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POISONS MICROBIENS ET RÉACTION VITALE

immédiats qu'ils peuvent produire, sont aussi capables d'amener des effets lents, insensibles, tardifs, dus à des modifications dans la nutrition des cellules. Les effets précoces ont pu même n'être pas apparents, mais une viciation lente et durable des cellules s'accomplit et survit même à l'élimination du poison qui l'a provoquée : l'alcool, qui abaisse de moitié le taux normal de la nutrition, ne fait que passer à travers les cellules; mais, bien que son action ait été passagère, la substance toxique produit des phénomènes durables, qui peuvent ne se manifester qu'à un moment où l'organisme n'en contiendra plus un atome. Ainsi les poisons microbiens éveillent la réaction vitale1 à la fois fonctionnelle et nutritive.

Les ferments solubles sécrétés par les microbes semblent produire des modifications passives; ils détériorent, par hydratation en particulier, la substance protoplasmique au point de nuire à sa nutrition, à son fonctionnement, et même d'amener sa mort et sa dissolution.

En dehors de ces quatre modes d'action des micro-organismes virulents, tout est pure hypothèse, y compris la concurrence vitale.

Tout cela, vous ai-je dit, c'est la virulence; mais ce n'est pas la maladie, ou du moins ce n'est qu'une portion de la maladie. Rappelez-vous ma définition de la maladie : c'est l'ensemble des lésions et des actes qui se produisent dans l'économie vivante, subissant la cause morbifique et réagissant contre elle.

La réaction, nous l'entrevoyons déjà dans les phénomènes qui suivent la vulnération des cellules et l'intoxication. Peutêtre les premiers effets de cette réaction ne sont-ils pas manifestement utiles ; peut-être à certains moments l'effort curateur reste-t-il obscur; mais le plus souvent on peut discerner les effets avantageux des actes réactionnels locaux ou généraux.

Que se passe-t-il à la suite des grands traumatismes? Nous voyons l'intervention du système nerveux se manifester sous forme de participation de la partie vulnérée à la lutte locale

contre la cause vulnérante; outre les manifestations locales, afflux du sang, diapédèse de certaines cellules, multiplication d'autres cellules, etc., nous constatons des phénomènes généraux qui attestent cette intervention du système nerveux : ordre est donné au cœur de se contracter, aux vaisseaux de se dilater pour que le sang apporte en plus grande abondance les matériaux de réparation ; la respiration s'accélère pour activer les combustions, les sécrétions se font plus actives pour entraîner les matériaux résultant de la dénutrition. En un mot, tous les grands appareils entrent en jeu pour la défense de la partie lésée parce que la vigilance du système nerveux a été éveillée. On peut dire que les mêmes phénomènes s'accomplissent, dans une proportion réduite, à la suite des traumamatismes microscopiques que l'invasion des agents infectieux détermine dans un point de nos tissus.

Mais, en outre, il est des faits qui démontrent que l'organisme est armé d'autres moyens de défense contre l'infection. C'est l'ensemble des procédés dont dispose l'organisme pour lutter contre les agents virulents et s'en débarrasser que je dois maintenant passer en revue.

Parmi les moyens de défense de l'organisme, il faut citer en première ligne l'impénétrabilité de l'épiderme et des épithéliurns intérieurs. Mais cette protection n'est pas absolue; s'il est vrai que la peau, tant qu'elle n'est atteinte d'aucune érosion, ne se laisse pas traverser par les microbes, l'effraction préalable de l'épithélium n'est pas nécessaire pour que les surfaces muqueuses digestive et respiratoire laissent passer les micro -organismes. Pour faire naître le choléra des poules chez les animaux susceptibles de contracter cette maladie, il suffit de faire ingérer à ces animaux parfaitement sains des aliments arrosés avec la culture de l'agent infectieux. L'homme sain peut prendre la tuberculose pulmonaire s'il reçoit dans ses voies respiratoires des bacilles tuberculeux; les bacilles peuvent passer des alvéoles dans le tissu interstitiel du poumon : des expériences de ce genre ont même été fatales à quelques expérimentateurs. La bronchite, que certains ont dit être une

DILATATION DE i/ESTOMAC ET FIÈVRE TYPHOÏDE 91

condition préalable nécessaire à l'infection, n'arrive souvent qu'après la contamination

Il est d'autres microbes qui, accidentellement amenés au contact de nos épithéliums, ne peuvent peut-être les franchir qu'à la faveur de certaines conditions préalables : ainsi le bacille d'Eberth, celui qui est pathogène de la fièvre typhoïde. Nous qui avons la faveur de vivre à Paris, nous buvons probablement tous une eau contenant ce microbe. Je crois cependant qu'il traverse le tube digestif de beaucoup de Parisiens sans les infecter; l'infection a souvent besoin d'être préparée par une prédisposition spéciale du tube digestif. Cette prédisposition m'a paru être un mauvais fonctionnement de l'estomac, qui, habituellement dilaté, ne sécrétant qu'un suc digestif pauvre en acide chlorhydrique, ne réussit pas à détruire les agents infectieux et les laisse arriver avec toute leur activité dans l'intestin, où l'infection se réalise. Cette opinion que j'ai avancée et que mon élève, M, Le Gendre, a défendue dans sa thèse, repose sur une constatation clinique. En examinant et en interrogeant les malades atteints de fièvre typhoïde, on peut se convaincre que neuf fois sur dix existait chez eux une altération préalable de l'estomac. Cet organe est devenu impropre par suite de cette altération à jouer son rôle ordinaire de sentinelle avancée; si, doué de ses propriétés normales, il réussit à préserver l'intestin contre les entozoaires, il peut aussi le préserver contre le bacille typhogène. Au contraire vous observez avec une extrême fréquence chez les dilatés le tsenia et la fièvre typhoïde.

Quand les microbes ont réussi à pénétrer, avec ou sans effraction des surfaces cutanée et muqueuse, dans les tissus sous-jacents, une véritable défense est organisée par la réaction de l'organisme; aussitôt s'accomplit un apport de sucs, un afflux de liquides et aussi de cellules migratrices : celles-ci émigrent par diapédèse hors des vaisseaux qui les ont amenées et elles viennent cerner les agents infectieux, elles les emprisonnent d'abord entre elles, puis bientôt les font pénétrer dans leur propre substance et les digèrent.

L'idée de la destruction des microbes par les cellules, du phagocytisme, comme a dit Metschnikoff, est déjà bien ancienne; cette fonction dévolue aux leucocytes de nettoyer le sang de ce qui est impur était connue en partie. On sait depuis longtemps que des poussières colorées, des grains de vermillon (Bernard), des molécules de sulfure et de carbonate de plomb, des grains de pigment (Frerichs) sont saisis et fixés par les cellules amiboïdes et Ton a pu dire que les leucocytes sont les égoutiers de la circulation. On a dit aussi avec raison que ces cellules peuvent absorber des matières solubles; c'est à cette absorption que Hofmeister attribue la disparition rapide des peptones injectées dans le plasma sanguin. L'action protectrice exercée dans le sang par les cellules blanches du sang était donc chose vraisemblable. Peuvent-elles exercer une action semblable en dehors du sang contre les microbes? Metschnikoff a donné à ce sujet la relation d'observations curieuses. Il injecte sous la peau d'animaux naturellement réfractaires ou rendus artificiellement réfractaires au charbon du virus charbonneux non atténué; il voit les cellules migratrices arriver, englober les bactéridies, les faire passer dans l'intérieur de leur protoplasma et les détruire in situ. A des animaux non réfractaires il injecte du virus atténué et constate les mêmes phénomènes. En utilisant la vésuvine, substance qui a la propriété de ne colorer que les microbes privés de vie, on a vu que les bactéries contenues dans les leucocytes étaient bien mortes. Ce sont là des faits très intéressants; ils appellent encore une vérification qui n'a pu être faite par tous ceux qui l'ont tentée.

Il est en tout cas absolument démontré que les leucocytes se chargent de certains microbes; c'est ce qui a lieu pour le pus blennorrhagique. L'habitat naturel du gonocoque n'est pas le leucocyte; c'est la cellule épithéliale, ou le tissu lymphoïde sous-muqueux. Les leucocytes, en affluant entre les cellules épithéliales, entraînent tout^ce qu'ils peuvent de microbes; j'ai vu jusqu'à trente microcoques dans un seul leucocyte. Je ne sais d'ailleurs s'il en résulte dans la blennorrhagie une action protectrice, soit pour le malade, soit pour son prochain.

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M. Toussaint a émis une autre idée au sujet de la manière dont l'organisme est protégé contre la diffusion des microbes; il admet que, si les agents infectieux éprouvent de la difficulté à pénétrer des tissus dans le sang, c'est par suite de la prétendue matière phlogogène dont je vous ai parlé : celle-ci enflammerait les réseaux lymphatiques, amènerait la formation de thromboses dans les vaisseaux et en provoquerait assez complètement l'oblitération pour que les microbes ne pussent même aboutir au ganglion lymphatique le plus voisin. Personne n'a vu cela après Toussaint. En général, les micro-organismes capables de faire une migration pénètrent jusqu'aux ganglions lymphatiques du voisinage; là on les trouve dans les cellules, comme on y trouve les poudres inertes ou colorées. Ils y peuvent séjourner plus ou moins longtemps; mais, s'ils réussissent à se multiplier, ils arrivent à franchir la barrière ganglionnaire.

Les parois intestinales jouissent comme les ganglions du pouvoir d'arrêter certains agents infectieux (Ribbert). Le chorion peut avoir été envahi, mais, dans le passage à travers les diverses couches de la muqueuse, les microbes se trouvent poussés par les leucocytes jusque dans les follicules clos; ils y subissent quelquefois un temps d'arrêt, pendant lequel les cellules lymphoïdes peuvent les digérer.

Lorsque toutes ces barrières ont été franchies, et que les microbes sont arrivés dans le sang, quelle est leur destinée? D'après Metschnikoff le phagocytisme intervient encore et les globules blancs dévorent les nouveaux venus; cela est possible, mais non démontré pour le plus grand nombre des microbes. Wissokowitsch a échoué complètement dans la recherche des bacilles dans les leucocytes du sang; il est certain qu'en quelques heures tous les microbes injectés dans le sang disparaissent, même les pathogènes. S'ils sont de ceux à qui la vie est possible dans le sang, ils peuvent, il est vrai, y réapparaître ultérieurement; mais ils n'en ont pas moins disparu rapidement et pendant un certain temps. Qu'étaient-ils devenus?

On a supposé qu'ils s'éliminaient en nature, s'échappant par

les émonctoires, par la surface de l'intestin, par le rein, les glandes de la peau. M. Cornil, dans les expériences où il faisait des injections d'infusion de jéquirity, a vu des microbes s'échapper par des follicules pileux, mais cette expulsion exige comme condition nécessaire une lésion anatoinique des parties par où elle s'opère. Il ne s'agit pas en réalité de décharges bactériennes; l'issue des bactéries résulte alors d'accidents dus à la maladie, d'ulcérations consécutives à des embolies, d'infarctus rénaux, de néphrites : en général il ne se fait pas de diapédèse par des surfaces saines. La peau, l'intestin, le rein sont les organes de la dépuration chimique, et non des émonctoires pour les microbes.

Wissokowitsch suppose que les agents infectieux qui ont été introduits dans le sang en disparaissent parce qu'ils se fixent dans certains organes, les poumons, la rate, la moelle des os, ajoutons le corps thyroïde, les amygdales : certains organes paraissent plus spécialement appropriés, par leur structure anatomique, pour retenir les microbes. Dans les maladies infectieuses on constate le gonflement de la rate, des ganglions, du corps thyroïde quelquefois, des plaques de Peyer, des amygdales. (Les amygdalites sont de nature infectieuse.) Ces organes ne sont pas en réalité des voies d'élimination; ils sont des lieux de dépôt pour les microbes et peuvent souffrir de l'arrivée des hôtes incommodes que leur amène la circulation. Dans les amygdales, comme dans les tissus où ils ont pu faire diapédèse, les microbes sont retenus par les leucocytes.

Les cellules endothéliales des vaisseaux capillaires fixent et retiennent les agents infectieux; on peut les y reconnaître pendant un temps considérable. Le phagocytisme est mieux démontré peut-être pour les endothéliums que pour les leucocytes. Les microbes charriés par le sang s'agglutinent contre les parois des vaisseaux, pénètrent dans les cellules endothéliales, qui se gonflent. Bon nombre de microbes non pathogènes sont ainsi rapidement et définitivement détruits. Ceux qui sont pathogènes, se multiplient et reparaissent dans le sang au moment de l'infection secondaire.

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