LA ÎHEOSOPHIE ET LES RELIGIONS POSIT-IVES
Historiquement, c'est au bouddhisme que la théosophie a le plus emprunté : les adeptes de la première génération, les Olcott, lesSinnett, les Arnould, ont même exposé tout d'abord leurs doctrines sous forme néo-bouddhique. Mais la Société a pris conscience du danger qui la guettait dans cette voie, aussi a-t-elle eu soin de distinguer nettement sa cause de celle des sectateurs de Gautama. D'après les déclarations maintes fois répétées de loges dirigeantes, la théosophie se considère comme une doctrine ésotérique autonome, en possession des vérités fondamentales présentées successivement, sous forme exotérique, aux masses, par les diverses religions qui se partagent l'humanité. Les maîtres, les Mahâtmas considérés par le vulgaire comme prophètes et fondateurs de religions, n'ont jamais fait que rappeler certaines vérités primitives, et c'est à l'inintelligence de leurs disciples qu'il faut attribuer les prétentions qu'on leur prête au rôle de révélateurs. En dépit de cette déviation première, et de beaucoup d'autres, les religions positives ont gardé quelques parcelles des vérités proposées de nouveau par les maîtres, et les théosophes ont le droit d'aller les y reprendre. Parmi ces religions, la plus pure, la moins chargée
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de scories, est celle qui se réclame du Bouddha Gautama : elle doit bénéficier en conséquence d'un traitement de faveur. Entendu selon l'esprit, le bouddhisme du Nord, ou thibétain, se confond presque avec la théosophie, dont il a conservé toutes les doctrines,— et n'importe quel bouddhisme^ « même dans sa lettre morte, est incomparablement plus haut, plus noble, plus philosophique et plus scientifique que renseignement de toute autre Eglise ou religion (1). » Le christianisme a d'abord été tenu en suspicion, voire en mépris, par les initiés. Dans le Glossaire théosophiqiie officiel, dont la traduction française paraît actuellement dans le Lotus bleu., Jésus n'a pas de place, et l'on semble même (art. Josephus) mettre en doute son existence historique ; sous le mot Chrestos, on nous apprend que Christ est la transcription inexacte du mot Chrestes ou Chrestos, et que c'est là un nom commun, désignant un certain degré d'initiation dans les mystères païens antiques. En revanche, le même Glossaire nous donne une biographie abrégée d'Apollonios de Tyane, où la réalité de ses miracles est prouvée par un passage apocryphe attribué à saint Justin (2). Le colonel
(1) H. -P. Blavatsky, The Keyto Theosophy, p. 11. — Sur la prétendue supériorité morale et intellectuelle du bouddhisme, les théosophes ne tarissent pas. On peut voir H. -S. Olcott, Theosophy, Religion and Occult Science, p. 361 sqq, (London, 1885) ; A. Arnould, Op. cit., p. 20.
(2) On peut voir le texte dans le Corpus apologetarum d'Otto, Opéra Jusiini^ t. IIÎ, 2 {Opéra histini subditicia), p. 34. Non seulement le texte est apocryphe dans son attribution à saint Justin, mais il est emprunté à une objection, que réfute le prétendu Justin ; ce qui n'empêche pas M™« Besant de le reproduire comme décisif {Theosophy and its évidences, p. 16. London, s. d.),Mais nous en verrons d'autres sur la documentation des théosophes.
Olcott affirme, de son côté, que la chrétienté est « moralement pourrie, et spirituellement paralysée (1) ». Tout ce qu'il y a de bon dans le christianisme, ajoute M. Arnould, « était dit et enseigné à des centaines de millions de fidèles, bien avant le christianisme », qui n'a fait que « rétrécir et matérialiser » les doctrines bouddhiques (2).
Mais cette animosité n'était pas pour concilier à la Société les sympathies des peuples chrétiens. Aussi voit-on se dessiner, depuis quelques années, sous l'impulsion active de M'"^ Besant, un mouvement tout contraire. Au lieu de montrer ce qui sépare la théosophie du christianisme, on montrera ce qui les rapproche ; au lieu de déprécier la rehgion chrétienne et son fondateur, on exaltera leurs mérites, tout en prenant soin de les ramener aux limites imposées par la « transcendance » prétendue de la théosophie. Ce ne sont pas seulement les doctrines principales de notre foi qu'on annexe de la sorte, mais les sacrements eux-mêmes, et jusqu'aux pratiques de la piété catholique ; et si cette volte-face manque de dignité — et de droiture — Thabileté de la tactique n'est malheureusement pas contestable. Bien des âmes, que les violences des initiés de la première heure eussent révoltées, écoutent sans répugnance les subtiles prédications de M"^^ Besant. Jésus-Christ, que le Glossaire de M.^^ Blavatsky traitait en quantité néghgeable, devient, sous la plume de sa continuatrice, « le grand et divin instructeur qui fonda l'Eglise chrétienne... ; le seul auquel l'âme chrétienne doive s'adresser comme à son maître^ son
(1) H.-S. Olcott, Op. cit., p. 300.
(2) A. Arnould, op. cit.^ p. 69, 20.
guide et son seigneur (1). » On laisse aux chrétiens leur Seigneur, aux catholiques les rites qui leur sont chers. Confessez-vous, disent les théosophes à leurs adeptes venus de l'Eglise, communiez surtout : c'est là sans doute une tolérance, une concession aux âmes encore mineures et aux volontés encore faibles (2) ; mais, cette concession, on vous la fait. Et voici une méthode théosophique pour assister à la messe (3), voici le Credo chrétien expliqué aux adeptes du Lotus bleu (4), voici « le sens ésotérique du Pater Nosterip) », voici « la présence réelle » du Christ « nirvânique (6). »
Ces leçons sont entendues. Dans un roman tout récent, la femme distinguée qui signe Pierre de Coulevain raconte, à la première personne, la mort de son héroïne. Le mot de théosophie n'était pas prononcé, mais tout se passe dans le plus pur esprit d'Annie Besant. « Elle craignait peut-être (la sœur garde-malade) que je fusse hostile à la religion. Dieu garde I Je n'approuve pas les enfants japonais, qui, au sortir de l'école, cassent le nez au dieu-renard que leurs parents ont adoré (7)... A mon entrée
(1) A. Besant, La théosophie esl-elle anlichrélienne ? p. 19, 25. Paris 1904.
(2) A. Besant, le Sentier du disciple^ dans la Revue théosophique, septembre 1904, p. 200.
(3) A.-L.-B. Hardcastle, le Cérémonial de la messe^ dans Ja Prévue théosophique^ septembre 1904, p. 199-205.
(4) G.-W. Leadbeater, le Credo chrétien, 1900.
(5) G. GuRRiE, dans Theosophical Revièw, août 1904.
(6) A.-L.-B. Hardcastle, dans la Revue théosophique, septembre 1904, p. 204.
(7) On m'assure qu'il y a des gens assez malheureux pour trouver une saveur chrétienne au \\\re qui contient ces odieux blasphèmes»
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en ce îr.onde, j'ai été bénie par les rites de F Eglise catholique; à mon départ, je veux être bénie de même. Et puis un grand, un obsédant désir m'est venu de recevoir le viatique ;... le germe de ce désir a été jeté en moi, il y a plus de trente ans », par un sermon, où le prédicateur ce déclara que la communion était une loi de nature. Après nous avoir démontré que nous communions dans l'amour, dans l'amitié avec la lumière, avec toutes les forces de l'existence, il fit... ressortir la possibilité, la nécessité de la communion avec Dieu, source éternelle de la vie... L'explication de ce mystère de l'eucharistie, qui, jusqu'alors, ne m'avait pas paru digne d'une discussion sérieuse, est demeurée dans mon esprit... Mais sur des milliers de créatures humaines qui s'approchent de la table mystique, combien peu doivent communier réellement I II me semble qu'il faut être capable d'une aspiration profonde vers l'idéal, vers le divin, qu'il faut avoir un état d'âme spécial. J'ai cru y être arrivée. Voilà pourquoi j'ai voulu voir le prêtre. 11 est venu... Il m'a apporté ce qu'il appelle « le pain de vie » ; quel beau nom à l'oreille d'une mourante ! Et ce pain m'a donné une joie aux ondes profondes, une paix qui a fait en moi un silence étrange. En vérité, je crois que j'ai communié (1). »
Ainsi la théosophie, conclut-on triomphalement, loin d'être incompatible avec le christianisme, est pour lui « une source d'inspiration et une force nouvelle (2) ».
Que ce démarquage trouve des esprits assez oublieux de leur foi pour y souscrire ; ce mysticisme
(1) Pierre de Coulevain, Sur la branche^ p. 458-460, Paris, 1904. Le reste du livre est saturé d'idées théosophiques.
(2) A.Besant, La théosophie est-elle antîchrélienne ?p. 33sqq.
dissolvant, des âmes assez désemparées pour y chercher leur aliment, ceux-là seuls s'en étonneront qui ignorent la profondeur de l'ignorance religieuse de plusieurs de nos contemporains ; mais ce n'est pas une raison pour se taire, pour ne pas réclamer contre cette mainmise audacieuse sur les objets les plus sacrés.
Le christianisme est la religion d'un Dieu personnel, Père, Fils et Saint-Esprit, La théosophie enseigne que ce Dieu n'existe pas, « Il n'y a qn'tme substance.,, dont toutes les choses et tous les êtres, sans exception^ ne sont qu'un aspect transitoire... le Dieu des Religions a fait les Athées (1). » « Des critiques peu bienveillants m''o?it accusé de croire à un Dieu personneL II sera impossible à n'importe qui d'apporter, à l'appui de cette accusation, un seul mot écrit ou dit par moi (2). » « La première chose qu'enseignent les théosophes est que toute idée d'un surnaturel existant doit être rejetée., . La seconde... est la négation d'un Dieu personnel, et de là vient (comme M""" Blavatsky l'a remarqué) que les Agnostiques et les Athées s'assimilent plus aisément les enseignements de la théosophie que les croyants aux credo orthodoxes (3). )) Bien plus, les Bouddhistes « qui sont indéniablement athées, sont aussi les hommes qui aiment le plus, qui pratiquent le mieux la vertu, du monde entier (4). »
Quant au dogme de la Trinité, oubliant qu'elle l'a traité ailleurs d' « anthropomorphisme compromettant (5) », M'"^ Besant nous assure que la façon dont
(1) A. Arnould, Pp. aï., p. 42, 35.
(2) H.-S.OLGOTT,0p.cit.,p.38,note. C'estmoi qui souligne.
(3) A. Besant, Whxj I became a Theosophist, p. 17, 18.
(4) H. -P. Blavatsky, The Keij to Theosophy, p. 50.
(5) A. Besant, Theosophy and Us évidences, p* 19.
elle définit les trois Logoi « prouve bien l'identité de ridée théosophique avec celle des théologiens chrétiens (1) ». Mais si elle les définit ainsi, pour les besoins de sa cause, — et sans abandonner du reste le principe d'émanation panthéistique,, exclusif de personnes divines, — elle ne veut plus se souvenir qu'elle les a définis tout autrement dans son Introduction à la théosophie {2). Qui trompe-t-on ici? Le christianisme se donne pour une religion révélée aux hommes par Jésus-Christ, Fils de Dieu^ médiateur unique entre son Père et les hommes, et Rédempteur. La théosophie, quand elle veut bien accorder l'existence historique de Jésus-Ghrist, refuse de voir en lui autre chose qu'un initiateur, inférieur au Bouddha Gautama, un maître du même ordre que les mythologiques Osiris et Orphée, le fabuleux Krishna, le romanesque Apollonios de Tyane. Elle condamne la notion de rédemption comme monstrueuse, dénonce le surnaturel comme une erreur, la révélation comme une impossibilité, la foi comme une duperie. Qu'on en juge par les déclarations suivantes, qu'on pourrait aisément multiplier. c< Dans toutes les religions « Dieu » s'incarne. L'enseignement théosophique parle également d'un « Pèlerin »
(1)A. Besant, La théosophie est-elle antichrétienne? ^^,12.
(2) A. Besant, Une introduction à la théosophie , p. 21. Dans cet ouvrage, la Trinité est décrite comme il suit : 1*> subslance inconcevable; 2o esprit, énergie et vie; 3° intelligence. Dans l'autre; 1° volonté, racine de l'existence; 2^ sagesse divine, connaissance ; 3<* activité créatrice, esprit. Ailleurs, M»"® Besant assimile la Trinité chrétienne, dans une citation qu'elle fait sienne et qu'elle commente, à la triade hellénique : Zeus, Minerve, Apollon, et môme aux trois notions matérialistes : cause, matière, énergie. {Theo^ sophy and its évidences y p. 19.)
qui s'incarne à travers des cycles sans nombre, de l'entité divine qui est le Moi humain, apprenant ses leçons de l'expérience dans l'école de l'univers. Ce Moi était le Khristos, crucifié dans la matière, et rachetant par son volontaire sacrifice les « moi » inférieurs de leur état d'animalité... Dans les mystères [antiques] ce pèlerinage était dramatiquement représenté en la personne du néophyte subissant l'initiation, jusqu'à ce qu'enfin, étendu en forme de croix sur le sol ou l'autel de pierre, il gisait comme mort, pour se relever Hiérophante, Initié du soleil, « Khristos ressuscité », ou Christ. Sous bien des formes, cette histoire a été présentée comme un dogm.e religieux, mais, qu'il s'agisse âe Mithra, Krishna, Bacchus, Osiris, le Christ, le nom seul varie... Ce qu'ils adorent sans le connaître, nous le leur annonçons (1). » — « Pourquoi accepterions-nous, comme société, plutôt Jésus que Vasistha, Gautama ou Zoroastre ? (2) ». Et, même dans sa conférence « chrétienne «ïM""^ Besant, après avoir distingué le Christ ésotérique, « deuxième Personne (!) de la Trinité », et le Christ exotérique, l'homme Jésus de Nazareth, et déclaré qu'on peut adorer le premier, ajoute : « Seulement, je dois vous dire, en toute sincérité et en toute franchise, que je m'exprimerais en termes identiques si je m'adressais à un Hindou, dont le culte s'adresse au même Dieuxième Logos sous le nom de Vishnou (3) ». Yoilà pour la transcendance personnelle du Christ. La révélation ? — « Toutes les vérités sont natu-
(1) A. Bêsant, Theosophy and ils évidences, p. 19. C'est moi qui souligne, en m'excusant de citer ces blasphèmes.
(2) H.-S. Olcott, Op. cit., p. 59.
(3) A. Besant, La théosophie est-elle antichrétienne'i ^,2^>
relies... Ces vérités sont enseignées, non 'par Dieu, ou ses envoyés, mais par des Etres plus complètement évolués ou développés (1). » La foi chrétienne ? — « Votre foi est comme la logique de ces femmes impressionnables dont Tourgenyeff dit que pour elles deux et deux font habituellement cinq... Votre foi enfin, non seulement brise avec tout ce qu'on peut concevoir, en fait de justice et de logique, mais, si on l'analyse,, mène l'homme à sa perdition morale, entrave le progrès de l'humanité, et, changeant positivement la force en droit, transforme tout homme en Gain pour son frère Abel (2). » La prédestination ? — « Dogme cruel et idiot (3) ». La rédemption? — c( Ce dogme cruel... conduit ceux qui continuent d'y croire au seuil de tous les crimes imaginables., plus aisément qu'aucune autre doctrine que je connaisse... Ce n'est pas seulement un rêve d'égoïsme, c'est un cauchemar de l'intelligence humaine (4). » Telle est la doctrine officielle des loges théosophiques ; et elle est cohérente avec leurs principes du salut par l'homme seul, de la self m.ade destiny, et du Karma. « Naturellement, remarque M. H. Snowden AVard, le sacrifice expiatoire de Jésus, immolé comme un agneau pour apaiser le courroux d'un Dieu personnel irrité... ne peut être admis par aucun de ceux qui croient au Karma (5) » ; et si l'énoncé de la notion chrétienne de rédemption laisse à désirer, la condamnation passée sur le dogme est assez claire.
(1) A. Arnould, Op. cit., p. 15. C'est moi qui souligne.
(2) H. -P. Blavatsky, The Key to TheosopJujy p. 150.
(3) îbid., p. 145.
(4) Ibid., p. 150, 151. C'est Taiiteur qui souligne.
(5) H, Snowpen Ward, Karyna, p, 6.
Mais cela était bon quand la théosophie n'avait pas d'intérêt à se concilier les croyants ! M""" Besant nous déclare maintenant que l'interprétation théosophique de la rédemption a le droit de prendre place « parmi les interprétations chrétiennes « du dogme. Et voici comme : « Qu'est-ce que la doctrine de la Rédemption, au point de vue théosophique? C'est la déclaration que la rédemption accomplie par le Christ, ne consiste pas dans la substitution d'un individu à un autre, mais dans l'identité de nature entre riiom.me divin et les hommes qui s'élèvent vers la divinité, que la divinité même de Christ lui permet, grâce à cette identité, de répandre Sa force et Ses secours dans ses frères, divins comme Lui, mais qui n'ont pas encore atteint Sa stature (1)... » Le seul sens plausible de cette phraséologie captieuse, c'est que la rédemption consiste dans l'évolution • — sur le modèle et avec l'aide du Ghrist, arrivé au Nirvana — du principe divin qui est, par identité, le même en chacun de nous qu'il était dans le Christ. Si Ton veut qualifier cette notion de chrétienne, et la donner commae une interprétation correcte du dogme de la rédemption, c'est donc que « tout est dans tout », et je pense qu'il n'est pas besoin de pousser plus loin notre enquête. La théosophie, dans son principe, qui est le panthéisme émanatiste; dans ce qu'elle affirme : réincarnation, Karma, Dévachan, Nirvana; dans ce qu'elle proscrit : la prière, le sacrifice, la grâce, le surnaturel, la rédemption ; dans son terme enfin, qui est la dissolution de toute foi positive, est nettement incompatible avec le christianisme.
(1) A. Besant, ha théosophie est-elle antichrélienne ?