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MERCURE DANS LA FIÈVRE TYPHOÏDE

Chez nous M. Salet (de Saint-Germain) a administré systématiquement le calomel, d'emblée, dès le début de la fièvre typhoïde, et quelquefois même avant que le diagnostic fût certain. Il a fait prendre à ses malades un centigramme toutes les heures (0^, 20 par jour) jusqu'à apparition de la salivation. A ce moment les malades, loin d'être affaiblis, se trouvent en meilleur état, et l'impression de M. Salet est que l'action du calomel abrège souvent la maladie, que plusieurs malades qui semblaient de ne pas devoir guérir ont guéri grâce à ce traitement.

J'avais été assez frappé autrefois par les faits que m'a communiqués M. Salet pour avoir entrepris une thérapeutique analogue. Dans 32 cas de fièvre typhoïde avérée j'ai fait prendre à chaque malade (Kr, 1x0 de calomel par jour (0s% 02 toutes les heures) jusqu'à la salivation. Je n'ai jamais constaté d'accidents imputables à la salivation. La gravité de la maladie m'a paru modifiée favorablement; sa durée a été moindre qu'elle n'est en général. La mortalité a été de 2 sur 32 malades (6 p. 100) ; le nombre des cas n'est pas assez important, sans doute, pour permettre d'en tirer de conclusion. Il y avait pourtant quelques motifs d'encouragement à continuer cette thérapeutique. Par contre il y eut d'autres motifs de découragement. La convalescence de plusieurs des malades traités par le calomel jusqu'à salivation fut lente et pénible. J'ai eu à enregistrer en outre des accidents tardifs, tels qu'une pneumonie mortelle quinze jours après la guérison et une endocardite végétante qui eut aussi une issue fatale, chez d'autres malades traités par les injections sous-cutanées de biiodure de mercure poussées également jusqu'à salivation. J'ai donc renoncé à cette méthode. On peut conclure, je crois, que le mercure agit vraiment comme un spécifique dans la fièvre typhoïde, mais qu'il est mauvais de l'administrer jusqu'à l'intoxication. J'ai pensé à le conserver dans le traitement de cette maladie, en le donnant à doses moins fortes; en ne prolongeant pas son emploi, on en obtient, à ce qu'il me semble, quelque utilité. Je l'administre au début pendant quatre jours seulement à la dose de 0gr,/i0 en vingt

pilules de 2 centigrammes prises d'heure en heure. Sur 390 cas, je n'ai pas observé une seule stomatite avec ce procédé.

On a encore employé d'autres antiseptiques dans la fièvre typhoïde. Je citerai d'abord l'acide phénique. Steiner, Pécholier, Desplats, s'en sont loués. Je l'ai employé aussi, mais j'y ai renoncé. Je ne nie pas qu'il ait une action antiseptique très puissante à doses élevées, mais sa toxicité le rend impossible à manier, comme antiseptique interne. Par suite de circonstances exceptionnelles, deux malades de mon service, atteints de fièvre typhoïde, ont reçu un jour en lavement la dose énorme de h$ grammes d'acide phénique cristallisé. Je n'ai pas besoin de vous dire que cette dose n'avait pas été prescrite et qu'il s'agit d'une erreur. C'était 0gr,50 et non liS grammes que chaque lavement devait contenir ; on s'était trompé de bouteille.

Chacun des malades, après avoir poussé de grands cris, tomba promptement dans le coma. Par bonheur on put à temps faire à chacun d'eux de grandes irrigations rectales qui entraînèrent la majeure partie du poison. Ils en absorbèrent pourtant une quantité suffisante pour en éprouver de violents effets. Aussitôt après l'absorption, la température tomba à 35° et quelques dixièmes. Le soir elle remonta à /il0, 8. Chez tous deux le lendemain elle était revenue à 37°, 5 et ne s'éleva plus les jours suivants ; la guérison fut définitive. L'un était arrivé presque à la fin de l'évolution habituelle de la fièvre; il n'y a donc pas à s'étonner qu'il soit resté apyrétique ; mais l'autre était en pleine période d'acmé. On doit accepter que la maladie avait été jugulée par l'énormité de la dose; il est vrai que le malade eût pu succomber en même temps que les microbes, et je vous cite ce fait non pas pour vous recommander l'emploi de semblables doses d'acide phénique , mais comme preuve de l'action curative des antiseptiques dans la fièvre typhoïde.

Beaucoup d'autres médicaments qui ont été successivement essayés dans la fièvre typhoïde comme antipyrétiques, la salicine, l'acide salicylique , la kairine, la thalline, l'antipyrine, s'ils agissent, ne doivent peut-être leur action qu'à leur pouvoir antiseptique.

ANTISEPTIQUES SULFO-CONJUGUÉS 323

Le naphtol, que j'emploie dans la fièvre typhoïde, à cause de sa très faible solubilité, pour réaliser l'antisepsie intestinale, agit peut-être aussi dans une certaine mesure comme antiseptique général par la minime portion qui est absorbée. Je ne l'administre pas, en tout cas, en vue d'une action antiseptique générale. Le naphtol, en effet, comme la naphtaline, comme l'acide phénique, comme beaucoup d'autres médicaments, pour exercer un effet antiseptique général, devrait ne pas passer parle tube digestif. Pour ces médicaments, l'administration par la voie gastrique a le grave inconvénient de les obliger à passer par le foie. Or si le foie diminue souvent la toxicité, souvent aussi il diminue le pouvoir antiseptique des substances qui le traversent. C'est le cas pour un grand nombre de corps qui se sulfo-conjuguent dans l'organisme, spécialement dans le foie. M. Cazeneuve nous a montré que certains corps sulfo-conjugués sont assurément moins toxiques que leurs radicaux ; j'ai reconnu que certains antiseptiques sont incomparablement moins toxiques quand ils sont sulfo-conjugués, et que, du même coup, leur toxicité diminue et leur pouvoir antiseptique s'amoindrit et même disparaît complètement.

Le phénate de soude, par voie intra-veineuse, tue un kilogramme d'animal à la dose de 0gr,463 et stérilise un kilogramme de bouillon à la dose de 2&r,33. Son équivalent toxique est 0,463, son équivalent antiseptique 2,33. L'oxyphénylsulfite de soude a pour équivalent toxique 5,14 et pour équivalent antiseptique 28.

Le naphtol a, parvoie intra-veineuse, tue un kilogramme à la dose de 0b'r,13 et stérilise un kilogramme de bouillon à la dose de lgr,35. L'a naphtylsullîte de soude a pour équivalent toxique 4,6 et pour équivalent antiseptique 7,2.

Le naphtol fi a pour équivalent toxique 0,08 et pour équivalent antiseptique 0,4. Le fi naphtylsulfite de soude a pour équivalent toxique 0,47 et pour équivalent antiseptique 16. Le monosulfonaphtol fi a pour équivalent" toxique 0,12 et pour équivalent antiseptique 30. L'acide bisulfonaphtol a pour équivalent toxique 7,03 et pour équivalent antiseptique 20.

On voit qu'en se sulfo-conjuguant, les naphtols comme le

phénol perdent leur pouvoir antiseptique beaucoup plus encore que leur toxicité.

Pour ces motifs, il conviendrait, en vue de l'antisepsie générale, d'introduire ces médicaments par le tissu cellulaire plutôt que par le tube digestif. Cependant on peut utiliser la voie gastro-intestinale et éviter le foie en administrant ces antiseptiques dans l'huile ou les autres corps gras qui les introduiront dans les lymphatiques et les feront pénétrer dans le sang sans que leur pouvoir antiseptique ait pu être amoindri par le foie.

En résumé, tous les faits relatifs à l'antisepsie générale que je vous ai cités, à l'exception d'un petit nombre, ne constituent que des essais confus; c'est encore de l'empirisme, c'est de l'expérimentation aveugle. Mais il ne faut pas oublier qu'on entre à peine dans cette voie. Je crois pouvoir dire que tout médecin désireux de faire de la thérapeutique d'une façon intelligible, pour ne pas dire intelligente, devra s'y engager, en suivant les règles que j'ai exposées dans les leçons précédentes.

La recherche du meilleur antiseptique applicable à chacun des agents pathogènes est l'œuvre la plus urgente qui s'impose au temps présent.

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