LES OPINIONS DE M. PASTEUR
Examinons le développement historique de cette question .qui va prendre des proportions inattendues.
Le 9 février 1880, dans une communication à l'Académie des sciences, M. Pasteur, parlant de l'immunité qui succède à la lésion provoquée par l'inoculation de la culture atténuée du choléra des poules, s'exprime ainsi : « Le muscle qui a été très malade est devenu, même après guérison et réparation, en quelque sorte impuissant à cultiver le microbe comme si ce dernier, par une culture antérieure, avait supprimé dans le muscle quelque principe que la vie n'y ramène pas et dont l'absence empêche le développement du petit organisme. Nul doute que cette explication, à laquelle les faits les plus palpables nous conduisent en ce moment, ne devienne générale, applicable à toutes les maladies virulentes. »
Le 26 avril 1880, M. Pasteur a formulé l'autre hypothèse, celle qui invoque la matière empêchante, mais pour la combattre : « A la rigueur on peut se rendre compte des faits de non-récidive en admettant que la vie du microbe, au lieu d'enlever ou de détruire certaines matières dans le corps des animaux, en ajoute au contraire qui seraient pour ce microbe un obstacle à un développement ultérieur.
« Dans les cultures de notre microbe il pourrait y avoir formation de produits dont la présence expliquerait à la rigueur la non-récidive et la vaccination. Nos cultures artificielles du parasite vont encore nous permettre de contrôler cette hypothèse. »
Alors, il invoque l'expérience dont j'ai précédemment parlé : il évapore à siccité une culture de choléra des poules devenue stérile, dilue l'extrait avec du bouillon neuf jusqu'à concurrence du volume primitif, puis ensemence avec succès; il en conclut qu'il n'y avait pas de matière empêchante. Il ajoute : « On ne peut donc croire que pendant la vie du parasite apparaissent des substances capables de s'opposer à son développement ultérieur. Cette observation corrobore l'opinion à laquelle nous avons été conduit tout à l'heure. »
Le 3 mai 1880, M. Pasteur apporta enfin une expérience va-
lable au point de vue de l'immunité : « Nous avons démontré que ces extraits ne renferment pas de substances capables d'empêcher la culture du microbe. Mais n'en contiendraient-ils pas qui seraient propres à vacciner les poules? » M. Pasteur cite une matière toxique pour la poule, matière dont l'injection produit chez elle certains symptômes rappelant ceux de la maladie infectieuse : 120cc de culture de choléra des poules réduits à 2CC d'extrait aqueux déterminent chez la poule la somnolence, l'attitude spéciale que l'animal a dans cette maladie. Mais quand cette intoxication est passée, la poule n'a pas acquis l'immunité, elle demeure apte à contracter le vrai choléra des poules quand on lui inocule la culture non stérilisée.
Le 28 juin 1880, M. Chauveau a pensé qu'on ne pourrait pas appliquer rigoureusement cette doctrine à toutes les maladies infectieuses et que, pour le charbon, il y aurait lieu d'invoquer autre chose que l'épuisement de la matière nutritive. Mais cette première communication ne vise que l'immunité naturelle, innée. La théorie séduisante de M. Pasteur, dit-il, « s'applique à la plupart des cas d'immunité acquise par inoculation préventive; mais il me paraît difficile de l'adapter à l'immunité naturelle dont jouissent les moutons algériens à l'égard de la maladie bactéridienne. Les faits que je viens de faire connaître démontrent, en effet, que la bactéridie charbonneuse se comporte dans l'organisme des moutons algériens, non pas comme s'il était privé de principes nécessaires à la vie bactéridienne, mais bien plutôt comme s'il était un milieu rendu impropre à cette dernière par la présence de substances nuisibles.
« En très petit nombre, les bactéridies sont arrêtées dans leur développement par l'influence inhibitoire de ces substances. Très nombreuses, au contraire, elles peuvent surmonter bien plus facilement cet obstacle à leur prolifération. » M. Chauveau a en vue une matière inhibitoire, appartenant à l'organisme normal du mouton algérien et créant chez lui l'immunité naturelle contre le charbon; mais ce qu'il dit ne vise pas l'immunité acquise et il n'est nullement question d'une matière vaccinale sécrétée par la bactéridie. M. Chauveau avait cependant émis