‹ Thérapeutique des maladies infectieuses [electronic resource]Chapitre 8 sur 180 · ÉVOLUTION HISTORIQUE DES MALADIES INFECTIEUSES · texte numérisé non relu

ÉVOLUTION HISTORIQUE DES MALADIES INFECTIEUSES

traités antiseptiquement pendant l'épidémie de choléra de 1884 n'ont pas mieux guéri que ceux qui subissaient en 1873 la thérapeutique physiologique. C'est vrai, mais il serait injuste et puéril déjuger la puissance de l'homme sur les maladies d'après une seule maladie, dont la pathogénie est d'ailleurs à peine ébauchée, et pendant une aussi courte période. Quand on relit l'histoire des maladies épidémiques, si l'on y trouve des pages terrifiantes, il faut reconnaître que, vue d'ensemble, celte histoire est réconfortante et dépose éloquemment en faveur de la puissance croissante de l'homme sur les agents pathogènes.

Sans remonter bien au delà des temps modernes, ne savonsnous pas que la grande peste du xivc siècle, si effrayante qu'on l'appelait la mort noire, enleva en peu d'années 80 millions d'hommes en Europe? L'humanité a triomphé de cette peste. On pouvait cependant craindre que de telles hécatombes ne

fussent le préludede l'anéantissement de l'espèce humaine,

et pourtant pas une seule des populations ainsi décimées n'a disparu. Jamais, pensons-nous, un peuple ne s'est éteint par l'effet d'une maladie infectieuse. Il se peut que des espèces zoologiques aient disparu de la nature, à la suite d'une lutte malheureuse contre les microbes; mais je dis que, pour l'homme, il n'en est pas ainsi. On a vu, dans les temps modernes, l'extinction complète de certains peuples, des Caraïbes, par exemple, et nous assistons, de nos jours, à l'épuisement progressif des Indiens de l'Amérique du Nord et de certaines peuplades du Pacifique; mais ce sont les hommes et non les microbes qu'on devra accuser de la suppression de cçs peuples. Il a fallu, pour les détruire, non pas seulement la lèpre, et la syphilis et la tuberculose, que nous leur avons portées, mais surtout l'extermination systématique à laquelle nous substituons hypocritement aujourd'hui le libre commerce de l'alcool, et aussi la misère, conséquence des conditions sociales nouvelles que nous leur avons faites.

La lèpre, ce fléau qui a fait tant de malheureux dans le passé, a presque disparu le jour où l'homme a pris des mesures assez efficaces pour se protéger contre le microbe qui l'en-

BOUCHARD. Maladies infectieuses. 2

gendre. Dans cette lutte l'humanité a déployé à une certaine époque une vigilance et une ténacité dont on ne voit plus d'exemples; on a usé de mesures draconiennes. Et pourtant les savants ne croyaient plus à la contagion de la lèpre, mais les peuples, les gouvernements, l'Église y croyaient : d'un consentement unanime les lépreux furent tenus écartés de la communauté; on leur imposait d'annoncer leur approche par le son d'une cloche ou par la couleur du vêtement, afin que, avertis de leur présence, les autres hommes pussent les éviter. Le mariage leur était interdit. Aussi la lèpre finit-elle par s'éteindre.

A notre époque, où les mœurs sont plus douces, on n'aurait plus le courage d'employer de tels moyens de défense. On pense d'ailleurs qu'ils ne seront plus nécessaires, sous prétexte qu'il ne reste de cette maladie que quelques rares foyers épars sur le littoral méditerranéen et dans le nord de l'Europe, ou encore dans des régions lointaines. Dans ces régions, je le sais, la civilisation n'a pas atteint ce degré où l'hygiène individuelle tient lieu, comme on dit, des mesures rigoureuses et presque barbares des temps passés. Cet optimisme, croyezmoi, nous endort dans une fausse sécurité. Je ne veux pas faire entendre de paroles désobligeantes, ni entreprendre aujourd'hui le procès d'une époque qui semble être incapable d'un effort viril quand il ne s'agit que de défense sociale; mais j'ai bien peur que cette douceur des mœurs qui laisse végéter en toute liberté le microbe de la tuberculose ne permette bientôt au microbe de la lèpre de reconquérir notre Occident, d'où il avait été chassé par la persévérante énergie de nos pères. Ce que l'histoire nous enseigne, en tout cas, c'est que, quand il l'a voulu, l'homme a su se débarrasser de la lèpre.

Pour la syphilis, nous ne l'avons pas supprimée, mais nous l'avons infiniment modérée comme gravité et restreinte comme fréquence. Le chancre simple, nous en sommes maîtres; il y a vingt-cinq ans, on l'avait fait disparaître de Paris; telle était du moins sa rareté que, à l'hôpital Saint-Louis, lorsqu'il s'en présentait un cas, on conviait les élèves à contempler cette

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