THEORIE DU QUIPROQUO
Dieu me préserve de dédaigner I(^ quiproquo en masse, et sans y faire de distinction 1 Car il y a quiproquo et quiproquo.
Dans Citui mille ijuiitrc ! un vieux paysan, dont le veau est en train do crever, est venu prier Chapitel d'intéresser à son malheur le ministre de l'agriculture. Or Chapitel a remarqué, chez un autre paysan, un curieux bahut du wi» siècle, et il a cliargé la patronne de l'hôtel, M"" Pompier, de dire au propriétaire de ce bahut qu'il en offrait deux cents francs. Là-dessus, M""' Pompier, rencontrant l'homme au veau, le prend pour l'homme au bahut et lui dit: « On vous donne vingt pistoles de votre marchandise : amenez-la. — Qu'est-ce que ce Monsieur veut en faire? demande le paysan. — Mais, je suppose, le mettre dans un coin de sa chambre. — Sur de la paille ? — Non, sur un tapis, etc. » Cela, c'est le ([uiproquo rudimentaire, qui ne mène à rien et qui ne peut réjouir que des esprits très simples.
Mais le quiproquo s'élève déjà en dignité lorsqu'il devient un des ressorts de l'action. 11 peut être alors fort comique, soit qu'il permette à quelque per.son-
THÉORIE Dl" nni'ROQUO S03
iiaj;p iKin avorti de développer en tonle sinci'i-ilé sa sollise, (111 que ee personnage soit anien(' .'i dire ;uix gens précisément les choses qu'il voudrait li^ plus leur taire. Par exemple, il est amusant de voir, dans ("in(i mille rpinlre .' cet imbécile de La Moutardière trouver la cocotte Isabelle éminemment distinguée parce qu'il la croit une femme du monde, et il n'est pas ennuyeux de voir l'employé Putois, prenant l'une pour l'autre la femme et la maîtresse de Cliapitel, l'aire, sans le savoir, tout ce qu'il peut pour attirer sur la tète de son ami le mallieur qu'il en prétend écarter. .le prends mes exemples dans le vaudeville de la semaine. Mais l'espèce de quiproquo dont je parle est, en réalité, le ressort de quelquesuns de nos plus excellents vaudevilles ; rappelez-vous seulement ce merveilleux troisième acte du Hrvidllon. Sans compter que c'est aussi le ressort de r lîcolc (/(>.v fcmmrs.
Le tout est sans doute dans la manière de s'en servir. Songez qu'il y a dans l'Avare, de Molière, un quiproquo du premier degré, un humble et facile quiproquo, du même genre, en vérité, que celui du veau et du bahut, — et qui est cependant admirable. C'est quand, Valère lui parlant de sa fîlle, Harpagon comprend ([u'il s'agit de sa cassette. Le qui|)ro([uo ne vous semblera peut-être, à première vue, qu'une facétie de tréteaux, comme il y en a beaucoup chez Molière; mais, prenez-y garde, le malentendu ainsi prolongé suppose : \" que Harpagon a l'esprit intini-
ment moins occupi' de sa fille que de sa cassette, et •2° que les sentiments qu'il a pour sa cassette sont exactement ceux qu'il devrait avoir pour sa fille, puis([ue les tcîrmes que Valère applique à celle-ci, Harpagon n'hésite point à les appliquer à celle-là. Ainsi Molière a jui l'aire servir un proi-C'd(' de parade foraine à l'achèvement d'une peinture de caractère. Voilà, pour le coup, un quiproquo sintçulièrement substantiel.
Si le quiproquo est l'àme et le tout des Dninliioa ruses et des Siirprixi's ihi /)irorrr, il est, ilu moius, un des ressorts d'action d'Othello, de /todniiunr, de Phrdre, de In Tour de A'rsli\ de lAtcrrce /iinr/ia, — et d'Œdipe roi. Que dis-je? En étendant le sens du mot, on verrait que le quiproquo, c'est le théâtre même. II y a d'autres malentendus que ceux qui consistent à prêter à un homme un nom; un état civil et des actes qui ne sont pas les siens. Se tromper sur les senlimenls qu'on inspire à une personne, ou même sur les sentiments qu'on éprouve pour elle, n'est-ce pas encore l'aireunquiproquo '.' La tragé'die d'Andrommiue n'est-elle pas comme un système de quiproquos passionnels, Herniione se trompant sur elle-même, Oresle se trompant sur Ilermione, Pyrrhus' se trompant sur Andromaque '? Le théâtre, c'est l'actidn ou, pour mieux dire, la passion active ; et Je ('rains fort qu'il n'y ait, à l'origine de toute passion, une notion erronée de l'objet du di'sir, un quiproquo. (Juiproquo, la vie des hommes, qui prennent en ell'et
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jniur le liiit (11' la vie fl pour le suiiri'Uic IiÙmi ce qui 111' I'l'sI ])as. Kl ([iiiprotiuos encore, i aux yeux du Dieu qu'il l'aul croire ", nos explications du monde. La pièce que, d'après M. Iteiian, Tunivers Joue pour roiernel C.liorège, c'est ci)iiime iiui dirait de démesurés Dominos roses.
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