais est-ce que cet élincelant Nesliu' ne vous fait pas l'ell'et d'être élrangemenl Idinlaiii et aboli ?)
" Nestor Roqueplan, allirma mon bon maitre, avait
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uni' i[ualité essentielle povir un directeur de théùtro : le llair... Qu'est-ce donc que le flair? Voici: parmi les pièces qui lui sont proposées, le dirocleur doué de flair en distinfjiie une, sur laquelle" il tombe immédiatement en arrêt. Souvent, cette pièce est stupide. Le directeur dit: « Klle est peut-être stupide, mais ce sera un succès.... j'en suis sûr. Par exemple, je ne sais pas pourquoi, mais c'est ce qu'il fautau public et ce que le public attend. » On joue la chose ; le public dit : « En elTet, c'est bien ce que je voulais », et la pièce va aux nues. Voilà ce que c'est que le llair. .Nestor Roqueplan l'avait.
" D'ailleurs, ça ne l'a pas empêché de faire faillile dans tous les théâtres qu'il a dirigés.
« N'importe! Ce fut, Mesdames et Messieurs, une époque glorieuse. Je vous ai dit quelles merveilleuses troupes il y avait alors. Pas d" « étoiles », du moins pas d'étoiles isolées : des constellations ! Ft savez-vous quelle est la louange que les gazettes du temps accordent le plus souvent ù ces comédiens? On les félicite d'être « vrais «., de « serrer de près la réalité », d"en donner la sensation. Pourtant les pièces où ils montraient tant de vérité appartenaient au genre qui passe aujourd'hui |)ûur le plus conventionnel. Eh bien I je vous le répète, les critiques parlaient d'eux comme nous parlons à présent de certains acteurs du Théàlre-Libre... La vérité! Nous en avons plein la bouche. Mais l'art, dans ses modiflcations successives, a toujours cru dur comme fer que
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c'était la V(Tité qu'il cherchait, que cY-taità cUc qu'il revenait, du n'a pas encore vu qu'une révoiiilidn littéraire se soit faite au nom du faux... La vérité nous croyons l'avoir inventée... ^on, laissez-moi rire !
« Mais il n'y eut pas seulement, dans cette hienheureuse période, des troupes de comédiens : il y eut, si je puis dire, des « troupes » d'auteurs sachant tous leur afTaire, d'une fécondité incroyable, et travaillant tous ensemble, comme jadis les peintres dans les grands ateliers de la Renaissance. Oui, Mesdames et Messieurs, il y eut alors une magnifique, une incomparable école de vaudevillistes. On'aije besoin de vous citer leurs noms?... »
(Mon bon maître en cita néanmoins une douzaine. Je les ignorais, sauf ceux de Duvert et Lauzanne, et je m'étais proposé de les retenir, et voici que je les recherche en vain... Telle est la vanité de la gloire. Et il est vrai que pour la foule le théâtre est toujours anonyme.)
« Celte glorieuse école de parfaits menuisiers, jioursiiivit M. I''rancisque Sarcey, était du reste en pleine ciunnuinion d'idées avec les spectateurs. Aujourd'hui, l'anarchie est dans le monde des dramaturges, et pareillement dans le public. On a tant dit au bourgeois qu'il est en retard et qu'un art miuveau est advenu; on l'a tant chapitré et intimidé qu'il n'ose plus aimer ce qui lui plaît, qu'il essaye par respect humain de goûter ce qu'il n'aime pas, et
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qu'on somme il ne sait plus ce qu'il vrut... Mais, au temps dont je parle, acteurs, auteurs el publie roulaii'iit 1(1 mémi^ chose. D'où cette splendiile lloraison dramatique. Ali 1 oui 1 c'était le bon temps. Hélas I je suis ni' trop tard, ou j'ai vécu trop d'un jour.
« Vous allez voir, Mesdames et .Messieurs, une des perles de ce prodigieux répertoire : lex ffois /épiciers. C'esl un chef-d'univre pour ce temps-là, et de l'art de ce temps-là. »
(Si j'ai pu, ailleurs, « traduire » cpielque peu la pensée de mon bon maître, je garantis l'e.vactitude de cette dernière phrase. M. Francisque Sarcey possède au plus haut point l'une des parties capitales de r « esprit philosophique » : le sentiment de la relativité des phénomènes. Les jeunes générations n'ont pas l'air de s'en douter : il n'en est pas moins certain que M. Sarcey a été le premier, il y a quelque trente ans, à appliquer méthodiquement l'empirisme à la critique dramatique. Là est sa force : là aussi ses limites. 11 ne « devance pas » ; il manque un peu d'inquiétude; mais comme il constate et comme il explique ce qui est accompli ! )
.< Je suis persuadé, reprit le grand prieur du bon sens, que vous aimerez 1rs Trois Epiciers. Seulement je vous préviens que le premier acte pourra vous sembler laborieux (st terne. 11 faut passer au.v auteurs de ce temps-là leurs scènes d'exposition, celles où ils tendent les fils qu'ils brouilleront dans les actes suivants. Aujourd'hui, on ne fait plus d'exposition,
parce qu'on no mol plus rien dans les pièces. Jadis on « exposait », parce (jn'on avait qnidtpie cliose à « e.\pos(T »; c'est liien simple. Duvert disait: « 11 faut que, pendant le premier acte, le public s'ennuie : ça le prépare. » Et comme il est, en effet, récompensé de sa peine, quand, de la situation posée avec une exacte minutie, il voit jaillir à l'iniini, lof^iquement, et désormais sans efl'ort, les plus folles et les plus hilares conséquences ! Ça va tout seul : plus besoin d'esprit; pas un mot d'auteur, pas un! Kt cependant on se tord. Ce sont les choses mêmes ([ui sont comiques, c'est admirable ! »
(Mon bon maître oublie un des inconvénients de ce système. Ces expositions si compliquées et oi'i il n'y a pas un mot qui ne soit indispensable pour l'intelligence de l'action, il arrive qu'à force d'attention on n'y voit plus goutte. Et puis on songe : « Je me donne là bien du mal : si j'allais être volé? Si, au bout du compte, le jeu n'en valait pas la chandelle ? » — 11 la vaut, allirme M. Sarcey. Piochez seulement pendant une demi-heure, et, pendant une heure, votre joie sera sans bornes. D'autant mieux que, instinctivement, vous voudrez rentrer dans vos frais d'attention. — Soit. Il s'ensuit que mon bon maiire admet qu'on va au théâtre pour .i travailler » quand c'est du Lockroy ou de l'Anicet Hourgeois, mais qu'il ne l'admet pas ([uaud c'est de l'Ibsen. Vous me direz que ce n'est le même genre ni de travail ni de récompense; et j'en suis d'avis... Mais je rends
iiiSToiiu: nr tiikatki-; dks vAitiKrr.s 293 la parole au plus cordial de nos roiiférenciers :)
« Et en outre. Mesdames et Messieurs, pour que vous épuisiez au jourd'liui loutesles joies, vous aurez des couplets. Vous alU'z entendre Gobin. Il sait encore chanter l'ancien couplet, celui là. C'est une Iradilion qui se perd, hélas !... Moi, tel que vous me voyez, j'ai entendu les derniers diseurs de couplets... Mon père d'abord, qui s'en tirait, ma foi ! fort joliment, l't jiuis Kerville, et Sainl-dermain... C'était uiiarl charmant; c>n ne chantait pas; on se contentail d'iiidii[uer le « timljre ■> en accentuant les mots de valeur, et l'on ne marquait un peu la mélodie que sur le dernier vers ou sur le refrain...
tt Dieu ! que c'était commode pour les auteurs, ces couplets ! Aujourd'hui, (piand on veut faire sortir un personnaf^e, on se donne un mal énorme pour justilier la chose. Souvent ca n'est pas bon, et ça tient de la place, .\utrefois, (piaiid un personnage avait dit son alïaire, qu'on n'avait plus besoin de lui sur la scène, il entonnait tout bonnement le couplet de sortie... C'était une convention; oui, Mesdames et Messieurs, c'en était une. Mais elle était excellente; car plus il y a de conventions pour expédié!" vite les choses inutiles, et plus il reste de place pour les choses nécessaires...
« l'A maintenant, Mesdames et Messieurs, préparezvous à vous tordre. »
Donc, nous avons entendu d'abord le /'niKiraiiiu de Moiniis. C'est une « pièce de circonstance n. Les
'2'Jl l.\U'li^>^l(l^^
pièces du circunslaiice ne soiil jkis loiijuiirs ;iinns.mles, iiièuiL' dau.-j leur primeur. Mais ([uaiid elles ont, comme celle-ci, qualie-vitii^l-dix ans... iNéatinioius il y avait un charmer daus la vcHuslé, la gracilité et rinnoeeiice mèniedi; cette jiauvre j)etilt! cliose. lîaciiie, dans la préface de Hiijnzvt, remarque (jue l'éloiguemenl des pays équivaut eu cpielque façon àl éldiguement, des temps. L'inverse peut également se dire. [i\ c'est ainsi ijue les acteurs du Panorama de Moriius nrnnl fait l'eil'et de petites oinbres se trémoussant dans je ne sais quel lointain guignol. M"'= Leader elle-même, qui n'est pourtant pas un mythe, donnait, je ne sais comment, l'idée d'un fantôme de marionnette... Et jniis (pu'lques-uns des airs étaient jolis dans leur simplesse. ALais pourquoi les vieux airs, même ceux (jui furent gais, sont-ils ton jours mélancoliques ?
Ouant aux 7Voi.v Epicicra, j'avais ct:rtes l'intention de <( m'y tordre >■, selon le conseil de mon l)on maître... (Mi ! ce n'est jias non plus que/ je m'y sois ennuyé, la pièce étant aussi absorbante qu'une charade. C'est un clief-d'ieuvre, oui; mais uu chefd'œuvre à la fois admirable et lugubre.
Admirable, — car il n'est sans doute pas possible de pousser plus loin l'habileté dans l'agencement d'une intrigue. Je n'essayerai point d'analyser celleci : <'iininii'nl l'oserais-je ? Mais vous savez, qu une des situations de vaudeville les plus communes et les jilns plaisantes est celle du jnari ipii, trompé, ne
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s'en doute point eteroit que c'est iiii aiiln> iiiii l'ist. Passez du simple au composé, prenez deux mails qui II' sont tous les deux, mais dont chacun ignore sa propre infortune et connaît celle d(' son «confrère » : cela est déjà très joli, cela peut fournir une série considérable d'cITets parallèles etaiititliétiques, et, sauf erreur, il y a quelque chose comme cela dans Céiimare le Bien-Aimé. Eh bien ! ce n'est rlni encore. Au lieu de deux maris, prenez-en trois ; supposez que chacun des trois, tranquille conmie Haptiste sur ce qui le regarde, croie au niallicur des deux autres, et veuille tour à tiuir les avertir, eu ami, — par devoir et par plaisir; que A.. , prévenu [lar |{...({u'il va deux maris trompés dans la liaiidi', s'apitoie sur C... et sur H... hil-iuriue; ce penilaiit que C... plaint A... et B..., et que B... se porte au secours d'A. . . et de C... Jugez de c(! que peut donner cette espèce de quiproquo circulaire, et à trois degrés. Kt voilà, justement, le sujet des Trois Epiciers.
C'est admirable, tant c'est bien fait, — et c'est sinistre, parce que c'est trop bien l'ail Chose terrible, à la longue, qu'un vaudeville où il n'y a, littéralement, pas un mot qui ne soit nécessaire; où tous les discours des personnages et leurs moindres mouvements sont, avec cette incroyable rigueur, subordonnés à l'action; où pas une minute n'est accordée à la flânerie de l'esprit. On n'a pas le temps de respirer, ni même de rire. Ouand ou croit
■Jim IMPRESSIONS
que les ailleurs ont tire de la silnation toiil ce qu'elle contenait et quand, de bon cuiir, ou les lieul quittes du reste, ils trouvent moyen de donner encore un leur de roue, et d'extraire une suprême goutte de ce marc desséché. Cela devient accablant, et j'ai envie de crier j^ràce. C'est d'une horlogerie presque efTrayante. .le me plains rormellement que la mariée est trop belle.
Mais pourquoi trois épiciers? l'arce que la pièce est d'une époque où il était extrêmement comique d'être épicier. Aujourd'hui, ça l'est encore, mais moins.
MM. Baron, Lassouche et Gobin ont été, je crois, excellents. Seulement, on n'avait pas le temps de s'arrêter pour jouir. L'Intrigue impitoyable nous poussait par les épaules et nous disait: « Marche! marche ! » comme la mort dans le sermon de Bossuet. Je n'aime pas qu'un vaudeville me bouscule de cette faeoii-là. Faut-il donc tant peiner pour prendre un peu de plaisir ?
Huit jours après, d'une voix grave et bien timbri'C, d'un ton di'taché, juste et froid, — comme un Phocéen qui ne veut pas avouer, — M. Henry Fouquier nous a fait, sur le vieux vaudeville, sur Boufl'é et sur Déjazet, une conli'rence très spirituelle et très élégante.
Il nous a illl à peu pi'ès : — .li' ne couqjrends guère la ((uerelle (jui divise les partisans du xaude-
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ville et ses « tombeurs ». Il serait si faeile de s'entendiT I Le tliéàlre est tout. Je ne vois rien dans la pensée humaine qui n'ait reneontré son expression seéiiicpie. Le théâtre, c'est la légende religieuse s'humanisant, avec Eschyle et Sophocle ; c'est la philosophie, la fantaisie et la passion avec Euripide ; c'est le journalisme, c'est la satire politique et sociale avec Aristophane ; c'est toute l'hunianité douloureuse et c'est le rêve avec Shai<espeare ; c'est 1 iKTOïsme moral avec Corneille, la psychologie avec Racine, la peinture des moeurs avec Molière. Mais c'est aussi tout simplement le rire innocent, pour rien, pour le plaisir.
Une des choses qui recommandent le vaudeville d'il y a cinquante ans, c'est l'ingénuité, la bonhomie, la moralité sentimentale. Vous verrez cela tout à l'heure, au premier acte de Hoquillon à la recherche d'un père. Ce Boquillon est un vieux garçon égoïste, douillet, ami de ses aises et qui déteste les enfants. Un soir, il trouve dans sa chambre un poupon, qu'une main mystérieuse y a déposé. Il crie, tempête, traite l'inopportun nouveau-né d'intrus, d'aventurier et de vagabond. Mais l'enfant tend vers lui ses petites mains ; ut Boquillon s'apaise, Boquillon s'attendrit, Boquillon payera les mois de nourrice, et le sucre et le savon et la chandelle. Et, plus tard, quand il peut croire que le poupon égaré est de lui, il (Ml pleure de joie. Et peut-être. Mesdanies, seutiruz-vous çà et là votre rire se mouiller un i)eu.
C'est candide, c'est gentil, c'est inofTcnsif, c'est iiiodestemenl et luiinblement humain, ça n'est pas cruel, ni amer, ni pervers, ni orgueilleux, ni malfaisant, et ça n'est pas plus faux qu'autre chose.
l^es personnages, vous les reconnaîtrez. C'est la ])rtite ])ourgeoisie et le petit peuplr cordial du Paris d'autrefois ; ce sont les personnages de Paul de Kock, de ce Paul de Kock qui plaisait tant à (jrêgoire XVI. (Jh ! que ce pape avait raison d'être indulgent à la gaieté sans prétention, fût-elle unpcu gauloise, et même à la galanterie tendre et joyeuse 1 Ce père des âmes espérait sans doute que ces ingénuités nous préserveraient des perversités du naturalisme, et de sa dureté foncière, et de son obscénité morose...
Donc, autour de lioquiUon. s'agitent quelquesunes des liijures chères à l'historien de Gustave li: Mauvais Sujrt : la portière (qui n'est pas encore a concierge »), le rapin, l'.Vuvergnate, le gros bourgeois censitaire. Leur comique est parfois bas, mais sain. Nulle recherche dans le dialogue. Ce sont les situations toutes seules qui font rire.
M. Henry Fouquier parle ensuite de l'acteur HoulTé, qui joua Boquillon. Ce rôle fut un des cent ([uatre-vingls qu'il «créa». Il paraît qu'auprès de Polier, ([ui était la Finesse ; d'Arnal, qui était la Diction ; de (ieoU'roy, qui était le Nalui-el, l>(inHV> lut la S(nii)lesse. Allons, tant mieux, ,1e n'y étais pas. M. Fouquier émet cette remarque que les grands
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« comi'diens de genre » de ee lemps-là avaicnl un répertoire beaucoup plus varié (pie ceux d'aujourd'iiui ; que c'est une manie laclieuse de faire toujours li' même r('ile,sur mesure, i)iiur le même acteur, et (ju il en résulte une grande monotonie dans le vaudeville contemporain. C'est possible ; mais je soupçonne que la monotonie ne fut pas absente non plus du vaud(!ville d'autrefois...
Tandis que .M. Kouquier céléijrait les mérites de lioullé, je me rappelais ce lieu commun : que la gl()ir(! des comédiens est la plus fragile et la plus vide de toutes, puisqu'ils meurent tout entiers et qu'il ne reste vraiment d'eux que leur nom. Mais en y rétléchissant, je me disais que ce lieu commun a peut-être tort. Oui, sans doute, la gloire des grands peintres et des grands statuaires, de qui les œuvres survivent, et celle des grands écrivains, que l'on continue délire un peu, est plus solide et plus réelle que celle des histrions. Mais la gloire des écrivains célèbres qu'on ne lit pas (et c'est le plus grand nombre) ? En quoi, je vous prie, la gloire de Uaeliel ou de Talma, ou d'Arnal et d'Alcide Tousez, est-elle moins consistante que celle du grand Arnauld et de l'excellent Nicole ? ou de Ménandre et de Trogue-Pompée ? ou même de Zeuxis et ilApelle ? ou même d'Alexandre et de Tamerlan ? Que restet-il des uns comme des autres, si ce n'est un nom et le souvenir de l'action, totalement éteinte, qu'ils ont exercée sur des générations disparues ? Et j'entre-
vois que, du plus en plus, les grands comédiens et les autres hommes illustres s'égaliseront dans la vanité des renommées i)Ostliumes, s'il est vrai (|ue, vu rencomhrement, la postérité aura de moins en moins le loisir de connaître les (euvres survivantes des morts. Et c'est là une sérieuse consolation pour les ignorés... « Combien, dit La Bruyère, d'hommes admirables, et qui avaient de très beaux génies, sont morts sans (ju'on en ait parlé ! Combien vivent encore, dont on ne parle point, et dont on ne parlera jamais 1 »
Sur Virtçinie Déjazet, M. Henry Fou([uier a été délicieux. Déjazet est une des apparitions féminines qui ont le plus longtemps diverti les hommes. Car elle débuta en 180(j, et elle jouait encore en 187.3. Cela fait soixante-dix ans de planches. Elle aurait presque pu célébrer ses noces de diamant avec Momus. Elle eut, dit-on, au plus haut point la grâce et l'esprit ; elle eut le génie de la chanson Elle était très bonne ; jamais le sou ; cinquante années de charges de famille supportées vaillamment. Elle aima beaucoup ; moins souvent qu'on n'a dit, car on prête aux riches. Mûre, et jouant encore les travestis (pauvre femme I), elle adora un comédien de vingtcinq ans plus jeune qu'elle, et nous voyons, par des lettres qu'a publiées son historiographe M. I,ecomle, ((u'elle fut intiniment moins ridiculi^ que touchante dans cette posture délicate. Elle était parfaitement naturelle : au premier tournant de vie
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trop mélancolique, elle se mit il aimer Dieu. A soixante-deux ans elle se fit baptiser (elle était née avani le Concordat), et elle eut pour parrain s(ui régisseur. Sa piété était confiante. Dans ses dernières années, elle racontait un révo qu'elle avait fait : «J'étais morte. J'entrai dans le vestibule du l'aradis ; j'y rencontrai mes bons amis d'autrefois. Ils ne se génèrent point, et, tout en causant, ils m'appelaient Virginie tout court. Je songeai: « Me voilà bien ('(uiiproniise. » Mais le Père Hternel entra et, en me voyant, il laissa échapper : « Virginie 1 « Je me dis : « Lui aussi ! Je suis sauvée. »