ANOREXIE
de la névrose, et se inonlrc à l'élal d'idée fixe qui devient ordinairemenL de plus en plus tenace. La médication héroïque de l'anorexie, c'est Visolemenf, dont Charcot (1) a montré le premier toute l'importance. L'isolement sera conseillé dans un établissement d'hydrothérapie, car l'eau froide est un excellent adjuvant de la méthode. SoUier (2) a minutieusement décrit l'application du traitement. Dès le premier jour, le médecin seul doit faire manger le malade ; dès le premier repas, il doit montrer qu'il est le maître, et ne faire aucune concession ni sur la nature ni sur la quantité des aliments. L'injonction peut sufFire la plupart du temps; si elle ne réussit pas, il faut s'adresser au gavage, et dans ce cas, employer la voie nasale plutôt que la voie buccale, car la première a quelque chose de répugnant qui détermine plus facilement le malade à manger seul; de plus elle est seule possible, quand la résistance est absolue, ou lorsque le passage de la sonde détermine une contracture du pharynx. La suggestion hypnotique agit certainement contre l'anorexie; mais SoUier réprouve ce moyen comme méthode thérapeutique absolue, aussi bien que le gavage, l'électrisation, etc., parce qu'il laisse le malade passif, et que, s'il l'améliore au point de vue nutritif, il ne guérit pas son trouhie mental. L'hypnotisme pourra cependant rendre des services, en détruisant l'association que le malade fait dans son esprit entre les aliments et les accidents (vomissements, etc.), que leur contact détermine.
Le traitement n'a pas de limite précise; il est plus
(1) CiiAucjT. Mal. du sy.st. nervci/.v, p. 239, t. III, 1887.
(2) Soi,i.iF.:i. Anorexie Iiystcriquc. lirviic de Médecine, -p. 623,
82 IlYSTÉRIli
court, si on a employé la mélliode radicale décrite plus haut et non la méthode progressive. Un ne rendra le malade à sa famille que lorsqu'il aura perdu toute tendance à l'anorexie, et que son corps aura recouvré à peu près le même poids qu'avant la maladie.
La neurasthénie, dontlenom date de vingt-cinq ans à peine, est en train de prendre une place si considérable dans la neuropathologie, qu'on pourrait se croire en face d'un mal nouveau résultant de l'excès de la civilisation. Si cependant la lutte de plus en plus ardente pour l'existence augmente en effet la fréquence du mal, il n'en existe pas moins depuis longtemps. Mais trompés par la diversité protéiforme de ses phénomènes, par la nature de ses manifestations exclusivement subjectives, les auteurs la confondent avec le nervosismeen général: J)iqKm (Eréthisme nerveux, 1819), /?ra<7i(»^ (Névrospasmie, 1832); 6'm.se (Névrose protéiforme, 18-41); il/(9«7!^>rf/ (Névrose par épuisement, 1837); Samlras (Cachexie nerveuse, 18G0); BoucJiut (Nervosisme aigu et chronique, 1860). D'autres isolent les symptômes de la maladie elle-même dont ils font desentités morbides : (Irritation spinale, 1830);
WalIeLv (Névralgie générale, 1811) ; Krishaher (Névropathie cérébro-cardiaque, 1873) ; Xemi (Maladie cérébro-gastrique, 1879).
Beard (1) crée le nom de neurasthénie (18G8-69) et l'élève, en 1880, au rang de maladie autonome. Depuis, pour ne citer que les travaux les plus im-
(1) Beap.d. Neiirasllienid {nervoiis ej'/iui/.s'inn). ILs- nrili/re, symploms and Irailejneiit. N.-Yovk, 18-iO —Ils cuises and consC' 7!/e?iccs, N.-York, 1881.
84 M£URASTlll'-:Nlli
porlanls, Weir Milchell (1) décrit la neurasthénie lëminine, et applique à ses formes intensives un traitement purement hygiéniquequirendde précieux services. Charcot, dont les idées sont reproduites dans ses Leçons du mardi (2), une revue générale de Blocq(3) et un livre de Levillain [à], découvre au milieu de la diversité des symptômes et des formes de la névrose, dss traits constants, des stigmates' qui, aussi bien que ceux deriiystérie, affirment l'autonomie de la maladie; de plus, il établit sa combinaison fréquente avec l'hystérie, et la part exclusive que prennent ces deux affeclions à la constitution de la névrose traumatique des Allemands. Enfin Bouverel (5) et Mathieu (G) ont fait paraître récemment un excellent travail d'ensemble, dans lequel ils étudient particulièrement la dyspepsie de la neurasthénie.
La neurasthénie est comme l'hystérie une névrose à siège cérébral. Si on cherche à la définir dans son essence, on peut dire avec Blocq (7), en la comparant avec l'hystérie, que, si dans celle-ci, le champ de la conscience est rétréci, ce qui donne une intensité dominante à l'idée qui réussit à y pénétrer, dans la neurasthénie existe au contraire une dépression réelle de toutes les parties de l'intelligence, dépression qui entraîne l'incapacité de réaliser les idées. Une autre conséquence est l'aU'aiblissement du pouvoir régula-
(1) Weir Mitciieli.. Du Iraiteiyient de la Neiirasthcnie. Tra.-
duct. franc, Paris, 1881.
(2) CiiARCOT. Le.co"s 1888-89.
.(:!)F. Blocq. La Ncuraslhcnic et les Neurasthéniques. Gazelle des hôpitaux, p. 42u, 1891.
(■'.) Levillain. La neurasthénie. Maladie de Beard. 1891. BouvERET. La Neurasthénie, épuisement nerceux. Pans,
!(r.) Mathieu. Neurasthénie, épuisement nei'veu.r. Pans, 1892 (1) Blocq . Loc. cit.
NATL'RE ET l'ATUOC.ÉME
leur du cerveau sur lesautres parties du système nerveux; elle permet aux fonctions viscérales en particulier, ({ui s'exercent ordinairement d'une façon •inconsciente, de devenir conscientes, et de causerpar là toute une série de sensations anormales qui obsèdent le cerveau.
Les facteurs palhogéniques de la neurasthénie se réduisent à deux :1a prédisposition créée par l'hérédité et le surmenage du système nerveux. L'hérédité est fréquente, et on la retrouve dans toutes les formes graves de la névrose, mais elle n'est pas indispensable. Quand elle existe, c'est rarement l'hérédité similaire, mais le plus souvent l'hérédité de transformation : elle succède à des névropalhies diverses, et même à la goutte, aurhumatisme (Huchard), qui, on le sait, appartiennent à la grande famille nerveuse.
Vigouroux (1) vient d'affirmer davantage l'étroitesse de ce rapport avec l'arthritisme. Pour lui, tous les neurasthéniques sont des arthritiques, non pas que l'arthritisme soit à lui tout seul la condition suffisante, mais il est la cause prédisposante nécessaire. Et ce rapport n'a pas seulement un intérêt théorique, mais il a dans la pensée de l'auteur un intérêt pratique de premier ordre, car il inspire le régime alimentaire des neurasthéniques, qui pour celui-ci est la condition principale du traitement.
L'auteur appuie sa théorie sur 130 analyses d'urines faites par Gautrelet suivant une méthode spéciale. Ses deux caractères principaux sont la recherche de Vaciilifé lotaJe dosée en acide phosphorique, et l'étaldissemen t d'un ropj'jicieiit urologique iiidiritli/el, qui permet de
■ 1) Ncuvasllicnie el arllirilisme. M;iloine. l^iris, 1893.
86 NEUHASTIIÉNIE
comparer slricteinent toutes les analyses. Dans la composition de ce coefficient entrent non seulement le poids mais la taille, le régime alimentaire, l'exercice, les médications, les saisons même, d'où des corrections successives qui modifient plus ou moins le chiffre primitif. Ce chiffre ainsi modifié est le coefficient individuel. On multiplie par lui Y unité urologique absolue^ c'est-à-dire la moyenne obtenue pour chaque élément normal de l'urine et par kilogramme de poids chez un grand nombre d'individus sains et comparables d'âge, de taille, etc. Les résultats sont représentés par un tracé dont les sinuosités rendent facilement appréciables les variations des divers éléments, l'état physiologique étant représenté par une ligne horizontale.
Or les résultats des analyses sont chez les neurasthéniques d'une uniformité surprenante : toujours Vurine est lujperacuh avec diminution des produits excrémentitiels normaux et augmentation anormale des produits d'oxydation incomjMte. Le trait le plus saillant est l'hyperacidité, souvent de o à 6 fois supérieure à la normale ; et cependant l'acide phosphorique est diminué; son rapport à la normale est généralement inférieur à celui des éléments fixes ; mais l'acide lactique est en quantité parfois considérable ; dans deux cas il dépassait 10 grammes par 24 heures. Une autre constatation qui a son intérêt, c'est l'augmentation presque constante des leucomaïnes et des sulfocyanures, et la présence d'indican, d'indol et de skatol. L'urine, reflétant l'état du sang, accuse donc une (lyscrasie acide, que l'auteur rapproche de l'artlirilismc de Bazin, des maladies par nutrition relardante de Bouchard. Sans contester ces troubles nutritifs, et k supposer qu'ils rentrent tous dans un
NATURE ET PATUOGÉNIE
cadre aussi uniforme, leur banalité parail cependant insullisante pour produire ces désordres si spéciaux du sjslème nerveux, d'autant plus que, selon Vigouroux lui-même, l'arthritisme survit à la guérison de la neurasthénie.
Quant au surmenage du système nerveux, qui résume à lui seul toutes les causes déterminantes, il s'exerce soit dans la sphère intellectuelle : excès de travail sans repos suffisant, surtout lorsqu'ils sont accompagnés de préoccupations morales, soit dans la sphère de la sensibilité: toutes les passions dépressives, amour contrarié, angoisses prolongées, revers de fortune, peur, etc. Le traumatisme, qui joue un si grand rôle dans la production de l'iiystéroneurasthénie, ne peut-il être assimilé à un surmenage dont l'inlensité compenserait la courte durée? D'autre part, la débilitation du système nerveux peut succéder aux maladies infectieuses, aux désordres des appareils digestif, génito-urinaire. Ces deux derniers points, très controversés encore, méritent un peu de discussion, car la question de pathogénie exerce une influence notable sur le traitement. Continuant en quelque sorte les idées de Beau, qui avait rattaché aux troubles digestifs toute une série de phénomènes nerveux constituant une sorte de maladie générale, Bouchard (I) fait dériver la neurasthénie de la dilatation de l'estomac avec stase alimentaire et diminution de l'acidité chlorhydrique normale, ainsi ([ue des auto-intoxications qui en résultent; Hayem (2) donne le premier rôle à la dépréciation du chimisme stomacal, qui amène la
. (1) Bouchard, f.eçoiis sur les aulo-iiUoxiraliom. Paris, 1887. (2) Haykm et WiNTKR. Chimisme sluniaci'l.
NEURASTUÉME
lormalion de produits albuminoïdes anormaux, mais reconnaît cependant que, dans certains cas, la dispepsie est sous la dépendance des troubles nerveux. Glénard (1) met au premier plan les altérations de la statique abdominale : entéroptose, à laquelle s'ajoute accessoirement le prolapsus du rein, du foie et de la rate, étroitesse du gros intestin, gastroptose et atonie gastrique. Le cycle de ces désordres débute par le prolapsus de l'angle droit du côlon. Mais, comme le fait observer Charcot, beaucoup de neurasthéniques avérés digèrent bien, et, par contre, nombre de grandsdilatésne sont pas neurasthéniques. De plus, ces troubles débutent souvent brusquement en même temps que la neurasthénie même, et leurs variations suivent exactement celles des accidents nerveux. Pour l'entêroptose, tout en reconnaissant l'exactitude du fait et l'importance de ses conséquences thérapeutiques, elle dépend de l'atonie gastro-intestinale qui procède elle-même de l'épuisement nerveux. Tous ces phénomènes doivent donc être envisagés non comme une cause, mais comme un résultat d'une altération primitive du système nerveux.
Telle est aussi la façon dont il faut envisager les désordres des organes génito-urinaires : ainsi chez l'homme, les affections chroniques de ces organes, la masturbation, les excès sexuels, laspermatorrhée. Cependant il est possible que la perte répétée d'une humeur dont la conservation paraît particulièrement uLde à la réparation des forces nerveuses, ne soit pas sans iiilkience sur le développement de la névrose.
(1) Glen.'.rd. Dyspepsie nerveuse. Détorminalion d'une espèce. Paris, 188"). — Revue générale sur la neurasthénie et î'entéroplose [llev. de Médecine, ydnviov 1887.)