‹ Thérapeutique des maladies vénériennes et des maladies cutanéesChapitre 20 sur 58 · TROISIÈME VISITE · texte numérisé non relu

TROISIÈME VISITE

Les dangers de la conception.

— Docteur, vous voyez devant vous un pénitent, bien qu'il ne soit qu'à moitié coupable. Je me suis marié, comme vous me l'aviez permis...

— Permis ! oh !.. .

— Enfin! j'ai suivi vos bons conseils, exactement, tous sans exception. Seulement... je ne sais comment cela s'est fait. Mais depuis six semaines, il y a du nouveau.

— Madame est enceinte ?

— Hélas ! Et j'ai de rechef recours à votre expérience. Elle m'est d'autant plus précieuse que nous allons quitter Lyon. Ma femme n'accouchera pas ici. Renseignez-moi donc exactement, je vous prie, sur tout ce qui pourra arriver et sur ce que je dois faire.

— Bien volontiers. H y a ici quatre personnes en péril : votre femme, l'enfant, vous, la nourrice. Ecoutez :

Si vous avez engendré un enfant syphilitique — je dis si, car c'est loin d'être sûr — il peut, — je dis il peut, car c'est loin d'être constant, — il peut, étant dans le sein de sa mère, lui transmettre, à elle, la maladie qu'il a reçue de vous.

— Eh ! que me contez-vous là, docteur? Mon enfant infecter sa mère I... Allons donc! Quand une femme a la vérole, ça ne peut venir que de son mari ! — à moins que...

— Compris!... mais la science est en mesnre de répondre à vos railleries comme à vos doutes. Deux mots seulement, mais tâchez de vous en souvenir.

Quand un homme prend la vérole, c'est toujours par contact, n'est-ce pas? Aussi la voit-on toujours commencer, chez lui, par un chancre au point touché. Au contraire, s'agit-il d'une femme, et d'une femme enceinte? Eh bien! on voit quelquefois chez elle les accidents secondaires éclater sans qu'il y ait eu de chancre : et cette marche insolite du mal est la preuve qu'il s'est transmis d'emblée, par le sang, de l'enfant à la mère.

Donc, pour en revenir à vous, si vers le troisième mois — c'est le terme ordinaire — votre femme a de la roséole, des croûtes entre les cheveux, etc., tous accidents que vous connaissez par expérience, mais qui, chez vous, n'ont paru que six semaines après le chancre, faites-la traiter.

— Faites-la traiter!... c'est fort bien. Mais vais-je donc lui déclarer qu'elle est malade, et par là compromettre...

— Innocent ! on choisit son médecin, on se lie tout d'abord avec lui; puis, un jour on va le trouver. On commence par lui demander le secret ; et, mis au courant et introduit dans la famille, soyez sûr que, sous prétexte de l'un des mille malaises qu'entraîne toute grossesse, il saura bien faire absorber à madame la dose nécessaire du spécifique, étiqueté sirop pectoral ou grains de santé.

— Me voilà tranquille, docteur : tranquille sur ma femme. Mais vous m'avez parlé de l'enfant aussi. Si sa mère n'est pas malade, le sera-t-il, lui?

— Il pourra l'être, puisque vous l'êtes, vous ; tout comme il pourra ne pas l'être, quoique sa mère, elle aussi, ait été malade; tout comme, enhn, û pourra l'être, quoiqu'elle ait été traitée. Ici la médecine n'affirme rien, elle se borne avons dire : prenez garde.

— Et, dans ce doute, que faire?

— Sachez d'abord deux choses. Quand l'enfant naît infecté, il ne naît pas pour cela portant dès lors des signes apparents de l'infection : ces signes ne se montrent ordinairement que quinze jours, un mois, six semaines après la naissance. — Secondement, un enfant qui a du mal vénérien à la bouche peut le communiquer à une nourrice étrangère ; mais, si c'est sa mère qui l'allaite, il ne le lui communiquera pas. Elle est la seule nourrice qui ne puisse rien prendre de lui.

Réglez-vous là-dessus. De bonne heure laissez percer l'intention de voir madame nourrir. C'est aller au-devant de ses secrets désirs ; et elle ne manquera pas d'y acquiescer. L'enfant croît donc sous vos yeux ; vous l'examinez tous les jours (censément pour vous assurer cju'on le tient propre). Si vous lui découvrez quelques boutons k l'anus, aux parties, autour de la bouche, il sera traité discrètement par votre médecin, et tout est sauvé.

— C'est fort bien arrangé, en effet, docteur; mais vous n'oubliez qu'un point. Ma femme est très-délicate, vous le savez, et on lui a dit quelle ne pourra pas nourrir.

— Qu'elle nourrisse seulement deux mois. 11 n'en faut pas davantage. Si, à ce terme, l'enfant n'a rien eu, vous êtes sûr qu'il n'aura rien plus tard ; et l'on peut, dès lors, le confier à une nourrice, sans crainte qu'il l'infecte.

— Et si le lait manque à ma femme avant les deux mois expirés !

— On V suppléera par de bon lait de chèvre ou de vache.

— L'allaitement ailificiel ! . . . mais je l'ai entendu condamner par tous les médecins, comme funeste à l'enfant. Êtes-vous donc d'un avis différent, docteur ?

— Non, certes. Les chances de vie sont par là diminuées pour lui. Mais préférez-vous donc exposer à la contagion la nourrice qui s'en chargerait? Un enfant mort se remplace...

— Et une nourrice se guérit... Écoutez donc, docteur, vous en parlez, à^ votre aise. Entre la mort de l'un et la mala-

die de l'autre, en saine logique comme en saine morale, y at-il à hésiter?... Puis, j'agirai franchement; je préviendrai la nourrice de ce qui peut arriver ;»et avec de l'argent...

— Elle l'empochera et nourrira votre enfant à la bouillie. Même chez vous, même sous votre surveillance, ne doutez pas du succès de ses fraudes dictées par la plus juste frayeur. Femme et paysanne ! qui pourrait lutter de ruse contre elle ?

— Mais le bout de sein ne lui donne-t-il pas toute sécurité?...

— D'abord, elle ne le croira jamais et agira en conséquence. Puis il ne garantit qu'une région, et les plaques péribuccales, juxta-mentonnières de l'enfant menacent tout le pourtour du mamelon.

— Eh bien ! je m'abstiendrai d'avertir la brave femme, quitte à l'indemniser si le malheur arrive.

— Ah! vous comptez sur une transaction amiable !... C'est possible, cela s'est vu. Et si vous êtes assez riche pour étouffer sa plainte... et vos remords, essayez. Mais n'y comptez pas trop pourtant. Le droit des nourrices en pareil cas est maintenant reconnu, et surtout bien connu. La jurisprudence à cet égard est fixée par de nombreux arrêts, tous dans le même sens. Il n'est pas un juriste qui ne le sache, qui ne puisse éclairer sur ses intérêts et ses droits la nourrice et ceux qui l'entourent. Une indemnité ne vous sauvera pas, car elle vous tient par le procès et par la menace du procès ; et vous voilà, votre vie durant, à la merci d'une çrrossière villageoise, de son ivrogne de mari, qui savent comment il faut vous faire marcher et desquels il dépend que votre considération, que la paix de votre ménage, l'honneur de deux familles, l'avenir même de vos enfants aillent péricliter dans la publicité de débats scandaleux ! . . .

Âlcippe, à ce discours, je vous trouve un peu morne.

— Brrrr!.,. Oui, oui, décidément, docteur, vous avez

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raison. De deux maux, il est clair qu'il faut choisir le moindre ; et il est plus moral, je le vois maintenant, de priver le nouveau-né d'une chance de vie sur mille, que d'exposer — et presque à coup sûr, n'est-ce pas, — une pauvre femme bien innocente de mes torts !

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