‹ Thérapeutique des maladies infectieuses antisepsie; cours de pathologie générale professé a la Faculté de médecine de Paris pendant l'année 1887-1888Chapitre 60 sur 151 · QUINZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUINZIÈME LEÇON

(12 mai 18S8.)

ROLE DE L'EMPIRISME DA\S LA DÉCOLVERTE DES VAtCI\ATIO\S

Élapes successives du progrès réalisé dans la vaccination depuis Jenner jusqu'à M. Pasteur : vaccination par inoculation d'une autre maladie, — par inoculation de la maladie elle-même; introduction du virus par les voies ordinaires de la contagion ou par d'autres voies. Inoculation de virus atténués. Injection de substances chimiques sécrétées par les microbes ou vaccination par intoxication contre l'infection.

Historique de la vaccine jennérienne. — Permanence du pouvoir préservateur en général du vaccin de Jenner jusqu'à nos jours. — Variabilité dans la durée du pouvoir préservateur, suivant les individus. — Différences insignifiantes entre le cow-pox spontané et le vaccin jennérien transmis d'homme à homme. — Vaccination animale (Palasciano. 1864;; crainte légitime de transmission de la syphilis par le vaccin pris sur l'homme. — Transmissibilité de la tuberculose vaccinale théoriquement possible; en réalité, on n'a jamais trouvé de bacilles de Koch dans la lymphe vaccinale. — Transmissibilité du charbon possible, mais jamais observée. — Accidents septicémiques par inoculation de pustules putréfiées.

Le cow-pox n'est pas la variole modifiée. Démonstration de la non-identité par M. Chauveau. Éruptions généralisées de vaccine. — La vaccine préserve peut-être contre la maladie des jeunes chiens (Trasbot). — Antagonisme prétendu entre le bacille tuberculeux et le bactériuni termo (Cantani). — Tentatives de bactériothérapie : charbon et érysipéle (Emmerich), pneumocoque et charbon (Pawlowski).

La variolisation antérieure à la vaccination et continuant à entraver les progrès de celle-ci en Algérie.

Explication du mécanisme de la vaccination d'une maladie par elle-même, basée sur le changement de voie d'introduction. — Exemples tirés de la variole fœtale et de la syphilis congénitale. — Inoculation de la gourme des chevaux. — Clavelisation. Péripneumonie épizootique. Peste bovine.

Les développements dans lesquels je suis entré louchant le mécanisme de l'immunité naturelle et de limmunité acquise nous rendent possible l'intelligence de la question si obscure

148 ROLE DE l'empirisme DANS LES VACCINATIONS

des vaccinations. Avant d'en exposer rhistoriqiie, je dois vous faire remarquer que c'est l'empirisme qui a pris les devants là comme «dans tant d'autres découvertes médicales, cet empirisme tant décrié et qu'on trouve pourtant à l'origine de presque toutes les grandes inventions. Quand Jenner a commencé ses recherches, il faisait de l'empirisme. M. Pasteur, qui ne passe généralement pas pour un empirique, et auquel nous devons tant d'admirables conquêtes scientifiques, M. Pasteur lui-même, dans la question des inoculations antirabiques, a suivi pendant longtemps la voie de l'empirisme. Il faisait de l'empirisme, lorsque, par la main audacieuse et vraiment inspirée de M. Grancher, il s'est risqué à inoculer le virus rabique au petit berger Meister mordu par un chien enragé.

Si on examine à la clarté des données scientifiques contemporaines le développement historique de ce qui a été fait empiriquement dans le domaine des vaccinations, on voit que les tentatives peuvent se résumer ainsi, pourvu qu'on ne s'attache pas scrupuleusement à la succession chronologique des faits. Pour préserver contre une maladie on a inoculé une maladie .différente. On a aussi inoculé la maladie elle-même. D'abord on a introduit le virus naturel de cette maladie, tantôt par les voies habituelles par lesquelles se fait la contagion, tantôt par des voies exceptionnelles. Ensuite on a inoculé le virus atténué par des procédés divers; enfin on a introduit, et on se propose de marcher de plus en plus hardiment dans cette direction, les produits solubles sécrétés par les agents virulents, réalisant ainsi une sorte d'intoxication thérapeutique ou prophylactique pour guérir ou prévenir l'infection.

Quand on parle d'une maladie qui peut préserver contre une maladie différente, l'idée de la vaccine se présente naturellement à l'esprit. Vous savez comment Jenner fut conduit à faire sa découverte. Il avait remarqué qu'une maladie pustuleuse siégeant sur le pis de la vache, le cow-pox, se transmettait aux filles de ferme chargées de traire des vaches atteintes de ces pustules; il avait remarqué aussi qu'une maladie spéciale au cheval, \t% eaux-aux-jambes, se communique aux mains des

VACCINATION JENNÉRIENNE 149

palefreniers, et que, dans les fermes où des palefreniers passent de réciiric à l'étable, ils peuvent transporter la maladie du cheval à la vache chez laquelle elle se montre identique au cowpox; il avait remarqué enfin que, parmi ces gens des fermes qui avaient contracté les pustules caractéristiques en soignant les chevaux atteints des eaux-aux-jambes ou les vaches atteintes de cow-pox, la variole ne se développe pas. C'est en partant de cette notion purement empirique, qu'il a réalisé en 1798 cette expérience audacieuse, mais légitime, d'inoculer d'abord à une créature humaine le liquide des pustules du cow-pox et, quand celles-ci eurent évolué, d'inoculer le virus variolique lui-même, ainsi que cela se pratiquait couramment alors. Ayant fait cela, il a doté l'humanité d'une maladie de plus, la vaccine, qui est bénigne, mais il l'a préservée ainsi d'une maladie ancienne et redoutable, la variole.

Depuis quatre-vingt-dix ans que cette maladie nouvelle a été implantée dans le terrain humain, ce qui représente au bas mot /|700 transmissions d'homme à homme, la vaccine ne s'est pas modifiée, malgré qu'on en ait dit, et garde sensiblement le même pouvoir protecteur. Il est vrai que l'immunité qu'elle confère n'est pas absolue; si chez certains individus elle peut durer toute la vie, chez d'autres au bout de vingt ans, dix ans, cinq ans, parfois au bout de quelques mois, l'organisme n'est plus assez impressionné par la vaccination antérieure et une nouvelle vaccination peut être suivie d'une nouvelle évolution de pustules vaccinales; si l'individu, qui a cessé d'être préservé par le pouvoir du vaccin, prend la variole, c'est, il est vrai, d'ordinaire une variole atténuée, une varioloïde, mais ce n'en est pas moins une variole identique dans son essence à la variole la plus grave et la plus confluente.

Cette limitation dans le temps du pouvoir préservateur de la vaccine a fait penser qu'elle pouvait s'être atténuée par tant de transmissions successives d'homme à homme et l'on s'est inquiété de remonter de temps en temps à la source même, en allant prendre du vaccin sur des vaches chez lesquelles se serait développée naturellement la maladie pustuleuse qui chez

150 ROLE DE l'empirisme DANS LES VACCINATIONS

l'homme devient la vaccine. L'ayant fait, on a constaté que le cow-pox spontané, transporté sur l'homme, donne lieu à des pustules vaccinales plus volumineuses, entourées d'une auréole inflammatoire plus marquée; le virus paraît doué alors de propriétés phlogogènes plus intenses, les phénomènes locaux sont plus développés, mais c'est là toute la difîérence entre le virus issu directement du cow-pox et celui qui a traversé l'organisme humain. Rien ne prouve que le pouvoir préservateur du premier soit plus grand.

Nous savons d'autre part que, si on transporte la vaccine de l'homme à la génisse et qu'on la rapporte de celle-ci à l'homme, elle ne donne pas pour cela de différences sensibles et touchant au fond des choses , qu'elle n'a pas puisé dans l'organisme de la vache une activité phlogogène plus grande, ni une vertu préservative plus considérable. Inoculer la vache avec le vaccin humain, puis puiser ce vaccin chez la vache pour inoculer l'homme, c'est une pratique qui tend à se développer; elle constitue un procédé de vaccination qui a été introduit en France par Palasciano en 186/i, mais qui était déjà en usage à Naples depuis longtemps. On a été conduit à préférer ce procédé par le désir d'éviter de communiquer en même temps que la vaccine certaines maladies spéciales à l'homme, la syphilis surtout qui, transmise par l'acte de la vaccination, a donné lieu à certaines époques à de véritables épidémies sur des enfants ou des soldats. Cette crainte de la transmission de la syphilis par le vaccin puisé chez l'honnue est parfaitement justifiée et rend légitime l'adoption du procédé qui consiste à vacciner exclusivement avec du vaccin pris sur la génisse.

Outre la sécurité contre la syphilis, ce procédé donne-t-il d'autres avantages? Est-il utile, par exemple, pour éviter de communiquer la tuberculose? Rien ne prouve que jamais on ait donné cette maladie par la vaccination d'homme à homme; mais on peut concevoir que cet accident arrive; nous savons que les bacilles de Ivoch peuvent circuler de temps en temps dans le sang. Il se peut donc faire que quelques-uns arrivent à

TRANSMISSION DE MALADIES PAR LE VACCIN Jol

se mélanger à la lymphe vaccinale. On ne peut nier la possibilité théorique du fait; mais, en réalité, M. Straus n'a jamais trouvé do bacilles dans la lymphe vaccinale, prise sur des tuberculeux; les animaux les plus sensibles à la tuberculose inoculés avec du vaccin de tuberculeux n'ont pu être infectés. Ces expériences sont assurément rassurantes, mais on sait qu'il y a presque toujours des traces de sang mêlées à l'humeur vaccinale, et l'on sait également que parfois le sang des tuberculeux est virulent. Sans être pusillanime, on aimerait pouvoir aller puiser son vaccin à une source non tubercuhsable. La vache ne nous donne pas celte garantie; elle nous la donne même moins que l'homme. Il est vrai que les jeunes génisses sont rarement tuberculeuses. D'ailleurs rien ne s'opposerait à ce que l'animal vaccinifère fût abattu et que ses pustules ne fussent utilisées qu'après constatation de l'intégrité de ses organes.

Il serait peut-être plus naturel de redouter la transmission du charbon par le vaccin de génisse; car c'est là une maladie à laquelle sont exposées également les vaches de tout âge. Mais, quand un animal est atteint du charbon, il est impossible de ne pas s'en apercevoir promptement, et on ne vaccine jamais qu'avec la lymphe d'animaux parfaitement bien portants. En tout cas, aucun fait n'existe qui puisse faire penser qu'on ait jamais donné le charbon par la vaccination.

En revanche, des septicémies ont certainement été produites par l'inoculation de lymphe prise même dans des pustules bien vivantes, mais déjà suppurées; plus souvent, il est vrai, ces accidents septicémiques sont apparus après inoculation de vaccin pris dans des pustules excisées depuis quelque temps et transportées à distance. La putréfaction s'était déjà développée dans ces pustules mortes et c'est aux germes putrides inoculés en même temps que le vaccin qu'il est naturel d'attribuer les accidents septiques. Il y a donc lieu de renoncer absolument à cette pratique de l'envoi à distance de pustules excisées.

La singulière propriété que possède la vaccine de conférer

i52 ROLE DE l'empirisme DANS LES VACCINATIONS

une double immunité, contre elle-même et contre la variole, a fait croire à quelques médecins que le cow-pox n'était que la variole modifiée. Si ce raisonnement a pu paraître spécieux, la preuve péremptoire de sa fausseté a été donnée par M. Cliauveau, auquel nous devons tant d'expériences si remarquables sur la variole et la vaccine. D'une part, il a inoculé la variole à la vache, au cheval et a constaté que la maladie développée chez ces animaux ne se comportait pas comme la vaccine; de plus, il a constaté que ce virus varioleux repris chez l'animal et inoculé de nouveau à l'homme donnait à ce dernier la variole et non la vaccine. D'autre part, M. Chauveau inocule la vaccine à la vache et au cheval, il voit se développer aux points d'inoculation l'éruption vaccinale localç; le contenu de ces pustules inoculé à l'homme donne lieu à d'autres pustules vaccinales légitimes. Ces expériences ne laissent donc subsister aucun doute sur l'existence distincte et complètement indépendante des deux maladies, variole et vaccine, qui ne se confondent pas, ne se transforment pas, malgré le passage d'une espèce animale dans une autre.

Si chez un animal, au lieu d'insérer le vaccin sous l'épiderme, on l'introduit par injection dans un tronc lymphatique, il ne se développe pas de pustules au point d'introduction, mais il se déclare une maladie éruptive générale qui ressemble en quelque chose à la variole ; on voit des éléments éruptifs sur la peau, sur certains points des muqueuses, les naseaux par exemple. Mais ce n'est pas la variole; le virus puisé dans ces pustules développe chez l'homme des pustules vaccinales aux points d'inoculation. Des faits semblables d'éruption générale de vaccin peuvent se produire chez l'homme, rarement sans doute ; Jenner les connaissait déjà ; on les avait même exploités contre lui, l'accusant d'avoir, dans ces cas, donné une variole par la vaccination.

De tout ce que nous venons de dire découle une conclusion positive, c'est qu'une maladie peut préserver contre une autre maladie.

Peut-elle aussi conférer l'immunité contre une troisième? La

BAGTÉKIOTIIÉRAPIE 153

chose est possible ; un certain nombre de faits portent à le croire. Il résnlte d'observations déjà anciennes de Sacco, Viborg, Jenner, Spinola, Trasbot, que la vaccine préserve contre la maladie des jeunes chiens. On a nié, il est vrai, le fait; on a cité des faits contradictoires ; mais la variole même ne se développe-t-elle pas quelquefois chez des individus vaccinés? M. Trasbot a fait récemment des expériences confirmatives de celles qu'il avait citées antérieurement. Il vaccine un animal qui est dans des conditions d'âge à contracter la maladie des jeunes chiens, puis il le pince dans la même niche et le fait vivre en communauté absolue avec d'autres jeunes chiens malades ; le chien vacciné reste indemne. J'en ai reçu le témoignage récent et à coup sur autorisé de M. Trasbot.

Y a-t-il d'autres maladies que la vaccine qui puissent conférer l'immunité contre des maladies différentes? Jusqu'ici nous ne possédons aucune notion certaine sur ce point. Je sais bien qu'on a pulvérisé des cultures du bacterium terme dans les bronches des tuberculeux et que cette pratique aurait été suivie de bénéfices pour les malades. Mais il n'est pas à ma connaissance que cette affirmation de M. Cantani ait été vérifiée ultérieurement. Si ce premier fait est plus que contestable, il en est d'autres plus encourageants.

Emmerich a lutté avec succès contre l'infection charbonneuse par l'inoculation préalable de streptocoques do l'érysipèle. Ce résultat a été contesté d'ailleurs; il l'a été par M. Pawlowski; cet observateur admet lui-même qu'un autre microbe, le pneumocoque de Friedlander, peut empêcher le développement du charbon. Jusqu'ici ces faits n'ont pas reçu encore un contrôle suffisant ; s'ils étaient vérifiés, ils ouvriraient des aperçus sur une nouvelle manière d'enrichir la thérapeutique par la bactériothérapie, c'est-à-dire par la possibilité de donner une maladie légère au cours d'une maladie grave afin d'enrayer l'évolution de celle-ci '.

1. Dans la pensée que les résultais favorables obtenus par .M. Pawlowsky étaient dus à ce que le streptocoque de l'érysipèle inoculé aux animaux charbonneux produisait une hyperthermie qui était nuisible à la bactéridie et

lo4 ROLE DE l'empirisme DANS LES VACCINATIONS

En réalité, si vous exceptez la vaccine, la plupart des immunités artificielles sont obtenues par l'inoculation des maladies mêmes que Ton veut combattre. C'est ce qu'on faisait avant Jeûner pour la variob»; on inoculait le virus varioleux naturel, non atténué.

On a pratiqué l'inoculation de la variole bien avant lady Montagu. Cela se faisait en Chine de temps immémorial. Cette pratique existait en Scandinavie, dans certaines provinces d'Allemagne, dans certains comtés d'Angleterre et dans notre Algérie où elle existe encore à l'état de pratique courante parmi les indigènes ; c'est même la persistance de cette coutume qui empêche qu'on ne déracine la variole de ce pays. En inoculant la maladie elle-même, on l'empêche de disparaître; on répand ainsi partout le virus qui n'est aucunement atténué et se propage non seulement par contact immédiat, mais à distance. Nous n'arrivons pas à acclimater la vaccine en Algérie parce

amenait ainsi par l'excès de la fièvre la guérison du charbon, j'ai cherché ce i|iie peut faire l'inocidation aux animaux charbonneux du bacille pyocyaniiiuc qui, injecté sous la peau, produit une maladie non nécessairement mortelle avec une fièvre intense.

Mon hypothèse était inexacte. Quand une maladie infectieuse surajoutée amène la guérison du charbon, ce n'est pas par l'hyperthermie qu'elle provoque. J'en ai eu la preuve chez un lapin charbonneux chez lequel j'ai observé, par le fait seul du charbon, une température rectale de 44°, qui n'a pas guéri pour cela, qui est mort d'autant mieux et qui est mort avec des bactéries vivantes dans son sang.

Cependant, si l'idée ijui les a fait entreprendre était fausse, les expériences dont je veux donner ici le résumé ont révélé des faits intéressants au point de vue de la bactériothérapie.

Dans neuf séries d'expériences, 16 lapins inoculés, soit avec du sang charbonneux, soit avec des cultures charbonneuses, ont été inoculés ensuite sous la peau avec le bacille pyocyanique dans des points rapprochés ou dans des points éloignés de ceux par où avait été introduite la bactéridie charbonneuse. Sur ces 16 lapins, 4 sont morts charbonneux; 5 sont morts non charbonneux, leur sang et leurs organes n'ont montré aucune bactéridie au microscope, les cultures sont restées stériles, les animaux inoculés avec la rate n'ont pas été malades; 7 ont guéri. 18 témoins inoculés dans ces neuf expériences, en même temps que les animaux précédents, avec les mêmes quantités du même sang charbonneux ou des mêmes cultures, sont tous morts charbonneux.

Dans deux séries d'expériences, 6 cobayes inoculés sous la peau avec tlu sang charbonneux ou avec une culture charbonneuse, puis injectés avec le bacille pyocyanique, ont donné 3 morts avec charbon et 3 morts sans charbon; il n'y a pas eu de guérison. 2 témoins, un pour chaque expérience, sont tous deux morts charbonneux.

VACCINE ET VARIOLISATION loo

que l'Arabe se variolise lui-même par tradition; ce n'est pas nous qui lui avons enseigné cette pratique, c'est lui qui l'a apportée d'Orient et qui l'a introduite dans le pays.

Le triomphe définitif de la ^accine sur la variolisation dans la plupart des pays civilisés a fait oublier quelque peu la façon dont cette ancienne pratique agissait pour préserver contre les atteintes graves d^ la variole. Beaucoup s'imaginent à tort que cette inoculation de la variole agissait à la façon de la vaccine. Et cependant les différences entre les effets des deux pratiques sont essentielles. La vaccine naît d'une érosion superficielle du tégument qui se trouve contaminée par le virus. La variole naturelle, spontanée n'est pas le résultat de l'entrée du virus par effraction des téguments. L'infection ordinaire se fait probablement par les voies respiratoires, sans effraction, par pénétration du virus à travers l'épithélium intact. Quand on pratiquait l'inoculation préventive, que se passait-il? Après une incubation de /i à 5 jours, une pustule apparaissait au niveau de chaque piqûre d'inoculation, sans autre manifestation que ces phénomènes locaux; puis, après une nouvelle incubation d'environ 7 jours, apparaissait une éruption généralisée. Alors on constatait de la fièvre, les accidents généraux d'une variole ordinaire, seulement moins grave, moins confluente ; quelquefois cependant on enregistrait des cas graves et mortels. Car il n'y avait pas d'atténuation du virus inoculé; c'était le virus même de la variole ; ce qui était atténué, c'était la maladie. Et pourquoi? Parce qu'on l'obligeait à subir ces deux étapes successives, à évoluer en deux temps, après deux périodes d'incubation. Après la première, se montrait une variole en quelque sorte locale, qui vaccinait un peu l'économie contre la deuxième phase de la maladie.' On arrivait ainsi à accoutumer graduellement l'organisme à lutter contre l'agent mfectieux, en détournant celui-ci par un artifice d'inoculation de sa voie d^entrée naturelle et de sa généralisation d'emblée.

Les choses se passent ainsi môme en dehors de notre intervention. Quand le virus variolique pénètre directement dans la circulation générale, sans étape préalable, comme c'est le

156 ROLE DE l'empirisme DANS LES VACCINATIONS

cas pour la variole du fœtus, il en résulte pour lui une maladie presque nécessairement mortelle; la variole est déjà moins grave quand elle pénètre, comme dans les conditions ordinaires, par les voies respiratoires, fdlrée en quelque sorte à travers le poumon. Eh bien, elle est moins grave encore lorsqu'elle pénètre par efîraction du tégument, comme cela se passe dans l'inoculation. Nous créons un foyer morbide local d'où le virus ne se diffuse que lentement dans l'économie en donnant à celle-ci le temps de se préparer pour la résistance.

Quelque chose d'analogue se passe pour la syphilis. Dans la syphilis contractée, comme c'est le cas ordinaire, par contact d'un point érodé de notre enveloppe avec le virus, une longue incubation de 20 à 30 jours précède l'apparition du phénomène local, le chancre. Alors commence une deuxième incubation plus longue encore, de 36 à hO jours, après laquelle se montre la maladie générale. Dans le cas au contraire où les accidents syphilitiques généraux éclatent d'emblée sans avoir été précédés d'un accident local, comme cela est dans la syphilis fœtale, par suite de la pénétration directe du virus dans le sang de l'enfant, combien les manifestations sont plus graves et plus rapidement graves !

Voilà comment on peut concevoir les différences incontestables qui existent dans la gravité des maladies infectieuses suivant que leurs agents pathogènes ont d'un seul coup envahi tout l'organisme, ou qu'ils ont dû subir une sorte de stage à la périphérie avant de se diffuser dans son intimité.

Ainsi nous avons dans le cas de l'inoculatiun variolique préventive l'exemple d'une maladie qui préserve contre elle-même par son virus non atténué, à la condition qu'on change sa voie d'entrée dans l'économie.

D'autres essais d'inoculation ont été moins heureux : Hayne, Renner ont inoculé la gourme des jeunes chevaux; la clavelée du mouton, confondue à tort avec la variole par Marchalli, Mauro, Legui, Sacco, distinguée de celte maladie par Brugnone. Voisin et Chauveau, a aussi été inoculée.

La clavehsation était pratiquée de temps immémorial dans

LÉSION LOCALE VACCINANT CONTRE L'INFECTION GÉNÉRALE lo7

le Languedoc, lorsque Chalette, en 1762, l'a régularisée ; après lui, Bourgelat, Coste, l'ont recommandée; mais elle a été abandonnée, parce que le résultat n'avait rien d'avantageux. C'était une pratique théoriquement bonne, mais pratiquement peu utile parce qu'elle a pour premier et inévitable résultat d'éterniser la maladie dans les bergeries.

La péripneumonie épizootique a été inoculée par Kersting, Haussmann en 1820. Cette pratique a été régularisée par W'illems en 1850. L'inoculation confère l'immunité sans accidents graves parce qu'il s'agit d'une maladie qui, comme la variole, se contracte par la voie respiratoire et parce que l'inoculation faite sous la peau produit une lésion locale qui suffît pour conférer l'immunité. Lorsqu'on introduit le virus sous la peau en un point éloigné de la périphérie, par exemple à l'extrémité de la queue, on voit se développer en ce point une sorte de phlegmon gangreneux, qui arrive à se circonscrire; mais, la maladie locale une fois terminée, l'animal est devenu réfractaire. On choisit l'extrémité de la queue parce que les délabrements qui peuvent résulter de l'intensité de la lésion locale sont moins étendus dans cette région que dans toute autre, ou parce qu'on n'a pas à redouter la propagation par voisinage de la lésion à des viscères importants, tandis que l'animal succombe parfois, lorsque l'inoculation est pratiquée sous la peau du thorax et de l'abdomen. D'autre part, Hertwig a démontré que l'introduction du virus par la voie intra-veineuse provoquait la péripneumonie.

Ainsi il est certain qu'un même microbe produit des phénomènes différents suivant sa voie d'entrée dans l'économie. La maladie reste bien la même dans son essence ; mais les différences dans les symptômes et dans la gravité découlent de la différence dans la dignité fonctionnelle des parties envahies par l'agent infectieux. On n'observe aucun inconvénient sérieux si l'organe atteint est l'extrémité de la queue; l'animal meurt si c'est le poumon qui est attaqué. L'immunité, en tout cas, est obtenue aussi bien dans les cas où le siège de la lésion rend les accidents légers que dans les circonstances où le virus, s'atta-

158 ROLE DE l'empirisme DANS LES VACCINATIONS

quant à un organe plus noble, a produit des accidents pins graves.

Eh bien, malgré les avantages que cette inoculation souscutanée de la péripneunionie épizootique présente au point de vue de l'immunité garantie à un animal, on a abandonné cette pratique parce que les avantages généraux, les résultats d'ensemble n'étaient pas suffisants, Finocnlation ayant toujours cet effet d'acclimater indéfiniment la maladie dans les étables.

On peut dire la même chose de la peste bovine, cette épizootie terrible qui tue les deux tiers des animaux atteints et qui, en 18Zi/i, a détruit un million de bêtes à cornes en Europe. Pour la peste bovine, l'inoculation a été proposée il y a bien longtemps par Ramazzini (1711); elle a été pratiquée par Dobson en 17/i/i. Bouley a remplacé chez nous l'inoculation par une mesure plus radicale, l'occision : dès qu'un cas de peste bovine est constaté dans un troupeau, tous les animaux sont abattus et enfouis profondément. Des mesures aussi rigoureuses sont légitimées par la gravité des conséquences de cette épizootie. C'est un désastre pour les pays où elle se montre ; elle a pour résultat la suppression de toutes les transactions commerciales. Mais, si l'occision est préférable au point de vue de la sécurité publique, l'inoculation mérite d'être conservée comme document scientifique, confirmant les conclusions que nous avons formulées à propos de la variolisation et de l'inoculation de la péripneumonie.

Page 1