HISTOIRE D'UNE « MERVEILLEUSE
Fragments du Journal de M""' Clélie-Éponine Dupont.
(ivx-.-ir.f )
Je commence co journal sur le conseil de mon maître de français el d'écriture. Je ne sais pas très bien écrire ni mettre l'ortliograplie (1) ; et il m'a dit que cela m'exercerait.
Je suis née en 1778. Mon père était un petit épicier delà rue ci-devant Saint-Jacques. J'appris à lire, rien de plus, dans une école du quartier. Mon père, en liaine delà superstition, ne voulut point que je lisse ma première communion ni que j'apprisse le catéchisme. Je m'appelais alors Marie-Jeanne : il changea ces noms en ceux de Clélie-Eponine.
Comme il était intelligent et fort avant dans les idées nouvelles, il s'éleva, et devint, par de hautes protections, fournisseur des armées. Il parait que cela rapporte beaucoup. Et, depuis thermidor, il a encore augmenté sa fortune par des spéculations que je n'entends guère et que les malveillants appellent agiotage. Mais je ne puis croire que ces
(1) L'rdilciir a rélai)!! rorllio^i-.ipho.
HtSTOIliE DIXI-: .( MEnVEII.I.ElSE » 31.^
moyens soient répréhensibles, car mon père pai'le sans cesse de justice et de vertu.
Lorsque j'eus quinze ans, il me maria civilement au citoyen Tibérius Dupont, qui était membre du Trilninal révolutionnaii'c. Mon mari ne m"a jamais inspiré qu'un sentiment, la peur, quoiqu'il s'ellbrcàt d'être doux avec moi et qu'il s'attendrît souvent jusqu'aux larmes en me Wsanl Paul et Virginie ou. les idylles de Gessner.
Je sus lui cacher ma joie au 9 thermidor, l'n mois après, il fut guillotiné avec quelques-uns de ses collègues. Il parait qu'il mourut avec fermeté, .l'avoue que je n'eus pas un grand chagrin de sa mort. C'est qu'il m'était presque aussi étranger et inintelligible que s'il avait aj)parti'iui à une autre planète.
Depuis, je me suis retirée chez mon père, où je vis avec la liberté d'une veuve. Tout ce passé de terreur et de sang me fait l'eUet d'un mauvais rêve. Parfois, il m'en revient à la mémoire des visions subites : une tête coupée, promenée sous mes fenêtres, la rencontre d'une charrette de condamnés; ou encore certaine flaque rougeàtre que je dus contourner, un jour, place delà flévolution... Et alors, je ne connais plus qu'une envie, c'est de vivre, de vivre follement et de toutes les forces de ma jeunesse...
Beaucoup pensent comme moi. Jamais, je crois.
311! IMPHESSIONS
on ne s'est .lul.iiil ilivrrli. Jamais, siirliuil, on n'a nulant dansé. 11 y a dans Paris 640 bals pulilics, pour toutes les bourses, et toujours pleins.
On danse dans de ci-devant couvents et de cidevant églises. On danse rue de Vaugirard, dans la maison des ci-dovant Carmos-Déchaux, où l'on fit les massacres de Septembre. On danse dans l'ancien cimetière de Saint-Sulpice ; et, sur la porte sculptée, au-dessus d'une inscription en latin qui signifie que ceux qui dorment là attendent la résurrection, un transparent rose annonce le Bal des Z'-jikirs. On danse sur les morts ; mais on n'y songe que pour mieux jouir de la minute qui passe...
Les émigrés rentrent en foule. Ils sont aussi gais que nous.
Par la protection de M"" Tallien, dont j'ai l'honneur d'être un peu l'amio, je suis allée faubourg Saint-Oermain, au « bal des victimes », qui est un bal très choisi, où ne viennent que les personnes qui ont eu quelque parent guillotini'-. Il est vrai (jue mon mari ne le fut point pour la bonne cause ; mais je me gardai de révéler ce détail ; « Dupont » est d'ailleurs un nom assez répandu pour n'être jinint dénonciateur; cl, enfin, ma figure, ([ii'on dit passable, arrangea Imit.
La tenue exigée dans ce bal est le grand deuil. Les femmes y [)ortenl la » coitTure à la victime », les cheveux relevés sur la nuque par un peigne, comme pour être plus facilement empoignés par le
IllSTUllŒ DLNE « MEHVEILLELSE » Sl"
liourreaii. Oiiclques-uaes amplifienl leurs porruqiies par les clicvL'lures. jadis aclu'U'es aux goôliiTS, di>. ji'uni's liloiulins ^guillotinés. La règle est de s'aborder en se saluant « à la victime », avec un inouvcnient de tète qui imite celui du condamné engageant son cou dans la lunette. Oli ! oui, nous sommes gais !
Les parents de beaucoup de ceux qui étaient là avaient dû être envoyés à l'écliafaud par mou mari. Mais je ne m'en vantai point.
.l'entendis un muscadin en deuil dire à un polichinelle noir : « Aii ! Polidiinelh'. ils ont tué mon jière !» — « Usent tué votre père? » dit le polichinelle, et il lira son mouchoir de sa poche. Mais le désolé jeune homme s'était remis à danser en fredonnant.
Ou mange aussi beaucoup. Dans les soirées on prend ce qu'on appelle « le thé » ; mais c'est un Ihé substantiel, un Ihé avec dindes aux tru/Tes, rosbif saignant et toutes sortes de spiritueux.
Et, cependant, la mode, chez les femmes, est de passer pour de petites mangeuses, d'avoir des vapeurs et des syncopes. Elles se gavent, mais elles veulent être pâles, et il y en a qui, pour ne point paraître se trop bien porter, se font saigner régulièrement.
Afin de sembler plus languissants, nous avons, dans noire parler, supprimé Vr, à l'imitation du divin tiarat. .Nous avons ajouté à cela le zézaiement.
On donne sa paolc d'honncii ; (in clil : m(fl nu.v l.i''-oislcs ! et l'on parle des sarmes d'une belle et de sou visazc anzclique. Bref, nous gazouillons comme de petits oiseaux.
Mais, d'autre part, comme nous avons le culte du corps el que, au surplus, il faut à nos incroijables des muscles solides pour les risques continuels di; la rue et pour la chasse aux Jacobins, la mode est aux Hercules et aux Milons de Crotone. Le beau monde va au jeu de barres du bois de Boulogne, aux courses à pied de Monceau, aux courses à cheval de Bagatelle, aux Jeux gymniques de l'hôtel d'Orsay, qui reproduisent les jeux des Celtes, des Grecs et des Romains.
Nous sommes tous devenus cochers. Moi-même, bottée et faisant claquer mon fouet, je conduis mon bockei à Longchamp, ce qui n'est jias commode, car c'est une terrible bousculade de cabriolets, pliaélons, vis-à-vis, caricks, demi-fortunes el soulllcts, qui sont nos nouvelles voitures.
Je soupçonne cette société de n'être pas très cohérente. Quoique je ne sache pas grand chose, je la sens ignorante el grossière. A l'Opéra, vous voyez des fenmies charmantes, d'une élégance merveilleuse : mais, si elles ouvrenlla bouche, tout estperdu. Vous entendez des Pardi ! des }' n (jrus ! et Sdcristi ! que c'est bien dansé ! ou H fait un rlniud du dinhlc ici I