CHAPITRE II
LA SOCIETE THEOSOPHIQUE
Officiellement, la Société théosopliique se compose de trois groupes de personnes : les sociétaires, les théosophes dirigeants, groupés en (c loges », et les maîtres ou Mahâtmas. Pour être sociétaire, il suffit de donner son nom avec l'intention d'étudier la théo- Sophie ; cette démarche est considérée comme une acceptation suffisante des trois buts de la Société, qui sont les suivants : « Former le noyau d'une fraternité universelle de l'humanité, sans distinction de race, de credOy de sexe, de caste et de couleur ; pro» pager l'étude des littératures orientales, anciennes et autres, l'étude des religions, philosophies et sciences, et en démontrer l'importance ; étudier les lois inexpliquées de la nature et les pouvoirs psychiques latents dans l'homme (1) ». « La Société théosopliique ne formule pas de dogmes; elle ne force à aucune croyance, à aucune Eglise... ; elle ne cherche pas à éloigner les hommes de leur propre religion, mais elle les pousse plutôt à rechercher l'aliment spirituel dont ils ont besoin dans les pro-
(1) A. Besant, Une introduction à la théosophie, p. 6, 7.
LE LOTUS BLEU 4o
fondeurs de leur foi. Elle présente les enseignements de la sagesse antique comme une étude à poursuivre, et non pas comme des dogmes à accepter. La Société attaque non seulement les deux grands ennemis de l'homme, la superstition et le matérialisme, mais, partout où elle s'étend, elle propage la paix et la bienveillance, établissant une force pacificatrice dans les conflits de la civilisation moderne (1). » Ce sont là des lieux communs de morale humanitaire : rien de plus inoffensif et de moins spécifiquement « bouddhique ». Le sociétaire peut être catholique, ou mahométao, ou mormon, et le rester si bon lui semble ; la carte n'est pas forcée.
Mais aussi n'est-ce là que"la théosophie ésotérique, et, à vrai dire, une antichambre banale et spacieuse. Pour être théosophe (c au sens véritable du mot », il faut entrer dans le temple, s'affilier au groupe ésotérique de la Société, qualifié depuis 1890 d'<t Ecole orientale théosophique ». « Les membres de ce groupe acceptent définitivement la philosophie ésotérique, ils croient aux maîtres, et considèrent H. P. B. comme le messager de ceux-ci. Ils sont prêts à travailler pour la Société avec persévérance et désintéressement, et même à faire des sacrifices pour elle (2). »
Au-dessus enfin de l'Ecole orientale, au-dessus des loges d'initiation aux sciences occultes, dont les chefs sont l'âme de la théosophie, il y a (on nous assure qu'il y a) une fraternité de maîtres, de sages, les Mahâtmas. « Nous prétendons, déclare M"^® Besant dans son exposé officiel, qu'il existe une frater-
(1) A. Besant, Une introduction à la théosophie, p. 13-14.
(2) Ibid., p. 14-15.
nité d'hommes illuminés spirituellement, gardiens d'un enseignement ayant existé depuis un temps immémorial jusqu'à nos jours... On les a appelés Initiés, Adeptes, Mages, Hiérophantes, Mahâtmas, Frères aînés, Maîtres : peu importe le nom, le fait que le monde possède de tels aides est la vérité et la consolation sublime. La Société théosophique est un de leurs moyens d'action dans le secours qu'ils veulent apporter aux hommes. Leur bénédiction repose sur elle ; mais ils ne la guident pas directement, sauf dans les cas urgents, où on implore leur aide et où on leur obéit strictement (1). » M. Arthur Arnould, président de la Branche française de la Société théosophique (2), veut bien nous apprendre à ce sujet que les Mahâtmas sont « des Etres plus complètement évolués ou développés que les hommes antérieurs ou actuels. Ces Etres plus avancés ont acquis la science de ces lois (de la nature), et ils en font connaître^ sous une forme synthétique et simplifiée, tout ce que le cerveau des races auxquelles ils s'adressent, en peut concevoir ou admettre (3). » Et Ton nous cite, à titre d'exemple, dans un pêlemêle qui serait réjouissant si des noms sacrés ne figuraient dans la liste : Pythagore, Alexandre le Grand, Orphée, Moïse, Osiris, Çâkya-Mouni, Krishna, Jésus-Christ et saint Paul !
(1) A Besant, Une introduction à la théosophiej p. 20. Je respecte les majuscules de Tauteur.
(2) M. Arnould l'était, du moins, quand il écrivit le livre que je cite; j'ignore s'il l'est resté. Son ouvrage a, dans tous les cas, une autorité particulière, ayant été rédigé après entente des principaux théosophes dirigeants.
(3) A. Arnould, Les Croyances fondamentales du boud" dhisme, p. 15. Paris, 1895.
Comment devient-on Mahatma? — <( Quelques rares individus, par un entraînement particulier, une hygiène à la fois spirituelle, morale et physique^, et un persévérant travail, — dont la science occulte donne les règles secrètes, peuvent atteindre le but avant leurs frères : c'est le cas des Maîtres, grands Initiés ou Mahâtmas, et Çâkya-Mouni appelé le Bouddha était l'un d'eux. D'autres les suivront dans des siècles à venir. A certaines époques, prévues et calculées, un Bouddha s'incarne toujours pour apporter à l'humanité la quantité de vérités nouvelles dont elle peut supporter l'éclat (1). » Ces bienfaiteurs de l'humanité, qui renoncent ainsi, pour un temps, au repos suprême dû Nirvana, s'appellent les (L Bouddhas de compassion (2). »
De nos jours, il y a encore de ces maîtres, et qui communiquent, par voie psychique, à grande distance, avec les principaux initiés de l'Ecole orientale théosophique, investis par le fait même d'un magistère particulier à l'égard des autres hommes. Quelquefois même les Mahâtmas daignent rendre leurs oracles par écrit, et c'est tant pis pour eux ; car certes ces messages transmis par Hélène Bîavatsky ou M. W.-Q. Judge sont loin de justifier le développement spécial qu'on prête à leurs auteurs. Le plus fécond des maîtres contemporains, Koot Hoomi Lai Sing, ne semble pas, si l'on en juge par sa volumineuse correspondance, avoir grandement profité de son passage par le Nirvana. Quand il ne borne pas ses communications à des avis pratiques, concernant les « merveilles de la théosophie » et les petites in-
(1) A. Arnould, Op. cit.f p. 46.
(2) Ibid,, p. 49.
trigues des initiés, son style est « misérablement pauvre, et les idées qu'il convoie de la nature de celles que je suis obligé d'appeler des banalités pures et simples (1). » Nous verrons plus loin à qui ce style et ces banalités doivent être attribués.
Où sont les maîtres? — H. P. B. et les premiers adeptes répondent carrément : au Thibet ! Ira y voir qui voudra. M""^ Besant est plus discrète, et, dans ses écrits, les Mahâtmas gardent généralement l'anonyme^ comme il sied à leur dignité de Bouddhas, mais de plus, ils observent un incognito tellement strict qu'on ne peut arriver à les localiser avec certitude. Il ne faut pas les confondre, en tout cas, avec les Sages de Madras et de Bénarès, simples pandits, dont le rôle se borne à expliquer, dans le sens voulu par les thaosophes, les livres sacrés de leur pays.
Telle étant l'organisation de la Société, il reste à exposer la doctrine qu'elle propage. Tâche délicate, et d'autant plus que, dans ses trente années d'existence, il semble bien que cette doctrine ait considérablement évolué.
(l) R.-F. Clarke, The Marvels of Theosophij, dans The Month, February 1892, p. 180.