A. DE P. J
« P. S. N'oubliez pas, docteur, de faire légaliser votre signature sur le certificat. »
Réponse.
« Monsieur,
« Vous voulez rassurer ma conscience, et c'est à la vôtre que je m'adresse. Ce que vous me demandez, si vous l'obteniez de moi, l'obtiendriez-vous sans remords?... Voilà une femme qui était saine, valide, heureuse. Par votre fait, elle devient malade, elle et son mari ; et vous voulez à son malheur ajouter encore le déshonneur. Oui, le déshonneur! car au village, ces sortes de maux flétrissent autant qu'ils infectent.
« Cette réflexion seule, j'en suis sûr, monsieur, vous inspirera une idée plus juste de la situation. N'attendez pas de moi ce que, faute d'y avoir bien pensé, vous appelez un acte de complaisance. Ce serait me rendre , par un mensonge, complice d'une mauvaise action.
« D'ailleurs, il faut que vous le sachiez, en agissant ainsi je me compromettrais sans vous sauver, car ce que j'aurais affirm.é serait immédiatement démenti par l'évidence. Votre
avoué, — qui en ceci est un ignorant, — et votre médecin, — à qui vous avez laissé tout ignorer. — croient les faits obscurs. Ils ne sont malheureusement que trop clairs! Le mal chez la nourrice a commence par^ le sein, et elle n'a commencé à en avoir qu après que votre enfant en a eu luimême. Voilà ce qu'établira la plus simple enquête. Or, cette succession dans l'ordre d'apparition, dans la localisation des symptômes chez l'un et chez l'autre sujet est votre condamnation assurée auprès de n'importe quel tribunal.
« Songez, d'ailleurs, à un autre intérêt plus cher, celui de votre enfant. Sa nourrice, si elle se soigne dès à présent, peut être encore pour lui une bonne nourrice ; mais cest la seule qu'il puisse avoir maintenant. Ménagez-la donc ; ne l'indisposez pas, ne l'aigrissez pas, elle et son lait, par la menace d'un procès.
« Ma conclusion se pressent, monsieur. Rien n'est compromis jusqu'à présent. Vis-à-vis de votre famille, de votre docteur, de la nourrice, vous pouvez encore exciper de votre bonne foi. Allez trouver le médecin et sachez vous en faire un allié. Dites-lui que vous avez été malade, en effet, mais que vous vous étiez cru guéri; ajoutez, si vous voulez, que je vous avais garanti la guérison : cette responsabilité-là, je puis la porter. Qu'il soit votre intermédiaire auprès de la nourrice, et cela au plus vite, sans laisser aux hommes de loi le temps de la circonvenir; qu'il la traite elle et son mari, en leur annonçant bien que visites et remèdes, tout sera gratis ; que, immédiatement aussi , il leur remette comptant une somme, au prix de laquelle ils signeront un désistement en règle. Avec cela, vous voilà, nous voilà tous tranquilles, car soyez sûr que je m'associe pleinement à vos inquiétudes. L'enfant est sauvé, la nourrice satisfaite, votre femme reste en dehors de tout: mon confrère, mis à l'abri des poursuites, a, pardessus le marché, la clé d'un mystère qui, au point de vue de la science, devait bien le préoccuper un peu. Je ne vois plus
que la belle-mère, dont les sourcils froncés... Mais ça c'est votre affaire, mon cher client. Rendez-la heureuse!... Et croyez à ma plus cordiale sympathie.
CIKQUIÈME VISITE.
t.e blnnnorrliagien fiancé.
— Mon cher docteur, il faut que vous me tiriez d'un mauvais pas. Je vais me marier: le jour est fixé. Et... voyez ce qui m 'arrive !
— En effet, c'est une belle chaudepisse avec inflammation commençante. Ça date de huit ou dix jours, n'est-ce pas?
— Oui, docteur. Dix jours, tout au juste. Puisque vous avez si bien deviné, sauvez-moi, je vous en prie.
— Et vous, puisc[ue vous avez si bien vu commencer la maladie, pourcjuoi n'êtes-vous pas venu me trouver plus tôt?
— Ah ! voilà ! un pharmacien m'avait assuré que ce n'était rien ; qu'il me guérirait avec des injections de sa composition, à 5 francs le flacon. Mais, j'ai compris trop tard qu'il m'a trompé, ou qu'il ne sait pas son métier.
— Pardon, c'est le mien qu'il ne sait pas ; et c'est assez naturel, ne l'ayant point étudié... Mais laissons cela, vous voilà à la tête d'un écoulement qui va durer cinq ou six semaines au minimum. Et... à cjuand votre mariage?
— Dans trois semaines, docteur. Et c'est le dernier délai... Je l'ai déjà fait reculer autant que possible.
— Eh bien !
— Eh bien?... Mais je m'adresse avons, docteur, pour que vous abrégiez ce temps de moitié. Avec votre talent et votre réputation, moi consentant d'ailleurs à faire absolument tout ce que vous ordonnerez, il me semble que je ne demande là rien de bien extraordinaire.
— Merci bien de votre bonne opinion. J'aurais pu la méiter; si vous m'aviez consulté au début de la maladie. Mais,
aujourd'hui qu'elle est déclarée, nous n'avons plus les mêmes moyens pour en triompher. Nous ne l'étoufferions un instant que pour la voir reparaître dès qu'on cesserait les remèdes, et reparaître devenue alors plus rebelle k nos moyens de traitement.
— Vous êtes désespér^mt, docteur. Que faire donc? Faudra-t-il, pour une pareille misère, renoncer à mon mariage ?
— Peut-être serait-ce, en somme, le meilleur parti. Mais avec une ferme décision et beaucoup d'empire sur soi-même, on peut se tirer de là. Etes-vous décidé?
— Parlez, maître, et j'obéis!
— Il faut, d'abord, renoncer à user de vos droits de mari pendant les quinze ou vingt premiers jours —
— Renoncer ! oh ! docteur, que me dites-vous là ?
— Eh quoi ! déjà vous reculez ! et cette obéissance annoncée?...
— Ecoutez donc, docteur : j'ai promis... tout ce qui ne dépend que de moi. Mais je ne saurais m'engager pour autrui. Et « ce que femme veut » vous savez !...
— Vraiment !... Mais est-ce donc une veuve que vous allez épouser ?
— Non, docteur, c'est une jeune personne parfaitement bien. Mais, pour mon malheur, elle a été élevée dans un pensionnat de Paris; et vous comprenez... Tenez, pour être franc, je suis sur que, sans rien savoir, elle s'attend bien à quelque chose ! . . .
— Eh bien ! voyons : notre interdiction n'est point sans appel, et il y a un tempérament à l'usage de ceux de nos clients qui en ont trop ; car je soupçonne fort, mon gaillard, que c'est votre propre cause, non celle de madame, que vous plaidez en ce moment.
— Et quand ce serait, mon Dieu ? Un homme de trente ans n'est-il pas excusable de sentir et de penser autrement qu'un docteur de soixante ?
— Fort bien I voici donc à quelles conditions je vous peiv mets d'être jeune. Nous allons, dès à présent, traiter votre maladie par les adoucissants les plus actifs (boissons délayantes à profusion, bains tièdes prolongés et répétés tous les deux jours, opiacés, bains locaux, laxatifs, révulsifs sousuréthraux, anti-érectifs, hygiène appropriée). De cette manière, l'inflammation au jour de la noce sera considérablement diminuée.
— Et alors ?
— Alors, écoutez bien ceci : pendant les quarante-huit heures qui précéderont le mariage, — le mariage à l'église, — vous boirez, matin et soir, une cuillerée à bouche de potion de Chopart, et vous ferez quatre ou cinq fois par jour une injection astringente (je vous en écrirai, le moment venu, la formule). Grâce à cette médication, vous serez momentanément sec au jour voulu , et pourvu que vous ayez soin d'uriner un instant avant, par excès de précaution, tout ira bien, car tout ira sûrement.
— Ah ! docteur, que je vous remercie ! Laissez-moi vous serrer la main. Je savais bien que la science et vous, vous étiez gens de ressources. Me voilà donc sur d'être guéri, et guéri en quarante-huit heures ! Savez-vous que quand vous le voulez, docteur, vous faites bien les choses !
— Oh! oh! mais nous ne nous comprenons plus, mon ami. Je n'ai point dit que, après ces deux jours de traitement, vous serez guéri. Je vous indique seulement, sur votre demande, un expédient, un moyen de tarir temporairement le flux contagieux. Je vous mets à même de planter votre drapeau, de prendre possession sans danger ; mais pour pouvoir ensuite cultiver le terrain conquis, il faudra et un nouveau traitement, et des privations ainsi qu'une diplomatie toutes nouvelles.
— Comment, docteur ! ce que vous aurez si habilement obtenu, il faudra le laisser perdre ! car, c'est bien de couler à nouveau, j'allais dire à perpétuité, que vous me menacez. Mais
cependant puisque j'aurai été, à un moment donné, guéri, le plus fort ne sera-t-il pas fait? Et n'y a-t-il donc pas de remèdes pour me maintenir dans cet état ?
— Non ! l'espérer serait la plus complète des illusions, y travailler la plus dangereuse des fautes; croyez-le, sur ce point, il n'y a pas de transaction possible. Autant j'ai été accommodant tout à l'heure, autant, ici, je dois me montrer rigoureux. Il faut absolument, — absolument, vous l'entendez ! — que, dès le lendemain, vous permettiez à l'écoulement de reprendre son cours.
— Et pour combien de temps ? Pour un ou deux mois, peut-être ! . . . Ah ! docteur, vous êtes cruel !
— Cruel !... mais permettez ; ce n'est pas moi qui juge ici, c'est la nature qui vous condamne ; et je ne fais, en ce moment, que vous signifier d'avance son arrêt. Vous n'avez pas le choix entre les deux partis. Vous voyez-vous, au lendemain des noces, tâchant, à force d'injections et de copahu, de vous rendre capable de continuer la vie conjugale?... Hélas! au prix de souffrances locales sans trêve, d'assujettissements honteux pour dissimuler le traitement, de craintes incessantes pour la santé de madame, vous ne pourriez espérer que de faire pendant encore douze ou quinze jours un fort piteux mari. Mais lorsque enfin, de guerre lasse, vous cesseriez les remèdes, l'écoulement reparaîtrait tel qu'auparavant, mais plus indomptable, vu l'habitude des remèdes prise.
— Allons, docteur, je vois qu'il n'y a pas à hésiter, je me livre à vous. Que faire?
— Agir non en mari, mais en homme : aborder de front la situation. Dès le surlendemain de la cérémonie, prétextez une indisposition. Ce que madame éprouvera elle-même alors par suite des premières approches lui fera à merveille comprendre ce dont vous vous plaindrez, vous. N'usez, pour le désigner, que de termes vagues. Bornez-vous à parler d'échanffement, à'ardeur cVunne. Que jamais, surtout, q.ue jamais.
entendez-YOus, clans un de ces épanehements si naturels entre jeunes époux, il ne vous arrive de dire ou de laisser deviner la vraie cause. Ce mouvement part cVun bon naturel, je le reconnais, car la confession est le besoin d'une âme délicate. Comme moraliste j'y applaudis donc ; mais comme vieux praticien, je dois vous avertir^ Tôt ou tard, vous auriez à regretter un tel aveu; à la première discussion, votre femme, ignorante aujourd'hui, mais bieïi vite éclairée par ses bonnes amies, s'en emparerait, et en ferait retentir le ménage, au besoin les tribunaux !
— Merci, docteur, merci bien de l'avis. Mais quant à moi. quel traitement devrai-je suivre durant ce temps d'épreuve ?
— Trois verres d'eau par jour et deux bains par semaine.
— Et puis?...
— Et puis c'est tout... en fait de médicaments, du moins. Joignez-y la continence, une certaine surveillance du régime, sans rigueurs trop compromettantes ; et, avec l'aide du temps, vous arriverez ainsi à l'époque où, en huit ou dix jours, de faibles doses d'opiat et quelques injections d'eau et de vin vous remettront en pleine et sûre disponibilité... Allez, et ne péchez... que le moins possible.