UN NOUVEL ÉTAT D'ESPRIT
OiK'lqiiu part, n'importe où, dans l'Oberland l)L'riH.>is.
Un dimanche malin, en sortant de l'hôtel, je rencontre un de mes plus vieux camarades. Nous échangeons quelques phrases bienveillantes, j>uis il me dit : « .levais à la messe. »
Je pris un air inlerrogatif. Je savais mon ami enlièremenl délaclié de toute foi confessionnelle et de toute pratique religieuse ; et je l'avais même connu fort irrévérencieux à l'endroit des gens d'église.
Il continua : « Oh ! ce n'est pas que je sois devenu croyant. Seulement, je vais te dire... Il y a ici, comme d'ailleurs dans toutes les « stations » un peu élégantes de ce pays, une chapelle protestante, très confortable, avec de larges bancs cirés, une belle chaire, un orgue superbe. Dans la semaine, des misses viennent y répéter des cantiques avec de grands jeunes Anglais corrects et glabres. lit, le dimanche, pas un voyageur protestant ne manque le « service divin ».
IN N'OlJVFJ. KTAT D'KSI'IUT :!in
« naaiit ;ilu cliapulle callioliniic, — qnv j'ai dccoiiverte par hasard, — c'est simplemcnl une salle basse, un ancirn crlIiiT, dans le sous-sol d'un luMel de ti'tiisiriiie ordre. On a arrangé cela comme on a pu. On a collé, au-dessus de l'aulel, des étoiles en papier doré sur du jiapicr lileii La salle eoiilieiit (juai'ante personnes ; les autres entendent la messe du jardin. 11 vient là ([uelques bonnes gens des environs, des paysans, qui s'agenouillent dans l'herbe. Le spectacle est très gentil quand il fait beau temps.
« Cett(MTiisère m'a louché. C'est d'abord par une sorte d'attendrissement que j'ai été, le dimanche, à la pauvre petile chapelle catliolique. Et puis, il m'a semblé (pie, puisq\ie les Anglais allaient à leur messe, je devais aller à la mienne, — alin de leur montrer que Dieu n'est pas leur propriéti' exclusive, comme ils seraient assez tentés de le croire.
M l'jifin, j'étais sur de me rencontrer li\, soit avec des Français, soit avec des gens qui « sentent » comme nous sur des points essentiels ; qui, connue nous, tiennent de leurs pères cetti! façon de sentir, et qui célèbrent par les mêmes rites ([ue nous la naissance, le mariage et la mort... Il y a une impression que j'éprouve bien plus fort depuis quatre ou cin([ ans ; c'est que, la frontière franchie, je suis moins dépaysé en pays catholique. Même quand notre religion se réduit à un souvenir, à une certaine disposition liéréditairede la sensibilité, c'est comme catholique autant que comme Français que l'on se sent
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(lillërcnf (d'aillinirs sans nulle liaiiii') d'iiii Anglais
ou d'un Allemand du Nord.
« Mais il fanl loul le dire. Si je vais à la ]ietile cluipello aux étoiles de papier doré, c'est, au fond rt surtout, parce que je me souviens qu'il y a chez nous des brutes qui, si cette chapelle était en France, la reruicraienl, et tjui, si cette petite chapelle apjiartenait à des religieuses, les inetlraient sur le pav(', y compris celles de quatre-vingts ans, et leur voleraient leur maison et leur jai'din.
« .le proteste donc à ma manière. C'est plus fort que moi. Désormais, on ne peut plus jouir tranquillement, fût-ce à l'étranger, de la montagne, de la forêt ou de la mer. Le « bloc ■> nous les empoisonne. Même dans ces refuges oii l'on vient pour oublier, on est obsédé par les choses de chez nous, par la méchanceté surnaturelle des individus qui nous gouvernent, par cette persécution, la plus inepte et la plus lâche qu'on ait vue depuis la Terreur. Et l'on soufTre davantage, quand on songe que ces choses-là ne se voient t\uc dans notre pays, et que la France est, en ce moment, le plus malheureux des peuples, le plus opprimé, le plus humilié. On se nourrit de fiel, même à 2.000 mètres d'altitude, et dans 1 air divinement pur des glaciers.
« Je découvre en moi un sentiment qui m'ell'raie un peu : je hais beaucoup pins un certain nombre de m(>s (-(uiipalrioles (jiie je ne hais n'importe (|nel grou[ie d'étrangers. 11 y a dus l'i'aneais avec qui je
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ne me sens ahsulmiicnl plus rien de eonimun. C'est. ([u'ils sont trop niéclianls à la l'ois et trop slupides! Au nom de quoi pcrséculent-ils ? Au nom de la science et de la vérité ? Pauvres gens! Quelle vérité ? L'éternité de la matière '? la génération spontanée? la sélection nalurello ? l'évolution ? le progrès? ou la place éminente et obscure du pithécanthrope dans la série des vertébrés ? Mais en quoi ces « vérités »l;iconrèrenl-(;lles à une bande de frénétiques le droit d'empôchcr des hommes et des femmes de France de vivre, de concevoir ou de rêver le monde, de se ri'jouir, de pleurer, de soufTrir, d'espérer, de prier et d(! se trompera leur guise ?
0 Naturellement, ma haine des proscripteurs se tiiurue en sympathie pour ce (ju'ils proscrivent. ,1 ignorais presque les cliauls d'église ; aujourd'hui, je vais les entendre toutes les fois que j'en ai l'occasion, et, j(! l'avoue, ces mélodies séculaires, ces appels tendres et suppliants vers on ne sait quoi qui est peut être par delà le monde, me remuent jusqu'au fond du cœur... Et quelle jolie chose que les couvents, ces oasis de paix et de socialisme appliqué Un gouvernement intelligent devrait les voir avec bienveillance, se féliciter qu'un nombre notable do citoyens et de citoyennes aient trouvé dans ces asiles la vie qui leur convient, vie tout au moins iuotTensive, quand elle u'esi pas hautement bienfaisante Sans comiili'i- i|ii(' ces anciennes formes de vie melteut un peu Ar variété et de grâce dans la plati-
Unie (le riiurnanilù cuntempornine... Et diic que certains amis lettrés des persécuteurs actuels se fondaient, jadis, de tendresse sur Fiesole ou San-Marco do Florence ! Sont-ils donc devenus fous ?...
« .le mènerai Jusqu'au l)Oal ma confession. .le reproche aux bandits qui nous tiennent de m'avoir fait presque une âme d'émigré. La France que nous leur devons est si vilaine par la méchanceté des uns et la pusillanimité des autres, que j'ai peine à l'aimer encore dans le présent. Alors, je l'aime d'autant plus dans le passé. C'est là que j' « émigré ■>, dans ses vieux livres, dans son histoire, dans ses vieux monuments d'art. Et ce n'est pas ma faute, mais il se trouve que ce qu'il y a, dans ce passé, de plus charmant et de plus émouvant fut presque toujours catholique. Ainsi je vais, malgré moi, me « cléricalisant»..le ne crois pas à ce poème métaphysique questle dogmeromain, mais j'en aime la beauté, et j'en connais les répercussions salutaires sur la vie des hommes. Je vois que le catholicisme est la religion qui entrelient avec l'Inconnu les relations les plus dramatiques, les plus passionnées, — et, en somme, les plus profitables à la moralité... .le n'oserais pas dire comme Renan : « Un paysan sans religion est la plus laide des brutes « ; mais tout de même ce propos, qu'eût contresigné Voltaire, me donne à penser, .l'ai vu tant d'humbles vies ver. tueuses, dont l'aliment secret était dans le catéchisme, et non autre part !... Enfin, l'anarchismc des
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pers(''ciiteiirs, leur impuissance à construire, me fait naturclloincnt goûter ce qu'il y a, dans l'Eglise, d'ordonné, do hiérarcliisé, de propre à relier les hommes et à niaiiifi'iiir les sociétés Immaincs...
" Et puis... je respecte beaucoup les |)rotestaiits... mais, vois-tu, le catholicisme seraitaujourd'luii tout ;\ fait exquis sans cette funeste Réforme. Clierliuliez, esprit vraiment libre, quoique protestant, l'a dit dans un de ses livres. L'Eglise était devenue pour les peuples une vieille maison hospitalière et commode ; les savants et les philosophes commençaient à s'en arranger; le dogme lui-même s'assouplissait, ou du moins on n'y songeait plus beaucoup... Ce mouvement débonnaire aurait continué... Sans doute il y avait des abus : simonie , vente d'indulgences (comme il y a, dans les gouvernements laïques, des Panamas et des Irafic^s de décorations). Mais un bon pape aurait sufli àredresser ces incorrections regrettables. En se soulevant, non contre v.e^ abus, mais contre rKglise même, le moine Lutlier et l'abbé Calvin, homme affreux, nous ont donné' la Réforme, laquelle nous a valu l'ordre des Jésuites, le rétrécissement du dogme et, pendant longtemps, une intolérance catliolique égale à celle des Réformés... C'est bien fâcheux... Sans cela, il y aurait encore une « chrétienté » ; toute l'Europe aurait aujourd'hui une même religion simplement traditionnaliste et rituelle, qui pourrait être délicieuse .. Tu souris... Je te lais là (le riiistoire un i)eu trop... à la Michelet,
(liioii|ii(' dans un smliincnl cnnlrairo. M;us sois sûr
qu'il y il du vrai dans ce qiio je l'indique.
«Mon changemenl moral ne s'arrête pas là... Dieu sait si j'ai cru autrelois à l'excellence de 891 j'ai été naïvement r{''[iulilicain ; j'ai fr('mi d'indij^nalion au 1(5 Mai : j'ai même été antihoulangiste , ce qui m'étonne un peu aujourd'hui... Je suis bien revenu de mes illusions Le seul bienfait des derniers événements, pour moi et pour d'autres, c'est que nous ne sommes plus duj)es de certains mots, mais, là, phis (lu tout. On a fait de ces mots un tel af)us, et à ce point cynique, qu'ils ont perdu toute espèce de sens... D'autre part, j'ai lu ou relu, ces temps-ci, Comte, Le Play, Balzac, Taine, Renan, et j'ai vu que les plus fortes tètes du dernier siècle exécraient la Hévolulion, son esprit et ses onivres. Par leurs leçons, et aussi par mon exjiérience personnelle, j'ai reconnu que le suffrage universel, la démocratie, le gouvernemenl du nombre, c'est proprement « l'aljsurde », et qu'une République parlementaire finit par livrer nécessairement et mécaniquement un peuple à ce qu'il contient de pire. La seule conquête de la Révolution a été l'égalité civile, que nous aurions eue sans elle ; ses autres « C(uiquétes » sont des désastres... Uh ! je sais bien que la superstition de la Révolulion cl de la République est encore ancrée dans l'c'spi'it de lieaucoup d'honnêtes citoyens. Le y'çm/).s, jiar exemple, organe île la bourgeoisie cossue, loul en dénonçant chaque jour les maux dont
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nous mourons, continue d'en vénérer la cause. Mais je ne suis pins de celte religion-là (car c'en est une) ; je me suis décidément alTranclii : (7.s en ont trop fait!
« Hi-ef, je suis maintenant ce qu'on ai)|>elle un « ré-U'Iionnaire, » tout comme les grands lionunes ijui' j'iMinmérais tout à l'Iicure 'l'u ronipri'udi'as ipie j(! n'en rougisse point. Ce mot décrié n'a qu'un sens relatif: il faut savoir par rapport à quoi l'on est réactionnaire. Je suis réactionnaire contre l'injustice, le désordre et l'oppression, contre l'abaissement (■( la ruine de mon pays, contre les mensonges et les indignes mystilicalions dont le peujde est victime. Et je suis bien sûr, en tous cas, que mes sentiments de néo-réactionnaire impliquent plus de raison, de liberté intellectuelle, d'équité, d'humanité, desouci des intérêts populaires qu'il n'en peut entrer dans un jacobin, un humanitaire et un franc-maçon.»
... Mou ami me quitta sans attendre ma réponse. Mais je le retrouverai.