IMPORTANCE DE LA QUANTITÉ DES VIRUS
des microbes, nous pouvons diminuer leur nombre, changer leurs formes, pervertir leurs fonctions, exalter, atténuer leur virulence et leur rendre ensuite, si nous le voulons, leur virulence primitive. Nous pouvons aussi, en raison de l'hérédité des fonctions que nous avons modifiées chez eux, faire que les descendants de ces microbes conservent le même degré de virulence, fort ou faible, que nous avons imposé aux générateurs. Je vous dois la preuve de ces assertions.
J'ai dit d'abord que nous pouvons influencer le nombre des microbes et je veux insister sur ce point; vous en comprendrez l'importance si je vous montre que c'est du nombre des microbes que dépendent les chances de l'infection et de la gravité de la maladie infectieuse. Prenons pour exemple la vaccine; une égratignure fortuite faite par une épingle chargée par hasard d'humeur vaccinale peut, je le sais, faire naître une série linéaire, non interrompue, de pustules vaccinales ; mais tous les vaccinateurs affirment que, pour assurer le succès de la vaccination, il faut introduire sous la peau une masse notable de vaccin.
Cette question de l'importance du nombre des microbes a été étudiée expérimentalement par M. Chauveau. Lorsqu'on inocule une culture de bactéridies charbonneuses à des animaux relativement réfractaires au charbon, tels que les moutons algériens, il faut introduire sous la peau de grandes quantités de cette culture pour qu'ils prennent la maladie, tandis que nos moutons français contractent le charbon à la suite d'une simple piqûre sous l'épiderme, derrière l'oreille.
La question a été reprise en 1886 par M. Watson-Cheyne. Cet observateur est arrivé aux résultats suivants : un seul bacille charbonneux tue un cobaye, un bacille de la septicémie de la souris tue une souris; mais, pour qu'un seul agent infectieux puisse donner ainsi la mort, il faut qu'il s'agisse de microbes exceptionnellement virulents ou d'animaux exceptionnellement aptes au développement de la maladie.
Un petit nombre de bacilles de la septicémie des souris ne donne rien aux cobayes. Une quantité modérée (quelques mil-
liers) de ces bacilles ne donne au cobaye qu'un abcès local. Une grande quantité amène rapidement sa mort sans qu'une lésion locale ait eu le temps de s'effectuer. Vous voyez bien que le nombre des microbes importe au point de vue de la transmission et de la gravité des maladies infectieuses, puisque en augmentant ce nombre on peut vaincre la résistance qu'un organisme déterminé opposait à un moindre nombre d'agents infectieux.
M. Watson-Cheyne est arrivé à des résultats analogues en inoculant au cobaye le staphylococcus aureus, le micrococcus tetragenus et ce microbe de la salive humaine qui produit chez le lapin cette violente septicémie que M. Pasteur nous a fait connaître. Ces trois microbes, suivant la quantité qu'on inocule, peuvent, chez le cobaye, ou ne produire aucune lésion, ou causer seulement une lésion locale, ou amener la mort sans lésion locale. Il suffit de quelques microbes du choléra des poules pour tuer le lapin ; moins de dix mille de ces microbes ne font rien au cobaye : plus de dix mille produisent une lésion locale chez cet animal et trois cent mille amènent sa mort. Ainsi la résistance d'un organisme à l'invasion des agents infectieux dépend, entre autres conditions, du nombre des agents infectieux qui l'envahissent.
M. Watson-Cheyne a fait encore une expérience d'où il résulte que des microbes qui sont considérés comme non virulents, comme le proteus vulgaris, peuvent déterminer des accidents, plus ou moins graves et même mortels, quand on les introduit en nombre excessif dans un organisme animal. Ainsi neuf millions de ce proteus vulgaris ne font rien au lapin et au cobaye; mais, si on en injecte plus de cent douze millions, on voit apparaître un abcès au point d'injection et, si on en injecte plus de deux cent vingt-cinq millions, la mort survient entre vingt-quatre et trente-six heures sans qu'une lésion locale ait eu le temps de se manifester.
Ne soyez point surpris de m'entendre ainsi jongler avec les millions; ces chiffres ne sont rien quand il s'agit d'êtres qui ont en moyenne un millième de millimètre, si bien que dans un milligramme de matière infectante il peut y avoir dix milliards de
microbes et jusqu'à trente milliards dans le même poids de cette matière à l'état sec.
D'après les données que nous venons de faire connaître, nous pouvons en quelque sorte chiffrer la résistance d'un être à une maladie infectieuse. Nous pouvons dire que l'aptitude morbide est inversement proportionnelle au nombre de microbes nécessaire pour faire éclater chez lui les accidents d'infection.
Une autre conclusion des expériences de M. Watson-Cheyne, c'est que la gravité de la maladie est proportionnelle au nombre de microbes introduits et que la durée de l'incubation est d'autant plus courte, que le nombre a été plus grand, en ne considérant bien entendu que le même microbe et la même espèce animale.
Vous avez vu que la résistance d'un animal à la maladie est proportionnelle à la quantité des microbes ; le fait est vrai aussi pour les cultures de microbes in vitro. Il paraît absurde de parler de la résistance d'un bouillon aux microbes, et cependant, si, en introduisant une seule spore dans un bouillon approprié, on peut obtenir au bout de quelque temps une végétation abondante, il se trouve que, pour d'autres espèces de microbes, une spore semée dans un bouillon semblable ne donnera aucune culture. Yous en concluez avec raison que le milieu favorable pour une espèce est défavorable pour les autres; mais cependant, si, au lieu d'une spore, vous semez à la fois un très grand nombre de microbes, souvent vous verrez la culture réussir; le nombre aura triomphé de la résistance du milieu inerte.
Déposez un peu de levure dans une solution de saccharose ou de lactose : aucune modification ne s'y produit; mais, si vous y ajoutez un peu de glycose, la fermentation commence et continue. C'est que les agents figurés des fermentations produisent, en se développant aux dépens des substances fermentescibles, des ferments chimiques solubles qui, à leur tour, exercent leur action sur le milieu. La levure qui fait fermenter la glycose produit en se développant un ferment soluble, qui, lui,
attaque le sucre de canne ou le sucre de lait et les transforme en glycose. Ce qui fermente, c'est la glycose, d'abord celle que vous avez ajoutée, puis celle qui résulte de la transformation qu'opère incessamment le ferment soluble sécrété sans cesse par le ferment figuré. La fermentation chimique commence, pour rendre possible la fermentation vitale ; or, les actions chimiques ne se font pas avec des quantités impondérables. La preuve, c'est que, si dans la solution de sucre de canne vous introduisez une grande quantité de levure, vous n'aurez pas besoin, pour que la fermentation commence et continue, d'ajouter de la glycose. Dans la masse de levure employée, il y a une quantité de ferment soluble suffisante pour intervertir un peu de saccharose et pour produire les premières quantités de glycose nécessaires à l'établissement de la fermentation.
Cet exemple remarquable prouve que les microbes sont capables d'adapter les milieux à leurs besoins. Il prouve aussi que le nombre des microbes importe au succès de leur développement.