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CHAPITRE PREMIER

LES THEOSOPHES

Hélène Pelrovna de Hahn, alliée par sa mère aux meilleures familles de raristocralie russe, avait épousé un fonctionnaire de l'empire, le général Nicéphore Blavatsky, sous-gouverneur de Ja province d'Erivan, dans le Caucase. Restée veuve, M""® Blavatsky voyagea en Orient, puis aux Indes, où elle s'initia aux sciences occultes sous la direction de maîtres indigènes. Après un premier essai infructueux pour fonder en Egypte une société de spiritisme, elle passa en Amérique, et réussit à grouper autour d'elle un nombre suffisant de disciples : ainsi fut établie à New-York, le 17 novembre 1875, la première Société théosophique. La fondatrice fut aidée dans sa tâche par un ancien officier de l'armée fédérale, devenu ensuite journaliste, le colonel H. -S. Olcott, qui mit au service de la cause son expérience des affaires et son talent de vulgarisateur. Mais c'est

M°^ Blavatsky qui fut, et resta jusqu'à sa mort, survenue le 8 mai 1891, « l'âme et le cœur delà société (1). » C'est elle qui donna aux théosophes leurs meilleures recrues, leurs livres principaux (2), l'exposé le plus étendu comme le plus autorisé de la doctrine ésotérique. C'est elle qui établit et maintint le contact des initiés avec les « maîtres » orientaux et la sagesse de l'Inde. Douée de connaissances étendues, bien que confuses, et parfois enfantines, elle eut l'art de rattacher sa fondation aux illuminés de tous les siècles, se réclamant des alexandrins comme des bouddhistes, de Svedenborg comme du fabuleux Apollonios de Tyane. Plus encore que par cette virtuosité à se trouver des ancêtres, elle fut servie par ses aptitudes singulières aux pratiques de l'occultisme : c'est sur le terrain du spiritisme qu'elle joignit le colonel Olcott, c'est en mettant en œuvre ses pouvoirs de médium qu'elle fit la conquête de M"^^ Annie Besant. Dangereux succès, eau trouble où faillit sombrer la jeune société : un de ses vice-présidents, l'Américain W.-Q. Judge, fut accusé formellement d'avoir fabriqué de toutes pièces les messages que des théosophes confiants attribuaient aux maîtres, à ces fameux Mahâtmas thibétains, dépositaires prétendus des secrets de la Sagesse divine. M'"^ Blavatsky, qui savait à quoi s'en tenir, aurait fermé les yeux sur cette déloyale habileté (3). Les loges (c'est

(1) A. Besant, Une inlroduction à la théosophie (traduction française J. S.), p. 5. Paris, 1903.

(2) Isis Unveiled, 2 volumes, 1875 ; The secret doclrine, 6 volumes (traduction française en cours de publication) ; The Key to Theosophy, 1889 (traduction française H. de Neufville).

(3) M"* Blavatsky avait de trop bonnes raisons d'être indulgente, comme on le verra plus loin, à propos des « mer-

le nom officiel des cercles d'initiés) s'émurent : M^^^ Besant et M. Olcott prirent parti contre le ma- ^lencontreux vice-président ; on proposa de soumettre ^e cas à un jury d'honneur : Judge se récusa. J'ai sous les yeux les explications qu'il donna et fit donner à cette occasion (1), et il faut avouer qu'elles sont rien moins que convaincantes. La Société théosophique aurait probablement péri : une femme sauva l'œuvre d'Hélène Blavatsky. Sur cette femme nous sommes renseignés de première main, elle-même ayant pris soin de raconter sa vie dans une copieuse autobiographie (2). Reconnaissons que le sujet valait la peine d'être traité, et que rarement vie humaine passa par de plus étranges vicissitudes.

Celle qui devait être M""^ Besant, Annie Wood, unit en elle dès l'enfance, — et le cas est moins rare peut-être en Angleterre qu'en France, — à une exaltation mystique confinant à l'illuminisme, un sens très ferme des moyens pratiques d'action. Son imagination, assez semblable à celle que les historiens des religions prêtent volontiers aux primitifs, peuplait l'air qu'elle respirait d'êtres spirituels, moitié anges, moitié fées, avec lesquels l'enfant Croyait pouvoir entrer en relation. Elevée jusqu'à quinze ans dans l'évangélisme le plus austère, elle

veilles de la théosophie ». Mais, aux yeux des adeptes, l'initiatrice restait intangible, et le scandale donné par M. Judge leur parut plus grand.

(1) Isis and the MahcUrnas, a Reply by William Q. Judge. London, 1895. — On peut voir la contre-partie dans E. Gar-

ett, 7515 very much unveiled. London, 1895.

(2) A. Besant, An Autobiography , 1895. — Dans la Bévue des Deux-Mondes du 1" juillet 1895, M. Pierre Mille a résumé l'ouvrage d'une façon peut-être un peu trop humoristique sous ce titre : les Aventures d'une âme en peine.

n'en goûta que davantage, au cours d'un long séjour à Paris, sinon la piété catholique, du moins le décor harmonieux dont elle s'entoure parfois. Annie se plut dans les églises, adopta les pratiques les plus austères du ritualisme, jeûna, se flagella, rêva de martyre et d'union mystique. Mysticisme troublé, troublant aussi, si l'on en juge par les confidences qu'elle multiplie à ce sujet (1). Mariée à un ministre anglican très positif, le révérend Frank Besant, et bientôt mère de deux enfants, la future théosopbe fut assez vite lasse des exigences terre à terre de la vie de ménage. A ces désillusions, contre lesquelles elle lutta quelque temps, succédèrent des crises d'exaltation sensible, d'angoisse religieuse, qui, par instants, l'inclinèrent au suicide. Sa foi anglicane, puis sa foi chrétienne, vacillèrent : rassurée à demi par le latitudinarisme esthétique, d'ailleurs rien moins qu'orthodoxe, du doyen de Westminster, Stanley, Annie Besant fut au contraire rebutée par la rigueur de Pusey. Poussée à bout, cédant à l'impérieux entraînement de son imagination surexcitée, de sa sensibilité en détresse, elle s'enfuit, elle s'évada, brisa avec son Eglise, déserta son foyer, et, acceptant pour vivre une place de cuisinière chez un pasteur, suivit dans le noir le fil de son aventureuse destinée.

Intelligente, cultivée, pourvue d'un don d'attirance indiscutable, M/"^ Besant émergea peu à peu de la misère. Le fameux prôneur du sécularisme, M. Bradlaugh, faisait alors en Angleterre sa fougueuse campagne en faveur de l'athéisme : il remarqua dans

(l)Je sens l'inconvenance qu'il y aurait à rappeler ces détails s'ils n'étaient compiaisarament narrés dans une Autobiographie répandue à milliers d'exemplaires.

son auditoire celte jeune femme émancipée, ardente, cherchant moins une foi nouvelle qu'une cause à défendre, un évangile à annoncer. La connaissance fut vite faite, et la liaison, tout en restant platonique (1), très intime. De compagnie, les apôtres sécularistes prêchèrent l'athéisme, se mesurèrent, dans des conférences tapageuses, avec les pasteurs dissidents. Toujours extrême, armée à la hâte de notions économiques mal digérées, initiée de fraîche date à la biologie, M'"^ Besant adopta les théories les plus radicales, et, avec un succès de scandale presque sans exemple, se fit le champion du malthusianisme et du matérialisme le plus cru (2). Cependant, Bradlaugh avait réussi à prendre place au Parlement britannique, et, dès lors, l'inquiète activité de son amie lui parut excessive, compromettante même ; il le lui fit sentir : après dix ans d'union cordiale et d'efforts communs, une séparation s'imposa.

C'est à ce moment que — ces vicissitudes et ces déchirements n'ayant pas eu raison du besoin d'agir de cette femme indomptable — Annie Besant se tourna vers la théosophie. Dégoûtée du matérialisme par la vue des matérialistes^ conquise, magnétisée à la lettre par Hélène Blavatsky, dont l'instinct sûr avait pressenti dans cette néophyte le soutien de son

(i) Les tribunaux anglais ont donné raison sur ce point à M°*« Besant, au cours d'un procès à elle intenté par son mari.

(2) Au cours de ses dix ans d'apostolat séculariste, j.«me Besant a publié d'assez nombreux ouvrages, entre autres un Manuel du libre penseur, en deux volumes ; et de nombreux Essais : Un monde sans Dieu ; l'Evangile de l' athéisme; Pourquoi je suis socialiste; V Athéisme et sa portée morale, etc.

12 TEÉOSOPHES ET THÉOSOPHIE

œuvre chancelante, la transfuge de l'athéisme s'adonna à l'occultisme, s*enivra de merveilleux, habitua son esprit aux obscurités traversées d'éclairs de la sagesse de l'Inde. Deux ans lui suffirent pour passer du rôle de disciple à celui d'initiatrice : avec sa fougue ordinaire et sa logique passionnée, insoucieuse des contradictions comme des palinodies, elle se mit à prêcher la bonne nouvelle du Lotus bleu, fit des adeptes, n ultiplia les conférences, les tracts et les volumes. Elle devint ainsi très vite^ et c'était justice^ le chef incontesté de la Société théosophique^ elle l'est encore aujourd'hui : son prestige n'a même fait que croître, et les tém.oignages d'honneur qu'on lui rend aux Indes confinent, çà et là, à l'adoration (1). En dehors de ses campagnes en Amérique, en Angleterre, en France, partout où les besoins de la cause l'amènent, M^^^ Besant habite actuellement Bénarès. C'est là que, en compagnie des Sages, elle a fait naguère à Pierre Loti ces catéchismes étranges, dont le romancier a traduit quelques bribes, d'un style prestigieux, à l'usage des Occidentaux. Mais tandis que H. P. B. (c'est ainsi que les initiés désignent M"^^ Blavatsky) et ses premiers fidèles avaient emprunté surtout au bouddhisme les éléments de leur doctrine, M""* Besant préfère s'adresser aux brahmes ; et, pour rendre son action plus contagieuse en Occident, elle atténue beaucoup, e;z dehors de l'Inde (2), la couleur antichrétienne de la théo-

(1) Dans le dernier congrès national hindou, tenu à Madras, Annie Besant a été reçue en triomphatrice : le premier ministre du rajah de Travancore vint lui rendre ses hommages ce comme à une divinité, comme à la vivante incarnation de la déesse Sarasvati ». Voir les Katholischen MissioneHy Fribourg-en-Brisgau, novembre 1904, p. 41.

(2) Dans l'Inde, au contraire, l'attitude des théosophes,

Sophie. Je me borne à signaler ce double caractère du Lotus bleu contemporain : il est temps de décrire l'organisation théosophique et d'esquisser une vue rapide du système. Tout ce qui va suivre est emprunté aux livres mêmes des initiés, aux écrits qui font autorité parmi eux (1).

bt en particulier de M™* Besanl, est nettement antichrétienne. On peut voir, dans la revue citée plus haut (p. 42), le fragment de sa conférence de Madras où elle distingue entre la culture occidentale, qu'elle engage les Hindous à s'assimiler, et la religion occidentale (le christianisme), qu'ils doivent regarder comme l'ennemie.

(1) On trouvera sans doute que je traite bien sérieusement une chose peu sérieuse, et je suis le premier à reconnaître qu'il y a là un excès d'honneur que la théosophie est loin de mériter. Mon excuse est que le Lotus bleu fait des adeptes, et quelques-uns convaincus, parmi nous.

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