CONSÉQUENCES TARDIVES DES MALADIES INFECTIEUSES
souvent tardives. Alors que le microbe pathogène est mort, la maladie n'est pas finie; l'homme la continue pour son propre compte; et, longtemps après, on voit se développer dans certains tissus et appareils des lésions qui sont l'expression tardive de troubles de la nutrition ayant pour origine la maladie infectieuse; on peut discuter si ces lésions sont le résultat d'une vulnération traumatique des cellules par les agents pathogènes ou d'une imprégnation par les produits toxiques de ces agents, mais le fait indiscutable, c'est l'origine infectieuse lointaine des lésions dont je parle.
Quand on étudie les maladies chroniques dans nos hôpitaux, maladies du cœur, des centres nerveux, du système artériel, des reins, on arrive presque fatalement à cette pensée qu'elles sont les séquelles de maladies infectieuses. On trouve un cœur malade trente ans après un rhumatisme, ou après une scarlatine, une fièvre typhoïde, une diphthérie, après la fièvre intermittente. L'endocardite peut succéder à toutes ces maladies; elle peut avoir été méconnue alors même qu'on la recherchait soigneusement pendant le cours de la maladie. Mais plus tard apparaissent des signes manifestes d'artérite, de lésions orificielles du cœur, d'altérations des reins.
L'existence de scléroses découlant de maladies infectieuses lointaines s'accrédite aussi pour le foie et le système nerveux; on reconnaît que des névrites périphériques, des scléroses de la moelle et de l'encéphale peuvent^avoir été engendrées par des infections anciennes. Gela n'est pas vrai seulement pour la syphilis, qui produit des désordres très longtemps après que les accidents spécifiques sont éteints. La tuberculose peut provoquer aussi des névrites et des lésions médullaires. L'ataxie locomotrice n'est pas l'apanage exclusif de la syphilis; je suis porté à croire qu'elle dérive quelquefois de la tuberculose, peutêtre par l'intermédiaire de quelque chose que le bacille a fabriqué. J'ai toujours été très frappé du grand nombre des ataxiques chez lesquels existe la tuberculose; la plupart en meurent, mais peut-être a-t-elle été chez certains la cause première du tabès; très souvent, dans les antécédents des
ataxiques, j'ai relevé la pleurésie, cette maladie qui si fréquemment est de nature tuberculeuse.
On est moins tenté de s'étonner que les maladies infectieuses aient ces suites lointaines quand on songe à ce fait expérimental que M. Charrin a fait connaître, la paraplégie tardive apparaissant chez les animaux qui ont reçu les produits solubles du bacille pyocyanique, et quand on voit aussi chez ces animaux les lésions rénales et cardiaques, la dégénérescence amyloïde et scléreuse des reins, l'hypertrophie du cœur. Je vous montrerai un lapin mort de tuberculose qui, trois mois après l'inoculation, présente une dégénérescence amyloïde du rein. Ainsi l'expérimentation nous prouve l'existence d'altérations anatomiques banales engendrées tardivement par des maladies infectieuses.
Le médecin ne doit pas ignorer l'existence de ces faits; il doit les prévoir, car il peut les prévenir, non pas qu'il puisse agir rétroactivement sur les microbes qui ont causé l'infection primitive, les microbes ne sont plus en cause dans la production de ces lésions lointaines. Quand survient la paraplégie chez le lapin qui a reçu de la culture pyocyanique, il n'y a plus de microbes dans ses tissus, il n'y a même plus de poison pyocyanique. Les antiseptiques ne trouvent donc plus leur emploi; c'est sur l'économie qu'il faut agir, et seulement sur elle. C'est la nutrition qu'il faut modifier au moyen de l'arsenic, des alcalins, des iodures. Il faut invoquer la médiation du système nerveux, qui est capable de redresser l'activité déviée des cellules. Par l'emploi des modificateurs hygiéniques et médicamenteux de la nutrition, on peut enrayer des lésions scléreuses déjà commencées et faire quelque chose d'utile. Dans l'ataxie par exemple, dans la néphrite syphilitique tardive on ne rendra aucun service au malade en le bourrant de mercure, tandis qu'avec les iodures et les alcalins on pourra peut-être influencer d'une façon avantageuse l'évolution du mal.