TROISIÈME LEÇON
(10 avril 18SS.)
Exemples tirés de la maladie pyocyanique. Importance de cette maladie expérimentale nouvelle, véritable maladie d'étude, constituée de toutes pièces par M. Gharrin.
Le pus bleu chez l'homme. — Le bacillus pyocyaneus découvert par M. Gessard. La pyocyanine isolée par Fordos.
Travaux de M. Charrin. Caractères généraux de la maladie pyocyanique chez le lapin. Rôle de l'infection et de l'intoxication dans cette maladie. Différences des résultats obtenus suivant qu'on introduit le bacille pyocyanique sous la peau ou dans les veines; différences des résultats suivant les doses de culture inoculées.
Mes expériences pour déterminer l'influence du nombre des bacilles pyocyaniques inoculés ou de la quantité de pyocyanine injectée sur la durée de la maladie, — sur l'intensité des symptômes : fièvre, albuminurie. Importance de la voie d'introduction des microbes. Injections sous-cutanées et injections intra-veineuses. Infection locale et infection générale.
J'ai entrepris de vous démontrer que, parmi les conditions capables de favoriser l'infection et sur lesquelles nous pouvons agir, le nombre des agents infectieux est une condition importante. Il est exceptionnel, vous ai-je dit, qu'un seul microbe puisse réaliser l'infection. Je vous ai rappelé des faits ayant trait à l'histoire de la vaccination jennérienne; je vous ai exposé les expériences de M. Chauveau et celles de M. Watson- Cheyne. A côté de ces expériences, je puis vous citer les miennes.
Parmi les travaux de mon laboratoire, il en est que j'aurai à invoquer fréquemment et qui vont me servir pour l'objet que je poursuis actuellement : ils concernent cette maladie nouvelle que M. Charrin a constituée de toutes pièces, la
maladie pyocyanique. Le besoin d'une maladie nouvelle se faisait-il sentir, me direz-vous? Oui, au point de vue expérimental. La maladie pyocyanique est ce qu'on peut appeler une maladie d'étude. Pendant longtemps le charbon presque seul a permis de trancher expérimentalement certaines questions de pathologie générale. La maladie dont M. Charrin nous a dotés remplacera avantageusement le charbon. On la fait comme on veut, aiguë ou chronique, on en peut suivre l'évolution en quelques heures ou en quelques mois. On peut assister à la décroissance et à la disparition de sa virulence, car, à un moment donné, elle cesse d'être infectieuse; elle est alors constituée par des lésions ou par des troubles fonctionnels résultant de la perturbation apportée par les microbes dans la vie des cellules, lesquelles continuent à vivre d'une nutrition anomale, même quand les microbes ont disparu. La maladie pyocyanique, à ce point de vue, ressemble à bon nombre de nos vieilles maladies médicales, où l'économie reste malade alors qu'elle n'est plus infectée.
La maladie pyocyanique est manifestement infectieuse, elle est aussi toxique, ou, pour mieux dire, les accidents qui la constituent sont d'ordre toxique, produits par un poison qui est sécrété par l'agent infectieux. En effet, en séparant ce poison et en l'injectant pur de tout microbe, M. Charrin a reproduit les traits caractéristiques de la maladie.
Enfin la maladie pyocyanique confère l'immunité et, si l'on peut vacciner à l'aide du microbe par certains artifices d'inoculation, on peut aussi rendre l'animal réfractaire à l'inoculation en lui injectant au préalable une matière soluble vaccinante sécrétée par le microbe.
La maladie pyocyanique est absolument nouvelle; on ne connaissait d'elle que le microbe qui la produit et l'une des substances sécrétées par ce microbe, c'est la matière colorante du pus bleu, la pyocyanine isolée par Fordos et que M. Gessard a montré être fabriquée par un microbe, le bacille pyocyanique. La suppuration bleue n'était considérée que comme une curiosité et on affirmait que le bacille n'est pas pathogène.
MALADIE PYOCYANIQUE 27
C'est chez l'homme qu'on observe la suppuration bleue et l'on n'a pas noté que les plaies à pus bleu se compliquassent d'accidents spéciaux. Connaissant les accidents de la maladie pyocyanique du lapin, j'ai cherché, chez un de mes malades chez lequel des brûlures étendues avaient à diverses reprises fourni du pus bleu, si je découvrirais les lésions rénales ou cardiaques ou les troubles nerveux fonctionnels obtenus expérimentalement par M. Charrin. Je dois dire que le résultat de mes recherches a été négatif.
Quand on inocule au lapin le bacillus pyocyaneus, si l'injection est faite sous la peau, on ne remarque rien; si elle est faite dans les veines, l'animal meurt. Voilà un premier résultat brut auquel M. Charrin a donné plus de précision en établissant que si, injectées sous la peau, les petites doses sont inoffensives, les grosses doses tuent; et que, injectées dans les veines, les petites doses tuent comme les grosses.
Ces premières données ne sont pas indifférentes au point de vue de l'influence du nombre des microbes sur le succès d'une inoculation. Les expériences que j'ai entreprises à ce sujet et que je vais vous faire connaître précisent, en les modifiant un peu, ces premiers résultats.
J'ai d'abord cherché à déterminer l'influence du nombre par l'injection sous-cutanée de la culture de bacille pyocyanique.
Trois lapins de même âge et sensiblement de même développement ont reçu sous la peau, au même instant, de la même culture, le premier lcc, le deuxième hcc, le troisième 8CC.
L'expérience a été faite il y a quinze jours; des trois animaux il ne reste qu'un qui paraît bien portant, celui qui avait reçu lcc.
Le deuxième, celui qui a reçu Acc, est mort au bout de 48 heures ; celui qui avait reçu 8CC est mort au bout de 37 heures. Yoilà qui met bien en évidence l'influence de la quantité de la matière contaminante, du nombre des agents infectieux. L'infection, dans cette maladie, agissant par intoxication, on pourrait supposer que la variabilité des résistances dépend non du nombre des microbes, mais des différences dans les quantités
de poison introduites par chaque injection. Cela serait possible, mais l'expérience prouve le contraire.
On filtre la culture au filtre de porcelaine, qui retient tous les microbes, de manière à avoir d'un côté tous les bacilles contenus dans la culture, de l'autre de l'eau tenant en dissolution toutes les matières solubles. lcc, 4CC, 8CC du liquide filtré, sans microbes, sont injectés sous la peau à trois lapins qui tous résistent; si on injecte 24cc, l'animal devient malade, mais ne meurt pas de cette dose trois fois plus forte que la dose de culture complète, avec bacilles, qui tuait en 37 heures un animal de même poids.
Il faut donc admettre qu'il y a des variations dans l'intensité et la durée de la maladie, suivant que l'organisme reçoit plus ou moins d'agents infectieux.
Quand la maladie ne tue pas trop rapidement, on peut encore juger de son intensité par la nature des symptômes; la clinique du lapin est sans doute moins facile que celle de l'homme, mais cependant il y a des signes que nous pouvons constater sans recevoir les confidences du malade : la fièvre, l'albuminurie, la diarrhée. Le premier animal, celui qui n'avait reçu que lcc de culture, a eu une albuminurie légère et de courte durée; celui qui avait reçu âcc, a eu beaucoup d'albuminurie, celui qui avait reçu 8CC a eu une albuminurie énorme. N'est-ce pas encore là une preuve de l'importance du nombre des agents infectieux?
Examinons la marche de la température. Le lapin à qui on avait injecté lcc avait le lendemain 40°, 9 de température rectale; celui à qui on avait injecté 4CC avait celui à qui on avait
injecté 8CC avait 43°, 5. Ici encore le parallélisme est absolu entre la quantité d'agents infectieux et l'intensité des désordres produits, et je puis conclure que le nombre des microbes pathogènes a de l'influence sur la durée et la gravité de la maladie et sur l'intensité des symptômes.
Vous vous demandez peut-être pourquoi on a laissé de si grands écarts entre les quantités injectées, pourquoi on n'a pas essayé l'influence d'une quantité de culture intermédiaire à