CHAPITRE X
Indigestion. — Embarras gastro-Intestinal.
Par ces termes, on désigne des choses certainement très différentes ; elles ont cependant, au point de vue de la séméiologie et de la pathogénie, des points communs qui justifient la confusion faite dans l'emploi de ces dénominations. L'indigestion et l'embarras gastrique, ou mieux l'embarras gastrointestinal, entre lesquels il n'y a pas de limite appréciable, sont des complexus symptomatiques qui correspondent souvent à des phénomènes d'auto-intoxication d'origine digestive.
Il convient de mettre à part ce qu'on pourrait appeler l'indigestion nerveuse, qui est à l'estomac ce que la diarrhée nerveuse est à l'intestin.
Sous l'influence d'une émotion, d'une secousse morale ou physique, une personne surprise pendant son repas ou quelque temps après est prise de malaise, de pâleur, de sueurs froides, de nausées, d'étourdissement, et cela aboutit rapidement au vomissement, qui met fin à cette scène. Tout peut être fini de la sorte, mais il est possible aussi que des phénomènes d'embarras gastrique succèdent à cet épisode.
Dans d'autres cas, il n'en est plus de même : ce n'est pas immédiatement, suais après un certain temps qu'éclatent les accidents.
Après un repas plus ou moins copieux, on s'est couché et on s'est endormi sans difficulté. Puis, au bout de quelques heures, on se réveille avec un malaise très grand, de la pesanteur gastrique, des nausées, de la lourdeur de tête, parfois de l'oppression. Souvent la face est pâle, quelquefois couverte de sueur, le pouls petit, précipité. Tout cela peut êlre assez marqué pour inspirer au malade et à son entourage des craintes véritables. Tout peut se terminer par des vomissements abondants, quelquefois par de la diarrhée, une évacuation de selles copieuses, fétides assez souvent. Le calme se rétablit après que la matière peccante a été évacuée ; mais ici encore un embarras gastrique persistant peut succéder à ce début aigu.
Parfois l'embarras gastrique s'installe d'une façon subaiguë, ou même lentement progressive. Il se caractérise par du malaise général, de la courbature, de la pesanteur de tête ou une céphalée véritable; il y a de l'anorexie, du dégoût pour les aliments ; la langue souvent est saburrale.
Aces phénomènes du début peuvent succéder des manifestations plus directement intestinales, des coliques, de la diarrhée.
Parfois il existe de la fièvre, embarras gastrique fébrile, et cette fièvre peut être assez accentuée pour que l'on croie au début d'une fièvre typhoïde, et très souvent le diagnostic différentiel présente de sérieuses difficultés. Du reste, dans ces dernières années, le séro-diagnoslic de Widal a permis de démontrer qu'un certain nombre de faits d'embarras gastriquer fébrile ne sont que des cas de fièvre typhoïde légère .
Dans certains cas, les phénomènes intestinaux
remportent sur les phénomènes gastriques ; cela se traduit soit par du ballonnement du ventre avec de la constipation, soit par de la diarrhée, et assez souvent de la diarrhée fétide.
Actuellement, c'est à l'intoxication d'origine alimentaire, d'origine intestinale, qu'on rapporte cet ensemble symptomatique.
Les causes et la nature de cette intoxication sont du reste très différentes suivant les cas.
Tantôt les aliments ont été ingérés en excès : l'estomac et l'intestin ne sufflsentpas à leur élaboration ; de là des fermentations anormales et l'auto-intoxication. Parfois, ce n'est pas la quantité qui était excessive, mais la qualité qui laissait à désirer. Les aliments ingérés sont en voie de putréfaction, ils servent de substratum et de véhicule à des poisons tout formés et à des agents microbiens qui vont devenir la cause de fermentations anormales.
L'intoxication simple donnera lieu à des accidents passagers; l'infection, à un état morbide prolongé, souvent accompagné de fièvre. Les intoxications et les infections susceptibles de produire l'embarras gastro-intestinal sont très variées ; très variés aussi sont les ensembles cliniques auxquels ils donnent naissance ou dont ils font partie.
Tous ne sont pas égaux devant les causes d'embarras gastro-intestinal. Il y a des prédispositions individuelles très singulières, des incompatibilités inexplicables. C'est ainsi que telle personne ne pourra manger du canard sans avoir presque immédiatement des coliques et de la diarrhée, que telle autre ne pourra manger de poisson froid sous peine d'embarras gastrique, etc. lies mêmes toxines ne produisent pas sans doute le même effet chez des
individus différents; il est probable aussi que, mis en présence des mêmes aliments, des individus fabriquent des toxines différentes.
La viciation de la motricité gastro-intestinale prédispose certainement à rembarras gastro-intestinal On observe chez certains dyspeptiques atoniques, avec tendance à la stase gastrique, soit des crises d'embarras gastrique à répétition, soit un étatmor-, bide presque permanent qui est certainement très analogue. Il y a, chez eux, comme un embarras gastro-intestinal chronique.
Chez d'autres, c'est l'atonie intestinale qu'il faut surtout accuser : il y a constipation, rétention des fèces, auto-intoxication. De là les accidents fébriles ou non que l'on constate, en particulier, chez les malades atteints de colite chronique et surtout de colite muco-membraneuse.
Gomme tous ces éléments peuvent se combiner en proportions variables, on voit combien seront nombreuses et différentes entre elles les diverses possibilités cliniques.
Cette étude sommaire de clinique et de pathogénie a l'avantage de montrer d'emblée quelles seront les indications générales du traitement. Dans tous les cas d'embarras gastro-intestinal, il faudra :
1° Éliminer aussi rapidement que possible les substances nuisibles de l'estomac ou de Tintestin;
2° Réduire à son minimum l'intoxication d'origine alimentaire ;
3° Faire l'antisepsie du tube digestif;
4° Aider l'élimination des toxines absorbées.
On va voir que la médication classique de l'embarras gastro-intestinal remplit très bien, d'une façon
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générale, les indications dont les recherches récentes sur les auto-intoxications ont permis de donner une formule plus scientifique.
i° Eliminer aussi rapidement que possible les substances nuisibles de V estomac et de V intestin, — Le vomissement et la diarrhée mettent si souvent fin spontanément à l'indigestion et à l'embarras gastrique, que le médecin n'a eu à ce point de vue qu'à copier la nature ; il a provoqué le vomissement dans les cas où l'estomac était ou paraissait surtout en cause, la purgation lorsque c'était l'intestin. Parfois, par l'emploi de» éméto-cathartiques, on a appelé à la fois le vomissement et la diarrhée.
C'est le traitement traditionnel de l'embarras gastrique et intestinal : il n'y a aucune raison d'y renoncer, tout le monde sait qu il donne le plus souvent des résultats aussi bons que rapides.
Quelles sont les raisons qui amèneront à se décider plutôt en faveur du vomitif ou du purgatif?
L'état nauséeux, rinap>pétence,la langue saburrale, sans diarrhée, appellent surtout le vomitif classique. La constipation, surtout avec tendance aux débâcles diarrhéiques, le tympanisme abdominal, la diarrhée fétide indiqueront de préférence les purgatifs.
Ce sont les purgatifs salins qu'il faut employer en cas semblables : le sulfate de soude, le sulfate de magnésie, le citrate de magnésie, sont à juste titre les plus usités. On peut se servir aussi des eaux minérales purgatives ; on n'a à ce point de vue que l'embarras du choix.
Il faut cependant signaler quelques cas particuliers : l'embarras gastrique peut se reproduire avec une fréquence anormale chez certains malades, chez ceux surtout qui ont tendance à l'atonie et à la stase
gastriques et chez ceux qui ont de la constipation habituelle. Il est évident, dès lors, que c'est l'atonie gastrique et l'atonie intestinale qu'il conviendra avant tout de traiter. Il faudra souvent aussi viser l'état de névropathie protopathique, la neurasthénie en particulier.
2° Réduire à son minimum Vintoxkation d'origine alimentaire. — Le régime lacté pourvoit admirablement à cette indication. L'alimentation sera, du reste, réduite à son minimum et composée de mets d'une digestion facile ; les œufs à la coque sont très utiles en cas semblable. A propos du régime et de l'antisepsie gastro-intestinale, nous avons donné ailleurs des indications auxquelles nous ne pouvons que renvoyer.
3° Faire V antisepsie du tube digestif. — Les vomitifs, les purgatifs la réalisent déjà mécaniquement; dans certains cas, on pourrait y adjoindre le lavage de l'estomac chez les dilatés atoniques. Quand il y a tendance marquée aux vomissements, on pourra donner de l'eau chloroformée. Contre Thypochlorhydrie et les fermentations organiques de l'intestin, lorsqu'il y a des aigreurs, des vomituritions acides, de l'odeur acide ou fétide de l'haleine, on donnera de la limonade chlorhydrique ou de la limonade lactique. Par les alcalins, on arriverait sans doute à un résultat analogue en les faisant prendre à faible dose et de préférence à jeun. On sait qu'on prescrit souvent, dans ces conditions, les alcalins sous forme d'eaux minérales ajoutées au lait: il est possible que leur utilité s'explique précisément parce qu'ils rappellent la sécrétion momentanément tarie de l'HCl. On a vu du reste que, d'après les recherches de von Pfungen que nous avons précédemment
citées* le bicarbonate de soude tend à restreindre la formation des acides sulfoconjugués qui mesurent dans l'urine les putréfactions intestinales.
La diarrhée, et surtout la diarrhée fétide, appellera, après la purgation, une désinfection plus directe de l'intestin par le salol, le salicylate de bismuth et de préférence encore, pour les raisons données ailleurs, par le benzonaphtol.
4° Aider V élimination des toxines. — Ce n'est pas tout que d'empêcher de se produire des toxines nouvelles par le régime et l'antisepsie gastro-intestinale, que d'évacuer physiquement celles qui séjournent dans le tube digestif: il faut aider à l'élimination par les reins de celles qui ont pénétré dans l'organisme. Il faut donc provoquer la polyurie. Le lait, les eaux alcalines, remplissent très bien cette indication, et c'est une raison nouvelle qui justifie leur emploi. Il n'est pas besoin d'avoir recours à d'autres diurétiques.
Telles sont les indications principales du traitement de l'embarras gastrique et de l'embafras gastro-intestinal. Pour terminer, il nous reste peu de chose à ajouter.
Parfois les vomissements qui mettent naturellement fin à l'embarras gastrique ont tendance à prendre une intensité excessive, ou à durer plus qu'il ne serait utile. Dans ces conditions, on les combattra par la glace, les boissons glacées, la classique et parfois si utile potion de Rivière, par l'eau chloroformée, la cocaïne, le menthol.
L'embarras gastrique est quelquefois suivi d'une anorexie plus ou moins prolongée. Il conviendra alors d'avoir recours aux teintures amères, à la teinture de noix vomique. et surtout aux teintures inof-
fensives, non toxiques (teinture de gentiane, de Colombo, etc.), additionnées d'une faible dose de teinture d'ipéca. C'est après le repas, pendant la digestion, beaucoup plus qu'à jeun, comme on le fait habituellement, que nous faisons prendre ces teintures.