CHAPITRE VIII
Antisepsie Intestinale.
Le fait de l'auto-intoxication d'origine intestinale et Futilité thérapeutique de l'antisepsie du tube digestif sont bien connus. Depuis les travaux de M. Bouchard et de ses élèves, les publications de MM. Le Gendre, Dujardin-Beaumetz, Huchard et de beaucoup d'autres, cette notion est presque banale. L'antisepsie du tube digestif est rapidement devenue une des bases de la thérapeutique : tout le monde a eu la prétention de la réaliser ; mais les procédés proposés, bientôt classiques, grâce à la vogue des théories nouvelles, n'ont pas toujours eu, bien loin de là, la valeur très grande que leur accordaient leurs auteurs.
En attendant que l'expérience et l'observation viennent compléter des notions qui, à l'heure actuelle, sont encore rudimentaires, il importe de ne pas s'illusionner sur la valeur des méthodes thérapeutiques mises en œuvre.
Nous allons résumer rapidement ce que l'on sait, en physiologie et en pathologie générale, des autointoxications intestinales.
La possibilité de cette auto-intoxication est démontrée par l'existence de substances toxiques dans certains aliments ingérés sous l'influence de la décomposition, de la putréfaction, et par la présence
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de toxines de propriétés analogues dans les matières fécales.
Il a été prouvé par toute une série de travaux que les aliments, surtout les aliments azotés, donnent lieu, par la putréfaction, à la production de produits toxiques analogues par leur action aux alcaloïdes végétaux les plus puissants : ce sont les ptomaïnes étudiées successivement par Gaspard, Panum, Brieger, Selmi, Gautier, Brouardel et Boutmy, Bouchard, etc. Les ptomaïnes ingérées avec les viandes qui leur ont donné naissance donnent lieu aux accidents graves décrits sous la dénomination commune de botulisme. De plus, on ingère souvent en même temps que les alimentsdes agents flgurésdontla pullulation se continue dans l'intestin et sous l'influence desquels de» toxines continuent à se produire: ainsi s'expliquent les maladies de longue évolution, très analogues par leur aspect à la fièvre typhoïde ; on a pu les voir, en cas de botulisme collectif, se produire au même titre que des accidents d'intoxication pure, caractérisés, ceux-ci, par la rapidité de leur apparition et de leur évolution. Donc, en un mot, sous l'influence de viande en voie de putréfaction, des accidents possibles d'intoxication et d'infection.
Nous ne retenons pour le moment que les accidents d'intoxication.
La nature a pourvu l'organisme de moyens de défense contre eux. Tout d'abord nous trouvons l'acide chlorhydrique dans l'estomac. Il est certain que cet acide jouit de propriétés antiseptiques accentuées. Il ne faut pas, cependant, lui attribuer dans Festomac une importance trop considérable. L'antisepsie stomacale n'est jamais complète et il pénètre dans l'intestin une quantité considé-
rable de germes, de microbes, d'agents de fermentation et de putridité qui ont échappé à l'action antiseptique du suc gastrique. Les recherches de Strauss et de Wurlz ont bien montré que le suc gastrique du chien, très riche en HC1, est susceptible de se stériliser complètement, lorsqu'on l'abandonne à lui-même dans un vase pendant une huitaine de jours. Ce sont là des conditions de laboratoire qui ne se réalisent pas dans la nature.
Lorsqu'il y a stase stomacale, les fermentations gastriques ne sont pas arrêtées, même lorsque la richesse de l'estomac en HG1 est très grande, supérieure notablement au taux physiologique. La preuve en est fournie surabondamment par les hypersécréteurs hyperchlorhydriques avec stase chez les quels il y a toujours une quantité d'acides organiques de fermentation supérieure à la normale.
Évidemment la présence d'une quantité d'HCl même minime doit tendre à restreindre le processus de putréfaction et de fermentation, mais il n'y faut pas trop compter : le point le plus important, c'est que les aliments ne séjournent pas trop longtemps dans l'estomac, que bien divisés, intimement pénétrés par un suc gastrique de constitution normale, ils soient versés dans l'intestin dans les délais physiologiques. La stase dans l'estomac est, pour la genèse des auto-intoxications, beaucoup plus importante que la pauvreté du suc gastrique en HGÏ.
Mieux vaut certainement être dans les conditions physiologiques à ce point de vue. Wasbutzki a constaté l'augmentation des acides sulfoconjugués dans l'urine chez les hypochlorhydriques (1). Ses con-
(1) Arch. f. experimenlelle Pathol. u. Pliarmacologie., Bd. XXXI, p. 133.
clusions ont, il est vrai, été contestées par von Noorden (i), qui n'a pas trouvé les produits de putréfaction des substances azotées augmentés chez les hypochlorhydriques ; il les a au contraire trouvés en quantité exagérée chez les hyperchlorhydriques, chose assez inattendue et contraire à la théorie.
R. vonPfungen n'a pas vu les acides sulfoconjugués être autrement influencés par l'HCl que par le bicarbonate de soude (2). En réalité, ces recherches devraient être reprises et poursuivies pendant un temps suffisamment prolongé sur un nombre suffisant de sujets.
Lorsque la masse alimentaire est parvenue dans l'intestin, y rencontre-t-elle quelque élément susceptible de s'opposer à la fermentation, à la putréfaction et, par conséquent, à la genèse des toxines d'origine digestive?
La bile et le suc pancréatique n'ont pas d'influence directe à ce point de vue, semble-t-il. Us ont évidemment une influence indirecte : car il est certain que, si la digestion et l'absorption se font rapidement, il reste dans l'intestin d'autant moins de matière propre à la décomposition.
Contrairement à ce qu'on a cru pendant longtemps, le milieu intestinal aurait à l'état normal une réaction non pas alcaline mais acide (Gley et Lambling).
A. Macfadyen, Nencki et Sieber ont étudié une femme de 62 ans atteinte d'une fistule intestinale située à la partie inférieure de l'intestin grêle (3).
(t) Lehrbuch der Pathologie des Sto/fwechsels, p. 245. {2)Ztschr, f. klin.Medic.,Bd. 21, p. 118-1892. (3) Arch. f. experiment. Pathologie u. Pharmacologie, p. 311,
Ils ont toujours trouvé les matières intestinales acides à leur arrivée dans le cœcum ; cette acidité était de 1 p. 1.000 environ. Ewald (1) avait fait déjà une constatation semblable. Sur une femme atteinte d'une fistule placée également à l'extrémité inférieure de l'intestin grêle, il n'a jamais rencontré à ce niveau de matières fécales alcalines : elles étaient neutres ou légèrement acides.
Cette acidité est due sans doute à des acides de fermentation. Aussi retrouve-ton dans les cendres des matières fécales, comme l'a vu J. Grundzach (2), une notable quantité de bases alcalines unies à des acides de fermentation ou à de l'acide carbonique. Il pense que, dans le gros intestin où les matières se durcissent, il se fait une sécrétion alcaline abondante qui sature les acides de fermentation. Il admet, il est vrai , que la plus grande partie de ces acides se produit dans le gros intestin^ sous l'influence de la pullulation des germes dans les matières fécales qui y subissent une certaine stase. Le gros intestin serait donc le foyer principal de production des toxines intestinales : ce serait un argument important en faveur de l'antisepsie mécanique par entéroclyse.
Cette acidité du contenu de l'intestin grêle e$t de nature à limiter les fermentations et la putréfaction dans son intérieur. L'acidité modérée serait donc une excellente chose ; trop marquée, elle provoquerait delà diarrhée. D'après J. Grundzach, l'administration d'HCl et d'acide lactique amènerait dans les fèces une diminution de la quantité des bases com-
(i) Virchow's Arch., Bd. 75, 1878.
(2) Ztschr. f. klin. Medic, p. 70, 1893.
binées aux acides organiques de fermentation, précisémentparce que ces acides, en augmentant l'acidité du milieu intestinal, diminueraient la production des acides organiques. C'est une explication chimique des bons effets de l'acide lactique dans le traitement de la diarrhée.
On rencontre dans les matières fécales toute une série de substances toxiques qui résultent de la putréfaction des matières albuminoïdes (indol, scatol, paracrésol, etc.). Ces substances ne se trouvent pas dans la partie supérieure de l'intestin grêle, ainsi que l'a constaté Baumann (1) sur une femme atteinte d'un anus contre nature, situé dans cette région, la partie inférieure de l'intestin restant complètement imperméable. C'est donc dans la partie inférieure de l'intestin qu'elles se produisent. Cela paraît être surtout dans le caecum et le côlon, d'après ce que nous avons dit plus haut. Une certaine quantité de ces substances toxiques est absorbée, traverse le foie sans y être détruite, et apparaît dans les urines où sept d'entre elles ont pu être caractérisées (Baumann). Elles sont éliminées en combinaison avec l'acide sulfurique : de là un moyen indirect de déterminer l'intensité de l'auto-intoxication d'origine intestinale. On dose dans l'urine les acides sulfoconjugués, c'est-à-dire l'acide sulfurique combiné à l'indol, au scatol, etc., et on établit sa proportion relativement à l'acide sulfurique combiné aux bases alcalines. Cette méthode, due à Baumann, a donné déjà des résultats très intéressants. Les propriétés toxiques de l'indol ont été étudiées expérimentalement par plusieurs auteurs. Nencki a vu que
(i) Ztschr. f. physiol. Chemie, Bel. 10, p. <23, 1886.
2 grammes d'indol provoquent chez les chiens des hématuries et de la diarrhée; Rovighi, que 1 gr. 05 à 2 grammes d'indol injectés sous la peau d'un lapin le tuent en quarante huit heures, avec des accidents de torpeur, somnolence, abaissement de la température. Hester (1) a provoqué chez les lapins et les chiens des accidents d'intoxication aiguë (prostration générale, contraction de la pupille, excitabilité réflexe exagérée, mort par arrêt du cœur) et d'intoxication chronique (amaigrissement, perte d'appétit, prostration). Chez l'homme adulte bien portant, l'indol à la dose de gr. 30 à gr. 70 a produit de la dépression, ou de l'agitation, de l'insomnie, ou bien encore une grande sensation de fatigue. 11 semble du reste y avoir de grandes différences individuelles dans la résistance de l'homme à l'indol.
La réalité de l'auto-intoxication intestinale est indirectement démontrée encore par l'influence de l'antisepsie. Bouchard a vu la toxicité urinaire tomber de plus de la moitié chez un homme atteint d'embarras gastrique.
Charrin (2) a fait une constatation analogue : « Chez trois malades atteints d'entérite chronique, j'ai réussi, grâce au naph toi 3 administré d$ns la proportion de 4 grammes en 24 heures, à supprimer un tiers de la toxicité des urines. »
Haagen et Gaffî (3) ont recherché l'acide kynurique, un des produits d'origine putride qui se rencontrent dans l'urine du chien. Ils ont vu cet acide diminuer
(1) An expérimental study of the toxic properties of indol, N'Y. Medic. Journ., p. 89, 1898.
(2) Poisons de V organisme (Collection Léauté).
(3) Cités par Charrin, eod. loco.
sensiblement après la stérilisation des aliments par l'ébullition et par différents- antiseptiques.
Les chiens alimentés avec de la viande bouillie pendantpliisieursheures,aulieude406milligrammes d'acide kynurique, n'en présentaient plus que 24 centigrammes par jour : c'est une diminution de 40,9 pour 100.
Avec le salol, l'acide kynurique a diminué de 32 pour 100, avec la naphtaline de 54 pour 100. L'action de l'iodoforme a été à peu près nulle.
Comme ces produits toxiques sont d'origine azotée, on doit s'attendre à ce qu'ils augmentent sous l'influence d'un régime riche en viande, et diminuent dans les conditions contraires : c'est ce qu'a constaté Hirschler (1) sur un chien.
Parmi les conditions susceptibles d'augmenter l'auto-intoxication d'origine intestinale, il faut citer la stase des matières fécales, la constipation.
R. v. Pfungen (2) a examiné d'une façon suivie, pendant des semaines, une femme atteinte de constipation en conséquence d'une myélite avec paraplégie. Il a vu les acides sulfoconjugués augmenter sous l'influence d'une période de rétention fécale, diminuer, au contraire, dès que l'usage des laxatifs avait amené des évacuations régulières.
Carrière (3) a démontré par une série d'expériences que la coprostase augmente notablement la virulence du colibacille et la toxicité des matières intestinales. La rétention des matières fécales dans l'intestin peut provoquer de la fièvre.
L'intestin, à l'état normal, renferme constamment
(1) Cité par v. Pfungen, Ztschr. f. klin. Medic, Bd. 21, p. 124.
(2) Loc. cit.
(3) Écho médical du Nord, p. 555, 1899.
un nombre considérable de microbes : ce sont eux qui donnent lieu à la production de ces substances toxiques. La quantité et la toxicité de ces substances peuvent varier suivant l'abondance plus ou moins grande des aliments ingérés, suivant qu'il y a ou non stase intestinale, suivant aussi, sans doute, le nombre de germes présents dans l'intestin et la nature de ces germes. Nous n'avons pas à passer ici en revue la série des microbes pathogènes susceptibles de pulluler dans l'intestin, d'y donner naissance à des toxines, de pénétrer plus ou moins rapidement dans l'économie par la muqueuse du tube digestif, et de susciter ainsi des accidents morbides variés. Cela n'aurait d'importance que s'il existait des antiseptiques spécifiques, s'adressant plus particulièrement à tel ou tel microbe, à telle ou telle maladie : malheureusement il n'en est pas ainsi, et, à l'heure actuelle, nous ne possédons que des méthodes générales de désinfection intestinale. ,
Les indications d'avoir recours à l'antisepsie intestinale sont extrêmement fréquentes. Elles se rencontrent toutes les fois qu'il y a stase intestinale, constipation, dans un grand nombre de cas de diarrhée, toutes les fois que le complexus embarras gastrique figure dans l'ensemble morbide, toutes les fois encore qu'il y a de l'entérite ou des phénomènes infectieux dont le point de départ, la porte d'entrée, le foyer principal d'origine setrouventdansl'intestin. Il est indiqué encore de procéder le mieux possible à la désinfection du tube digestif toutes les fois qu'il y a une maladie destructive du foie et des reins. C'est qu'en effet le foie a la mission de modifier au passage les toxines venues par la veine porte et de les détruire en partie, et que le rein est chargé de l'élimination de
celles qui ont échappé à l'action du foie et à l'oxydation dans l'organisme. Il faut ajouter encore que l'autointoxication peut devenir une cause de complication dans beaucoup d'états morbidesauxquels elle vient se surajouter. Par ces considérations, on se rend parfaitement compte de l'importance considérable qu'a prise en thérapeutique l'antisepsie du tube digestif. Ce n'était pas une idée absolument nouvelle, car l'ancienne médecine, qui cherchait à évacuer les humeurs peccantes, avait attribué aux purgatifs une place si large dans la médication qu'il en était résulté de ridicules abus. La science moderne, en donnant à l'autointoxication gastro-intestinale un point de départ . moins hypothétique, n'a fait, ici comme souvent, que revivifier et consacrer une doctrine ancienne. Pour combattre cette auto-intoxication, elle a fait appel à des substances nouvelles ; maisla purgation n'en reste pas moins un des meilleurs, sinon le plus puissant des moyens destinés à réaliser la désinfection du tube digestif, non pas complètement, cela n'est ni réalisable ni désirable, mais dans une mesure utile. Depuis quelques années, on a recherché et on a souvent trouvé des amibes et des protozoaires dans l'intestin. Il est probable que ces parasites peuvent y jouer un rôle pathogénique important, qu'il y a, en particulier, des diarrhées causées par leur présence. Y a-t-ii lieu d'employer contre ces protozoaires des médications particulières destinées à les tuer et à les expulser? Nous ne pourrions pas le dire encore, et, dans l'histoire de l'antisepsie intestinale, nous ne pourrions pas ouvrir dès maintenant un chapitre spécial à la désinfection amibienne, contre laquelle on a, d'instinct, en quelque sorte, employé avec prédilection le calomel au-
quel on attribuait, à côté de ses propriétés purgatives, un certain pouvoir parasiticide.
Dune façon générale, on pourra, pour chercher à réaliser l'antisepsie intestinale, avoir recours :
a) k l'hygiène alimentaire ;
b) k des moyens mécaniques ;
r) k des moyens médicamenteux.
à) Hygiène alimentaire. — Le régime a une trè? grande importance lorsqu'il s'agit de diminueriez fermentations et surtout les putréfactions intestinales, cela n'a pas besoin d'être plus amplement démontré.
Il faudra dans la mesure du possible :
a) Eliminer du régime les substances en voie de décomposition, chargées déjà de microbes ou de toxines ;
(â) Réduire au minimum la masse alimentaire et le résidu intestinal susceptibles de fermentation et surtout de putréfaction.
Pour remplir la première de ces deux indications, on rejettera toutes les substances en voie de putréfaction, les viandes faisandées, les fromages forts, le poisson qui ne serait pas absolument frais, le poisson de mer ayant, par exemple, subi un assez long trajet en chemin de fer.
La cuisson peut, au besoin, tuer les bacilles et les spores et, dans une certaine mesure, dénaturer les toxines déjà produites : les aliments suspects seront donc bien cuits. Certains d'entre eux, le lait en particulier, peuvent être soumis à une stérilisation mé thodique. La surveillance ne portera pas seulement sur les aliments solides, mais aussi sur les boissons . on connaît le rôle des eaux impures dans la pathogénie de certaines diarrhées, de la fièvre typhoïde,
du choléra et d'un grand nombre d'intoxications et d'infections d'origine gastro-intestinale.
Y) Dans certains cas limités, la seconde des indications précédentes sera réalisée de la façon la plus radicale par la suppression complète de toute alimentation solide. Cela, naturellement, ne peut se faire que d'une façon passagère, momentanée. Ne sait-on pas qu'une diète à peu près absolue est la meilleure façon de combattre les accidents aigus d'embarras gastro-intestinal, la diarrhée par indigestion intestinale, par exemple?
Cela n'est plus applicable dès qu'il s'agit d'une maladie de quelque durée, et force est bien alors d'alimenter le malade. L'idéal serait de lui donner un régime qui, renfermant exactement les éléments de la ration d'entretien, se digère facilement, s'absorbe complètement et ne laisse dans le tube digestif qu'un minimum de résidu fécal.
Le régime lacté correspond admirablement à ces desiderata. Il n'introduit que fort peu, une quantité insignifiante, de toxines et d'agents bactériens; il ne laisse qu'un minimum de déchets rebelles à la digestion ; il est facilement élaboré, facilement absorbé. De plus, il provoque la polyurie. De là ses bons effets dans les cas de diarrhée, d'entérite, etc. Il tient ajuste litre la première place dans l'alimentation dans tous les cas où l'élément auto-intoxication gastro-intestinale joue un rôle important dans l'ensemble morbide.
Les recherches de MM. Gilbert et Dominici (i) sont venues confirmer et expliquer les bons effets du lait dans l'antisepsie du tube digestif et donner
(i) Société de biologie, 17 mars 1894.
en quelque sorte l'expression mathématique de son action favorable. Us ont vu le nombre des microbes diminuer dans les fèces dès le premier jour de remploi du régime lacté ; au bout de cinq jours de ce régime, le nombre des microbes était devenu soixante-dix fois plus faible qu'avant qu'il ne fût commencé. Le lait stérilisé ne leur a pas paru l'emporter notablement sur le lait non stérilisé.
Chez le lapin, ils sont parvenus à réaliser presque complètement l'asepsie du tube digestif.
Dans cette action du lait, ils attribuent une part à plusieurs facteurs : le lait laisse peu de résidu, il excite la sécrétion chlorhydrique de l'estomac, il peut donner naissance à une certaine quantité d'acide lactique (1), enfin il n'apporte lui-même dans l'intestin qu'un nombre restreint de microbes d'action relativement bénigne.
Le lait peut servir cependant lui-même de véhicule àdesmicrobespalhogènes,au colibacille, comme Ta démontré Lesage, au bacille de la fermentation lactique qui, d'après les recherches de R. Wurtz et de Leudet, donne lieu à des toxines par son action sur les substances albuminoïdes. C'est pourquoi le lait doit être frais, soustrait autant que possible aux causes de fermentation, et provenir d'animaux sains.
Le lait stérilisé représenterait l'aliment idéal: on sait du reste qu'il donne d'excellents résultats dans le traitement de la diarrhée, surtout chez les enfants, et il tend ajuste titre à prendre place dans la pratique médicale courante.
(1) Il y aurait lieu de rechercher, chose très possible, si cet acide lactique en exagérant l'acidité du milieu intestinal n'a pas un rôle important dans l'antisepsie.
158 THÉRAPEUTIQUE DES MALADIES DE i/lNTESTJN
Nous avons vu cependant que Gilbert etDominici n'avaient pu constater, par la numération des microbes dans les fèces, la supériorité du lait stérilisé sur le lait ordinaire. Il faut toutefois s'assurer que le lait dont on se sert est de bonne qualité et qu'il n'a pas été adultéré, additionné, par exemple, d'une eau suspecte.
L'emploi du lait stérilisé, dans les villes, rend plus facile de se procurer du lait d'origine et de qualité connues. Du reste, en clinique le lait stérilisé a donné d'excellents résultats, et l'expérience faite en grand sur les nourrissons par Budin et d'autres a bien autant de valeur qu'une simple expérience de laboratoire.
L'action antiseptique du lait sur le contenu de l'intestin serai tdémontrée aussi par la diminution des acides sulfoconjugués dans l'urine (Bernatzky).
Mais tous les malades chez lesquels il y a lieu de veiller à l'antisepsie gastro-intestinale ne peuvent pas être mis uniformément au lait; beaucoup d'entre eux vivent de la vie commune, et, pour bien des raisons, il serait excessif et impossible de les soumettre en masse au régime lacté exclusif. Le lait, en tout cas, sera toujours un excellent élément dans un régime alimentaire mixte.
Les aliments azotés sont certainement de beaucoup les plus dangereux au point de vue de l'autointoxication, parce qu'ils fournissent des matériaux à la putréfaction : ils seront donc en quantité modérée, sous une forme trèsdivisée,de façon à se digérer le mieux et le plus rapidement possible. Ils seront dépouillés de tous les résidus indigestes. La viande crue finement hachée et la poudre de viande fraîche sont, à ce point de vue, les modes de préparation les
plus parfaits. On sait du reste que la viande crue a été souvent donnée pour combattre la diarrhée.
Par crainte de la décomposition putride de la viande, on en est arrivé à proposer d'en supprimer complètement l'emploi.
Le régime végétarien donne le moyen de restreindre au minimum l'introduction des substances azotées et de les donner sous une forme favorable : il consiste essentiellement en lait, laitages, œufs et purées de légumes. L'alimentation est ainsi finement divisée et exempte de tout excès de particules indigestes.
Les aliments de nature végétale, par leur fermentation, sont surtout capables de donner lieu à des acides organiques. Or nous avons vu que le contenu de l'intestin grêle paraissait être légèrement acide à l'état normal, grâce à ces acides organiques, et que cette acidité avait une réelle valeur antiseptique.
On a constaté une diminution marquée des acides sulfo-conjugués sous l'influence d'un régime exclusivement végétal (A. Pœhl).
Il ne faudrait pas toutefois tomber dans l'excès contraire et introduire dans le tube digestif une quantité excessive de substances d'origine végétale. En effet, il est possible que l'albumine végétale prenne part à la putréfaction; la présence d'une grande quantité d'aliments végétaux nuit à l'absorption; les résidus se trouvent considérablement augmentés, la matière azotée très divisée, et ce sont des conditions qui, jointes à la stase, rendent de nouveau les décompositions plus faciles et la production des toxines plus abondante.
Le volume des aliments doit donc être modéré,
160 THÉRAPEUTIQUE DES MALADIES DE l/lNTESTIN
leur division parfaite; ils doivent être autant que possible dépouillés de toute gangue, de toute charpente rebelle à la digestion.
Chez les gastrè-dyspeptiques, cela est utile encore pour des raisons que nous avons dites dans le volume consacré à l'estomac.
V) Antisepsie mécanique. — L'an tisepsie mécanique, c'est l'antisepsie par purgation ou par lavage, dans les deux cas par expulsion mécanique des microbes ou des toxines.
L'antisepsie peut être du reste à la fois mécanique et médicamenteuse ; en effet, on peut faire le lavage de certaines parties du tube digestif avec des solutions antiseptiques, on peut donner pour obtenir la purgation des substances capables en même temps de produire un effet antiseptique. On a souvent recours à l'une ou à l'autre de ces deux méthodes mixtes. Il n'en resle pas moins que, par elle seule, l'antisepsie mécanique donne très souvent d'excellents résultats.
Voyons d'abord l'antisepsie par lavage. Par l'orifice buccal, on peut pratiquer le lavage de la bouche elle-même et de l'estomac. Le lavage de la bouche n'est pas à dédaigner, car la salive renferme toujours des microbes, toujours même des microbea pathogènes. La bouche, l'interstice des dents, les cavités causées par la carie dentaire deviennent facilement le siège de la décomposition putride. La propreté minutieuse de la bouche et des dents est un élément qui compte certainement dans l'antisepsie générale du tube digestif. Nous ne reviendrons pas sur le lavage de (estomac; nous avons dit ailleurs ce qu'il convenait d'en dire. Nous le considérons comme le procédé de beaucoup le plus important
d'antisepsie stomacale, et, si l'on a parfois abusé en théorie pathologique et pathogénique de l'influence de l'auto-intoxication stomacale directe, il ne faut pas oublier que l'état de l'estomac peut, au point de vue infectieux et toxique, influencer l'état de l'intestin de plusieurs façons : directement ou indirectement. Directement, en y déversant d'abondantes colonies microbiennes; indirectement, en ne fournissant à l'intestin qu'un chyme insuffisamment élaboré, peu ou trop imprégné d'acide chlorhydrique, d'une acidité insuffisante. Tout cela peut retentir sur l'état microbien et la toxicité du contenu intestinal, en rendant ce contenu plus ou moins apte à la pullulation dés microbes, en accélérant ou en retardant la progression des matières.
Le tube digestif est accessible aussi par l'orifice anal et le lavage du gros intestin, depuis longtemps pjartiellement exécuté par les lavemenls, donnés il est vrai surtout à titre de laxatifs, a pris dans la thérapeutique une importance très considérable, grâce aux théories régnantes, et, surtout, à une technique perfectionnée.
Ventéroclyse, inventée par Cantani, a été préconisée par plusieurs auteurs, et, en particulier, en France, par Dujardin-Beaumetz.
Cantani avait surtout recommandé de faire l'entéroclyse dans le choléra avec une solution de tanin. Il donnait de grands lavements allant jusqu'à deux litres. Bourcy, dans la dernière épidémie de choléra, s'est servi lui aussi de l'entéroclyse ; il a porté la quantité de liquide injecté jusqu'à 6 litres, et s'est déclaré très satisfait des résultats obtenus (1). Il se servait d'eau bouillie.
(i) Société médicale des hôpitaux, 1892.
Quel était le degré de pénétration des grands lavements de Cantani? Pénétraient-ils dans l'intestin grêle? franchissaient-ils la valvule de Bauhin, la fameuse barrière des apothicaires? La chose était restée douteuse.
Or voici que MM. Dauriac et Lesage (i) viennent démontrer que, grâce à une technique particulière, on pouvait exécuter un lavage total de l'intestin de bas en haut, de l'anus à l'œsophage. Voici le manuel opératoire tels qu'il le décrivent (2) :
« Le malade est placé horizontalement sur le lit, la hanche gauche légèrement relevée par un coussin, de façon à mettre le caecum dans une situation déclive. Cette position spéciale a pour but de permettre au liquide de chasser du caecum les gaz qui s'y accumulent en grande abondance. Ceci fait, on introduit dans le rectum une sonde en caoutchouc, telle que la sonde de Debove, jusqu'au milieu du côlon transverse. On peut sentir par la palpation à cet endroit l'extrémité mobile de la sonde qui vient buter contre la paroi abdominale. L'autre extrémité de l'instrument en dehors de l'anus est réunie, par un tube de caoutchouc d'un mètre muni d'un robinet, à un bock rempli de 8 à 40 litres de liquide chauffé à 40° environ. Ce réservoir est élevé à peine au-dessus du plan horizontal du malade (de 20 à 30 centimètres environ). On laisse couler le liquide
(1) Des grands lavages de l'intestin grêle. — Contribution à l'étude de l'antisepsie intestinale. Gaz. des hôpitaux, 17 octobre
AvGEB.k\JLTj Des grands lavages de l'intestin. Thèse de Paris,
(2) Un médecin allemand, M. de Genersich, était, de son côté, parvenu en même temps à des conclusions analogues à la suite d'expériences semblables. Progrès médical, 30 septembre 1893.
qui, doucement, et sous une très faible pression, vient remplir le caecum, ainsi que le côlon transverse. Il est évident que, pour éviter la sortie du liquide par l'anus, on devra obturer complètement cet orifice à l'aide d'un tampon de coton, ou d'un appareil approprié que l'un de nous fait construire actuellement chez Galante.
« Lorsque 3 litres se sont écoulés, l'aide qui tient le bock (placé à 20 ou 30 centimètres de hauteur) regarde le niveau d'eau. Si le niveau continue à baisser, il maintient cette situation ; si, au contraire, le niveau reste stationnaire, il élèvera doucement le bock, et d'une faible hauteur, pour augmenter un peu la pression, et ainsi de suite jusqu'à l'écoulement du liquide. Il faut, en effet, suivre attentivement à l'aide du niveau d'eau les variations de l'hydrostatique intestinale. La pénétration du liquide dans l'intestin ne se fait pas aussi facilement qu'on pourrait l'imaginer : il faut tenir grand compte de la présence du gaz. Dans chaque anse intestinale, le liquide vient occuper la partie déclive, et les gaz la partie culminante. En suivant les indications données par le niveau d'eau, on attend la répartition spontanée du liquide dans tout l'intestin grêle. Dès que celui-ci se remplit, on voit apparaître la matité sur le côté droit et au-dessus de la vessie, puis sur les côtés du ventre. Au contraire, autour de l'ombilic, l'abdomen proémine légèrement et devient sonore. Ceci est dû au refoulement des gaz qui viennent former un coussinet aérien périombilical. Par suite de la situation horizontale du malade, le liquide s'étale dans tout l'intestin grêle et cela sans le distendre, si bien que, à partir du sixième litre, le liquide pénètre dans l'estomac. Immédiatement, le
malade a des nausées ou des vomissements qui consistent en le rejet du liquide injecté, souillé plus ou moins de matières fécales. »
En introduisant un tube œsophagien par la bouche, cette fois, on peut l'amorcer et le liquide parvenu dans l'estomac est ainsi évacué d'une façon continue : la circulation du liquide est complète de l'anus à la bouche, le lavage de l'intestin peut être ainsi réalisé dans toute son étendue.
Les auteurs, en expérimentant sur le cadavre avec du liquide coloré, se sont rendu plus nettement compte du mode de répartition du liquide, de sa pénétration progressive dans le caecum, l'intestin grêle, puis, enfin, dans l'estomac. La tension produite ne serait pas très considérable; ils insistent beaucoup, il est vrai, sur la nécessité de procéder très lentement, avec une faible pression. Le liquide injecté ne doit pas pénétrer de force, il doit s'étaler doucement, en s'écoulant progressivement du réservoir dans le tube digestif.
A partir de deux litres, le liquide pénètre dans l'intestin grêle ; à partir de six litres, il parvient dans l'estomac. Voilà des chiffres qu'il faut en tout cas retenir. Quel est l'avenir de cette méthode? Nous l'ignorons, il faut attendre les résultats d'une expérimentation clinique qu'il y aura lieu de faire avec prudence.
Nous avouons ne pas être sans prévention contre le grand lavage de l'intestin grêle, de l'anus à la bouche, et nous ne voyons pas sans une certaine appréhension les matières fécales ainsi ramenées de bas en haut, à contre-sens.
Peut-être la véritable indication du remplissage de l'intestin grêle serait-elle l'occlusion intestinale par
iléus. Peut-être aussi y aura-t-il avantage à faire pénétrer, dans quelques cas, des liquides antiseptiques dans l'extrémité inférieure de l'intestin grêle. Ce que nous trouvons pour le moment de plus précieux dans les recherches de Lesage et Dauriac, c'est qu'ils nous apprennent exactement comment il faut s'y prendre pour laver convenablement le gros intestin. Il faut, en se servant d'une faible pression (20 à 30 centimètres), en agissant très lentement, injecter deux litres de liquide, l'anus étant maintenu fermé. On peut alors, l'anus étant débouché, laisser s'écouler le liquide et recommencer.
Pour pratiquer ces grands lavements, les malades pourront se servir d'un bock à injections, comme il vient d'être dit, mais il est beaucoup plus commode encore de se servir d'un vide-bouteille de Galante adapté à un litre, cela permet de se rendre compte beaucoup mieux de la façon dont le liquide s'écoule et d'en régulariser le débit. Nous conseillons en général de mettre au moins 20 minutes pour prendre un grand lavement de 1 litre 1/2 à 2 litres.
Les douches ascendantes, telles qu'elles sont données dans certaines stations minérales (Plombières, Aix-les-Bains, Luxeuil, etc.), ne sont, en somme, qu'une variété d'entérocylse. Pour la douche ascendante, le malade est assis sur un siège machiné ad hoc, une canule est introduite dans le rectum, et on ouvre progressivement le robinet d'un tube qui amène l'eau d'un réservoir élevé. Au bout d'un certain temps, le liquide en surplus s'échappe entre le sphincter et la canule, et il se fait ainsi une irrigation continue du gros intestin, ou tout au moins de la partie inférieure du gros intestin. Il est douteux en effet que l'eau dé la douche ascendante pénètre très
loin dans le côlon à cause de la situation assise du patient et de l'intensité de la pression du jet d'eau. On s'explique ainsi que la douche ascendante ramène encore au bout de plusieurs jours des matières dures non expulsées dès les premières séances.
La douche ascendante doit avoir l'avantage de stimuler la motricité du gros intestin, mais elle est certainement inférieure à l'entéroclyse au point de vue de l'anlisepsie.
Elle est souvent mal supportée. Elle provoque des douleurs dans bien des cas ou quelquefois encore du spasme du côlon. Aussi est-il bien des cas dans lesquels elles sont contre-indiquées, en particulier dans la colite muco-membraneuse.
L'entéroclyse peut être purement mécanique, on emploiera alors l'eau bouillie, ou à la fois mécanique et chimique. On l'a pratiquée avec de l'eau naphtolée (0 gr. 20 à gr. 23 de naphtol pour 1.000 d'eau. — Dujardin-Beaumetz), avec de l'eau saturée de sulfure de carbone (eau sulfo-carbonée du même auteur), avec des solutions faibles de permanganate de potasse et de nitrate d'argent (0,10 à 0,50 et même, dans certains cas, 1 pour 1.000). Cantani, comme nous l'avons dit déjà, a employé dans le choléra l'entéroclyse avec une solution de tanin :
Tanin 3 à 6 gr.
Gomme arabique , p i0 —
Eau distillée 2 000 —
Quelquefois il ajoutait un peu de teinture d'opium.
Dujardin-Beaumetz contre la colite muco-membraneuse a conseillé l'eau iodée (10 grammes de teinture d'iode pour un litre d'eau) et l'eau naphtolée.
L'eau boriquée a été souvent aussi employée.
Bouchard la considère, avec raison, croyons-nous, comme irritante pour la muqueuse du gros intestin, et il met en garde contre son emploi trop prolongé.
Quand des lésions siègent surtout à la partie inférieure du gros intestin, il n'est pas besoin de porter bien loin l'agent modificateur: on peut alors employer des lavements moins abondants et des solutions plus concentrées ; c'est ce qui a lieu pour la dysenterie, au traitement de laquelle un chapitre particulier sera consacré plus loin.
La réalité de V antisepsie intestinale par purgation est rendue vraisemblable par quelques expériences de laboratoire et quelques observations cliniques dans lesquelles on a vu les acides sulfoconjugués diminuer dans les urines après l'administration des purgatifs.
Les résultats obtenus ne sont cependant pas exclusivement positifs. Il semble résulter des faits publiés que l'antisepsie n'a lieu que lorsque la purgation est suffisante. L'ingestion d'une quantité de substance purgative insuffisante pour produire une évacuation abondante a pu, au contraire, amener une élévation des acides sulfoconjugués : il en a été ainsi particulièrement avec l'huile de ricin (Morax, Bartoschewilsch).
Eisenstadt (1), qui a repris ces recherches, pense que la purgation produit toujours une action antiseptique mesurable par la diminution des acides sulfoconjugués. Les expériences dont les résultats paraissent contradictoires ne seraient pas irréprochables.
Il nous semble que l'action antiseptique et anti-
(1) Boas Archiv f. Verdauungskr.> p. 155, 1897.
168 THÉRAPEUTIQUE DES MALADIES DE l/lNTESTIN
toxique des purgations suffisantes ne peut faire aucun doute pour le clinicien. On sait quelle heureuse influence a souvent un purgatif dans les cas d'embarras gastrique avec ou sans diarrhée. On sait aussi les bons effets d'une purgation énergique et répétée dans le traitement de l'urémie. Il suffit souvent, à l'aide de drastiques (scammonée, eau-de-vie allemande), de provoquer une diarrhée assez abondante, sans être excessive, pour que les accidents urémiques, comateux ou convulsifs diminuent ou même disparaissent complètement. Cette influence presque constante de la purgation sur l'urémie est une des choses qui démontrent le mieux tout ensemble et l'origine intestinale du poison urémique (d'une partie notable de ce poison tout au moins) et l'influence antiseptique de la purgation.
Dans les cas d'embarras gastrique et de diarrhée, ce qui réussit le mieux, ce sont les purgatifs salins. On sait que les purgations salines sont souvent suivies de constipations et qu'elles représentent un des moyens les meilleurs de combattre la diarrhée, surtout la diarrhée par indigestion intestinale. Au contraire, contre l'urémie, les drastiques valent mieux, sans doute parce qu'ils provoquent une évacuation liquide plus abondante.
Certaines substances paraissent être à la fois purgatives et antiseptiques ; c'est l'idéal, en théorie tout au moins. Le calomel et le salicylate de magnésie remplissent ces conditions. Dans quelle mesure réalisent-ils l'antisepsie intestinale? Cela reste incertain encore.
Le calomel est à la fois un purgatif et un sel de mercure. Il donne naissance dans le tube digestif à une petite quantité de bichlorure et à une quantité
plus considérable de sulfure ; le bichlorure et le sulfure sont des antiseptiques. On a donc pensé tout naturellement que le calomel était le purgatif de choix lorsqu'il s'agit de réfréner les fermentations intestinales. 11 faut ajouter que son usage commode chez les enfants, les bons effets qu'il produit contre leur diarrhée avaient prévenu favorablement les médecins en sa faveur.
D'après Morax (cité par R. v. Pfungen), le calomel ne diminuerait les fermentations intestinales chez le chien que lorsque cet animal serait mis à la diète.
D'après Baumann (1), au contraire, des purgations successives par le calomel arrivent à supprimer complètement les fermentations intestinales chez le chien et à faire disparaître les acides sulfoconjugués de l'urine.
D'après Bartoschewitsch (2), les acides sulfoconjugués diminuent dans l'urine lorsqu'il y a diarrhée, et même diarrhée par purgation. Ils diminuent beaucoup plus lorsqu'il y a purgation par le calomel que par l'huile de ricin.
En présence de ces résultats positifs, les résultats négatifs annoncés par d'autres auteurs perdent certainement de leur valeur. Il est probable que, pour que le calomel produise une action antiseptique perceptible sur l'intestin, il est nécessaire que les évacuations alvines soient suffisamment copieuses, suffisamment répétées. On peut se demander, dans ces conditions, si le calomel agit autrement que mécaniquement, et si l'antisepsie chimique, due à la formation d'une petite quantité de sublimé, entre
(1) Zlschr. f. physiolog. Chemie, Bd. X, p. 123, 1876.
(2) Zlschr. f. physiolog. Chemie, Bd. XVII, Hft. 1.
INTESTIN. — 3 e ÉDIT. 10
pour quelque chose dans son action; la chose est possible et même vraisemblable.
Gj Antisepsie médicamenteuse.
Ace point de vue les recherches de M. Bouchard font époque.
Au Congrès de Copenhague, il a donné la formule générale de ce que devait être l'antisepsie gastro-intestinale; il a indiqué les qualités que doit posséder un bon antiseptique :
4° Il doit être insoluble.
2° Il doit être donné en poudre impalpable.
3° Il sera donné par doses fractionnées.
Il sera insoluble, ou tout au moins fort peu soluble, de façon à n'être résorbé qu'en minime proportion et à ne pas pouvoir causer d'accidents toxiques; il sera divisé en poudre impalpable, de façon à pénétrer dans tous les replis de la muqueuse, et à se mélanger entièrement à la masse des matières fécales ; il sera donné par doses fractionnées, de façon à se répartir aussi également que possible sur toute la longueur du tube digestif.
Ce n'est pas qu'il n'existe des antiseptiques solubles, susceptibles d'être donnés sous uue forme liquide, qui aient quelque valeur; nous en citerons tout à l'heure des exemples. Cela n'enlève rien à la portée de la théorie générale des antiseptiques pulvérulents et insolubles de M. Bouchard.
Cet auteur a successivement essayé un nombre considérable d'antiseptiques avant de s'arrêter au naphtol-jâ et au salicylate de bismuth, ses agents préférés. *
11 n'a rien obtenu avec les sulfites, les hyposulfites, l'acide phénique, la créosote, l'acide borique. L'eau sulfocarbonée de Dujardin-Beaumetz aurait
une valeur plus grande. Le salicylate de bismuth avait été préconisé par Vulpian, la naphtaline par Rossbach, le sulfure noir de mercure par Serres et Becquerel. On a conseillé encore l'acide chlorhydrique, l'acide lactique, le salol, le thymol, le bétol, Teucalyptol, l'iodoforme, le dermatol, la résorcine, le benzonaphtol, le charbon végétal...., et la liste n'est pas complète.
Il nous faut faire un choix et mettre quelque peu d'ordre dans celte énumération.
Éliminons d'abord, avec M. Bouchard, deux substances dangereuses par leur toxicité : le sulfure noir de mercure, susceptible d'être résorbé en proportion nocive, et la naphtaline, qui donne lieu volontiers à des accidents d'irritation vésicale et uréthrale.
Un certain nombre de substances doivent leur propriété antiseptique à l'acide salicylique libre ou combiné; ce sont :
Le salicylate de bismuth,
Le salicylate de magnésie,
Le salol,
Le bétol,
L'eucalyptol.
On leur fait un reproche commun : l'acide salicylique serait irritant pour la muqueuse et capable de produire des accidents sérieux chez les malades dont les reins ne fonctionnent pas bien.
Le salkylate de bismuth, préconisé par Vulpian, se dédouble en acide salicylique et en oxyde de bismuth. C'est une substance d'une réelle utilité, souvent employée isolément ou unie à d'autres substances antiseptiques ou antidiarrhéiques. On le donne à la dose de 2 à 10 grammes par jour, par prises successives de 0,50 à 1 gramme.
Le salicylate de magnésie est souvent joint au naphtol lorsqu'il y a constipation, de même qu'on y ajoute le salicylate de bismuth lorsqu'il y a diarrhée : on le prescrit à la dose de 2 à 5 grammes. Il a été recommandé parHuchard dans le traitement de la fièvre typhoïde.
Le salol est formé par la combinaison du phénol et de l'acide salicylique ; il se dédouble dans l'intestin, sous l'influence du suc pancréatique; il atteindrait l'intestin sans avoir été attaqué; cependant, pour Reale et Grande, il serait déjà décomposé dans l'estomac. Le salol est souvent employé comme désinfectant de l'intestin. Il a donné de bons résultats dans un certain nombre de cas de diarrhée infectieuse.
Use donne à la dose de 1 gr. 50à3et4 grammes par jour, par prises espacées de gr. 25 à gr. 50. On a quelquefois dépassé ces doses. Il faut ne le faire qu'avec prudence à cause de l'apparition possible de phénomènes toxiques.
Le bêtol est, en somme, du salicylate de naphtol complètement insoluble dans l'estomac. Il se décompose dans l'intestin en naphtol et en acide salicylique. D'après Hayem, il produit momentanément, au début de son emploi, un abaissement de l'acide chlorhydrique libre et combiné, et retarde l'évolution du chimisme stomacal. D'autre part, il donne lieu par dédoublement dans l'intestin à de l'acide salicylique: aussi doit-on lui préférer le benzonaphtol, dont nous parlerons tout à l'heure.
Ueucalyptol n'est qu'un mélange d'acide salicylique, d'acide phénique et d'essence d'eucalyptus :
Acide salicylique 6 gr.
Acide phénique ) ~ .
Essence d'eucalyptus (
Sa richesse en acide salicylique, sa saveur brûlante, en font un assez mauvais médicament du tube digestif. On le donne à la dose de 5 à 6 grammes par jour.
Le charbon végétal est un bon antiseptique, que M. Bouchard a assez longtemps employé dans le traitement de la fièvre typhoïde. Il obtenait avec lui la désodorisation complète des matières fécales, ce qui est l'indice certain d'une réelle action antiputride. Il le donnait k la dose de 100 grammes par jour, additionné d'iodoforme (1 gramme) dans la glycérine. Son auteur avoue lui-même qu'il fallait un réel courage pour avaler cette mixture ; aussi y a-t-il renoncé malgré ses qualités antiseptiques.
Le ?iaphtol-$ est l'antiseptique qu'a le plus vivement préconisé M. Bouchard ; grâce à lui, il est rapidement entré dans la pratique, il y tenait le premier rang; le benzonaphtol l'en a dépossédé.
Voici la formule habituellement prescrite par M. Bouchard :
Naphtol-(ï 15 gr.
Salicjlate de bismuth 7 gr. oO
Mêlez et divisez en 30 cachets. En prendre de 3 à 12 dans 24 heures.
Pris de celte façon, le naphtol amène très bien la désodorisation des matières fécales. Il porte son action à la fois sur l'intestin et sur l'estomac; mais ce ne serait pas un avantage d'après les expériences de M. Hayem. Pour lui, le naphtol exerce sur l'estomac une action irritante des plus vives, d'où, au début, exagération de la sécrétion chlorhydrique, et, plus tard, épuisement de la muqueuse et tendance à l'anachlorhydrie. Le naphtol serait donc absolument interdit chez les hyperchlorhydriques ;
chez les autres il ne devrait être donné qu'avec précaution, d'une façon peu prolongée.
Pour notre part, nous avons depuis longtemps renoncé à nous en servir. Nous avons vu à plusieurs reprises des malades auxquels on avait fait prendre un mélange de naphtol et de charbon présenter de vives douleurs stomacales. 11 semble que le charbon, en divisant le naphtol, le rende plus irritant encore.
La rèsorcine est vantée comme antiseptique gastrointestinal par quelques médecins; elle se donne en solution à la dose de 2 à 5 grammes par jour.
Menche formule le mélange suivant pour l'antisepsie gastro-intestinale :
Acide chlorhydrique pur i aa 2 *r •
Rèsorcine )
Sirop d'écorces d'oranges 20 —
Eau 180 —
Une grande cuillerée à bouche toutes les 2 ou 4 heures (1).
Le benzonaphtol, préparé pour la première fois par Maikopar, en 1869, a été de nouveau étudié par Yvon et Berlioz en 1891 (2). A peu près insoluble dans l'eau, il traverse l'estomac sans être modifié et se décompose dans l'intestin en naphlol et en acide benzoïque. L'acide benzoïque ajoute son action antiseptique à celle du naphtol; il est beaucoup moins irritant que l'acide salicylique, de là un avantage sur le bétol. L'acide benzoïque s'élimine du reste en grande partie par les urines à l'état d'acide hippurique.
D'après une intéressante étude de M. Gilbert (3), le
(1) Cenlralbl. f. hlin. Medic, 1891.
(2) Société de Thérapeute 11 novembre 1891.
(3) Société médicale des Hôpitaux, 6 mai 1892.
benzonaphtol n'exerce aucune espèce d'action sur la sécrétion gastrique; c'est sur le naphtol une supériorité marquée. A la dose de 4 à 5 grammes par jour, en cachets de 0,50, il ne provoque aucune espèce d'action nocive, il n'entrave nullement la digestion, et il produit sur le contenu de l'intestin une action antiseptique égale à celle que l'on obtient avec 2 gr. 50 de naphtol. Ce serait par excellence l'antiseptique de l'intestin. On pourrait sans inconvénient dépasser la dose de 5 grammes.
M. Le Gendre (1) est du même avis : ayant de son côté expérimenté un certain nombre de substances antiseptiques, il a été amené à donner parmi elles la première place au benzonaphtol, dont il a du reste obtenu les meilleurs résultats dans toute une série de maladies d'intestin.
Nous l'avons employé nous-même dans le choléra asiatique, le choléra nostras, les diarrhées estivales, la dysenterie, dans des poussées aiguës d'entérite muco-membraneuse, et nous n'avons eu qu'à nous en louer.
Quand il s'agit avant tout de réaliser l'antisepsie intestinale, c'est donc du benzonaphtol qu'il faut se servir de préférence.
Tous les auteurs cependant n'ont pas sur cette substance une opinion aussi favorable. Fr. Kuhn (2), qui l'a étudié expérimentalement, résume son travail en disant que, d'après ses recherches sur l'action antifermentescible du benzonaphtol et sur ses applications cliniques en tant qu'antiseptique dans les maladies de l'estomac, il lui a paru d'une valeur
(1) Soc. médic. des Rôpit., 13 mai 1892.
(2) Deutsche medic. Wochenschr., n° 19, 1893.
négative. Nous en appelons de ce jugement, qui parait trop sévère et qui ne cadre pas avec ce que nous croyons avoir vu nous-méme en clinique.
Depuis quelques années, on a expérimenté, en Allemagne, sous le nom d'ichthyoforme, une substance intéressante au point de vue de l'antisepsie intestinale. C'est un composé d'ichthyol et de formaldéhyde qui se dédouble dans l'intestin. A priori, on peut concevoir que la formaldéhyde exercerait une action antiseptique et l'ichthyol une action modificatrice sur les lésions de l'entérite chronique.
L'ichthyoforme, peu toxique, pourrait se donner à la dose de 6 gr. par jour, par prises espacées de 1 gr. 50.
V acide lactique est considéré par M. Hayem comme un excellent antiseptique gastro-intestinal. Après avoir, avec M. Lesage, constaté ses bons effets dans la diarrhée verte des enfants, il a été amené à l'employer successivement, avec succès du reste, dans des diarrhées de nature très variable (1). Il prescrit :
Acide lactique 10 à 15 gr.
Sirop de sucre 200 —
Eau 300 —
Cette limonade, facile à prendre, a été beaucoup employée dans la dernière épidémie de choléra. La plupart des auteurs qui s'en sont servis, sans lui attribuer une importance capitale, ont été satisfaits de son emploi. On l'administre par demi-verres.
H résulte des recherches récentes que l'acide lactique, comme les autres acides, tend à ralentir et même, à doses un peu élevées, à arrêter la sécrétion de l'acide chlorhydrique et la digestion stomacale.
(1) Centralbt. f. klin. Jfedt'c.,2 juill. 1892.
On sait au contraire que les alcalins peuvent exciter cette sécrétion. Peut-être est-ce à cela que serait attribuable, indirectement, la diminution légère des acides sulfoconjugués que Baumann a constatée après l'ingestion de bicarbonate de soude et de craie. Même résultat, d'après ce même auteur, après la prise d'une certaine quantité d'HCl.
Au contraire, l'effet du sous-nitrate de bismuth a été à peu près nul ; cependant s'il ne diminue pas les acides sulfoconjugués, la constipation qu'il provoque ne les augmenterait pas comme les augmente la constipation spontanée.
Avec un autre alcalin, le salicylate de soude, il n'y aurait, d'après Rovighi, comme avec l'acide salicylique, qu'une diminution très légère des acides sulfoconjugués, et cela seulement lorsque l'ingestion de ces médicaments a été continuée pendant plusieurs jours.
Parvenu à la fin de cette étude, nous devons nous demander si l'antisepsie gastro-intestinale est justifiée, si elle donne des résultats appréciables.
Indépendamment de l'amélioration accusée par les malades, on a matériellement constaté par divers procédés la réalité de l'antisepsie du tube digestif.
On a vu disparaître ou diminuer la mauvaise odeur des matières fécales ; d'autre part, on a cons- . taté la diminution du pouvoir toxique des urines (Bouchard, Charrin, Gilbert, etc.), et de leur richesse en produits d'origine putride, et en particulier des acides sulfoconjugués, de l'acide kynurique (van Haagen).
Pour notre part, nous considérons comme plus probants encore les bons effets journellement obtenus, en clinique, dans le traitement de l'urémie et des
178 THÉRAPEUTIQUE DES MALADIES DE i/lNTESTIN
auto-intoxications d'origine intestinale par le régime lacté et les purgations répétées.
L'antisepsie intestinale est donc une réalité palpable, susceptible d'être constatée et appréciée.
Cependant on Ta mise en doute.
Stem (1) fait remarquer que les acides sulfoconjugués ne correspondent qu'au seul processus de putréfaction, qui n'est pas tout dans la pathogénie infectieuse et toxique de l'intestin.
Jamais on ne stérilise complètement les matières fécales par l'antisepsie interne; elles donnent toujours lieu à des cultures positives sur des milieux nutritifs. Enfin, lorsqu'on fait ingérer à des animaux des cultures pures du bacillw prodigtosus, on a beau employer les antiseptiques les plus énergiques à doses élevées, on le retrouve toujours dans les fèces.
A cela on peut répondre que l'antisepsie intestinale ne peut être totale, cela ne serait pas conciliable avec la vie ; les processus digestifs seraient tout d'abord suspendus. Il ne s'agit donc pas de stériliser l'intestin, mais de diminuer son pouvoir d'auto-intoxication dans la mesure du possible. Il n'y a pas de doute que les purgatifs, les lavages de l'estomac et du gros intestin, le régime et l'administration raisonnée des antiseptiques ne puissent permettre d'obtenir dans ce sens des résultats très réels.
(i; Zeitschr. f. Min. Med., Bd. XII.