HISTORIQUE DE L'EMPLOI DE LA CRÉOSOTE
J'en fis fabriquer suivant la formule de Reichenbach, j'étudiai sa toxicité sur l'animal, ses effets physiologiques sur l'homme et nous pûmes commencer des essais thérapeutiques.
En 1877, une note insérée dans la Gazette hebdomadaire faisait connaître nos premiers résultats. Cette note, hélas! ne passa pas inaperçue : parmi ceux qui nous étaient bienveillants, plusieurs furent attristés ; les autres manifestèrent une indignation que je croyais feinte, mais dont, plus avancé dans la vie, je reconnais rétrospectivement la sincérité; il y a dans ce monde plus de sots que de méchants.
Cependant les résultats que nous avions fait connaître étaient assez importants pour qu'un certain nombre de confrères se soient décidés à nous imiter. En France d'abord, on a commencé à employer la créosote, on l'a employée de plus en plus, mais on en a peu parlé.
En Allemagne dès 1878, Sommerbrodt à Breslau, puis Fràntzel à Berlin, puis Reuss, Pick, Guttmann, Horner, Lublinsky ont produit un ensemble imposant de documents cliniques favorables.
Que nous apprend l'expérimentation au sujet du pouvoir antiseptique et du pouvoir toxique de la créosote? Suivant la méthode que j'ai longuement exposée, il faut d'abord élucider ces deux questions, pour en déduire la valeur thérapeutique.
En 1875, j'avais acquis la preuve de la puissance antiseptique de la créosote. L'injection sous-cutanée de créosote pure chez le lapin détermine d'abord un noyau d'induration considérable, puis la tension diminue et, au bout d'une semaine ou deux, on constate le retour à l'état normal. Quand on incise le nodule induré, on trouve une masse de tissu cellulaire mortifié, brunâtre; les vaisseaux sanguins, gorgés de sang coagulé, sont noirs : c'est un séquestre, une gangrène aseptique. On peut refermer la plaie cutanée, la suturer, la réunion se fait sans putréfaction de la partie mortifiée, sans suppuration. C'est un exemple bien propre à montrer jusqu'à quel point, grâce à l'antisepsie, on est maître des phénomènes putrides ou inflammatoires, conséquences habituelles de la nécrose.
J'ai fait voir, en expérimentant sur divers microbes pathogènes, qu'avec certaines doses de créosote on empêche la pullulation et qu'on rend stériles les ensemencements sur la gélatine. Guttmann a expérimenté sur 18 microbes et est arrivé aux mêmes résultats. La puissance antiseptique de la créosote est égale ou supérieure à celle de l'acide phénique; pour plusieurs microbes, elle est h fois, pour d'autres, comme certain microbe phosphorescent, elle est 12 fois supérieure. M. Hipp. Martin, qui a cherché ce qui tue le bacille de Koch, n'a pu démontrer que la créosote était capable de le faire; car il ignorait le moyen de la maintenir en dissolution dans les milieux de culture.
M. Pillatte dit qu'avec un fragment de substance tuberculeuse, plongé dans une solution alcoolique de créosote àl p. 100, on ne peut plus obtenir la tuberculose d'inoculation. On pourrait penser que l'alcool contribue à stériliser la matière tuberculeuse; mais il n'en est rien, car un testicule tuberculeux, ayant séjourné 24 heures dans l'alcool à 90°, m'a donné, en 1867, une très belle éruption tuberculeuse généralisée.
On peut employer d'autres moyens pour apprécier la valeur antiseptique de la créosote ; on peut, par exemple, étudier son action sur le développement des cultures. J'ai ajouté, à la gélatine nutritive, de la créosote à doses graduées; j'ai ajouté également des quantités variées de créosote à du bouillon peptonisé et glycériné suivant la formule de M. Nocard, et essayé de cultiver le bacille de Koch. J'ai trouvé ainsi que 0sr,80 pour 1000 empêchent absolument le développement de la culture.
Guttmann, qui a opéré dans un milieu différent, le sérum gélatinisé de Koch, a trouvé que 0gr,50 p. 1000 suffisent à empêcher toute culture. Mais vous savez qu'il n'est pas toujours nécessaire de tuer le microbe, il suffit d'altérer sa vitalité, de modérer son développement, de rendre sa pullulation moins intense. Or, Guttmann a vu que 0gr,062 p. 1000 apportent un retard considérable à la culture, et que son développement est très faible. Ce chiffre de 6 centigr. par kilogr. représente donc une dose active, qu'on peut utiliser thérapeutiquement.
Il fallait ensuite connaître le pouvoir toxique de la créosote,