QUATRIÈME LEÇON
(12 avril 1888.)
POSSIBILITÉ DE MODIFIER LA FORME DES MIC ROBES i POLYMORPHISME EXPÉRIMENTAL
Démonstration expérimentale de l'entrave apportée par les antiseptiques à la multiplication des bactéries in vitro. — Possibilité de changer la forme des bactéries sans empêcher leur vie. — La variabilité des formes et la notion d'espèce. Importance de la question de l'espèce en microbiologie au point de vue pathogénique. — Multiplicité des caractères qu'il faut prendre en considération pour déterminer l'espèce d'un microbe. Erreurs médicales qui peuvent découler de l'oubli de certains caractères : pseudo-tuberculoses.
Classification des microbes d'après Gohn. Monomorphisme et isomorphisme. — Réaction de Nâgeli contre les idées de Gohn. Mes réserves relativement à la morphologie des microbes de la morve et de la fièvre typhoïde. Partisans du monomorphisme : Gafîky, Flûgge et Hueppe.
Polymorphisme : Recherches de Zopf sur le cladothrix; de Schottelius Wasserzug, Roger sur le prodigiosus. Travaux démonstratifs de Guignard et Gharrin sur le polymorphisme expérimental du bacille pyocyanique.
Pour légitimer toute entreprise de thérapeutique pathogénique des maladies infectieuses, j'ai dû établir au préalable que nous pouvons agir sur les microbes. J'ai prouvé dans les deux dernières leçons que leur nombre importe; je devrais démontrer maintenant que nous pouvons influencer leur nombre, restreindre l'activité de leur pullulation. Mais cela, personne ne le conteste.
Ce n'est pas seulement la médecine, c'est l'industrie qui utilise la propriété qu'ont certains corps, dits antiseptiques, d'empêcher ou d'arrêter la multiplication des microbes. L'étude comparée des antiseptiques suppose cette propriété hors de
BOUCHARD. Maladies infectieuses. 3
contestation, elle ne cherche à établir que les variations d'intensité que présente cette propriété dans les diverses substances. Si cependant vous voulez une démonstration bien superflue, les trois tubes de gélose que je vous présente vont vous la fournir. Tous trois ont été ensemencés avec le bacille pyocyanique. Le premier tube ne contient aucune substance antiseptique; à sa surface la végétation est intense et la masse entière de la gélose est teinte en bleu sombre par la pyocyanine. Le second tube renferme 0sr,53 de naphtol fi par kilogramme de matière nutritive ; vous ne verrez à sa surface que de maigres îlots de végétation et la masse de gélose n'est pas teintée par la pyocyanine. Le troisième tube contient 0gr,66 de naphtol pour 1000. Vous n'y découvrirez ni trace de végétation, ni trace de pyocyanine. Ce que les antiseptiques font in vitro, ils le font sur une plaie, ils le font dans une cavité normale ou accidentelle, ils le font dans l'épaisseur d'un tissu. Là où il y a contestation, c'est uniquement sur la question de savoir si les antiseptiques peuvent ralentir la pullulation des microbes sur ou dans les tissus, non quand on les y dépose directement, mais quand on les y fait parvenir par la circulation. Or ce n'est là qu'une part de l'antisepsie. Je n'en éluderai pas, mais je dois en ajourner l'étude.
J'ai démontré que, dans le développement des maladies infectieuses, le nombre des microbes importe et il est établi que nous sommes capables d'influencer ce nombre. Je vais poursuivre sur un autre point la démonstration de mon affirmation relative à notre puissance sur les microbes.
Ce que je veux établir aujourd'hui, c'est que nous avons la puissance de les changer morphologiquement; que nous pouvons, sans empêcher leur vie, sans même l'entraver, changer la forme de ces êtres.
C'était là tout récemment une affirmation téméraire. On la déclarait même subversive, sous prétexte qu'on ne saurait admettre la variabilité des formes sans ébranler la notion d'espèce.
Avant d'aller plus loin, je tiens à vous faire comprendre que ce n'est pas là seulement une question d'histoire naturelle. Si