LE REVERS DE LA MÉDAILLE
J’ai esquissé les merveilleuses facultés du somnambulisme lucide; j’ai fait pressentir le parti que l’on pourrait en tirer. Mais hélas ! que de déceptions attendent le chercheur! que d’efforts, que de tentatives il lui faudra faire
pour trouver un sujet d’élite et qui ne le trompe point! Il faut qu’il soit en garde, non-seulement contre ceux qui dorment réellement, car' ce sommeil étrange est capricieux, variable dans son intensité et dans sa durée, mgis aussi contre ceux qui veulent simuler ce sommeil, ou ceux qui ne se trouvent que dans un sommeil incomplet.
L’homme est soumis à d’étranges illusions : il semble voir toute chose à travers un prisme, et la vérité n’arrive à son entendement que bien rarement pure de tout alliage. Pourquoi en est-il ainsi? Il est tout naturel d’en attribuer la cause à l’imperfection de sa nature et aux vices de son éducation. Les chiffres seuls appliqués à un certain nombre d’objets lui offrent quelque certitude, tout le reste lui échappe ; l'erreur, le mensonge l’environnent de toutes parts, et si, pour en juger, il veut s’en rapporter à lui seul, ses sens lui font défaut. Pour bien expliquer les choses, il faut les comprendre et les connaître, et nous ne sommes nés ni pour tout connaître, ni pour tout comprendre : les plus sages et les plus instruits des mortels meurent dans l’ignorance après avoir beaucoup cherché, beaucoup vu et beaucoup médité. La vie est un mirage, un mensonge, une constante illusion. L’histoire elle-même est menteuse, car les mobiles qui font agir les hommes restent toujours inconnus : les sollicitations intérieures, qui ont déterminé des actes, viennent d’une source tellement mystérieuse et l’esprit de discernement , donné d’ailleurs à un bien petit nombre d’hommes, si limité dans son étendue, qu’il ne nous est pas possible de connaître leur point de
départ. On s’explique ainsi la lenteur de la marche de l’esprit humain, ses incertitudes, son élévation et ses chutes. L’expérience sans doute est un flambeau, mais tous les hommes ne savent point observer; la plupart regardent sans voir et écoutent sans entendre ; c’est ainsi que dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois; nous sommes de ce royaume, et il n’y fait pas bon attaquer les erreurs patentes et publiques, il y a des lois d’Etat qui les défendent ; mais je n’ai point à m’occuper de ce qui est étranger au somnambulisme, je reviens donc à mon sujet.
J’ai, dans un autre ouvrage, décrit les symptômes qui font reconnaître le développement du sommeil, j’ai dit comment on pouvait acquérir la certitude de son existence réelle: pour celui qui sait, l’erreur est peu possible; pour ceux qui commencent, rien n’est plus facile que de les tromper.
Sans exagérer les choses, sur quatre somnambules de Paris, il y en a à peu près une qui ne dort pas du tout; une dont le sommeil a existé, mais qui n’existe plus aujourd’hui qu’à l’état de réminiscence , suffisant néanmoins pour exciter quelquefois de véritables surprises; une autre qui n’est vraiment lucide que par instants : si le consultant arrive dans ces heureux moments, il aura de bons conseils, sa consultation sera sans prix. Mais cette lucidité pure, merveilleuse qui vous plonge dans l’étonnement et l’admiration, vous ne la rencontrerez que dans la famille, ou bien iorsque le sommeil se manifeste pour la
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première fois, qu’il n'a pu être profané, que le donneur ne s’est point encore réfléchi : tout est sérieux alors, les sensations sont vierges, l’oracle ne ment point.
Le public consultant n’a point de moyens pour se préserver de l’erreur; trop souvent mystifié, au lieu d’accuser l'instrument vicieux qui l’a trompé, il s’en prend à la vérité qu’il considère dès lors comme une fourberie ou un mensonge. Combien n’ai-je pas eu dans ma vie l’occasion de rectifier ce faux jugement; que de fois n’ai-je pas eu à signaler moi-même des faits coupables venant de ces gens douteux dont nous parlions tout à l’heure! Je ne puis énumérer ici toutes ces erreurs, ces œuvres de charlatanerie qui sont du reste en tout semblables à celles que nous offre la médecine.
On a cherché plusieurs fois à me duper, à me tromper; mais, méfiant autant qu’on peut l’être, comme l’usurier je regardais toujours si la pièce était bonne. Je ne vais citer qu’un fait où les mesures étaient si bien prises, le piège si artistement tendu, que je crois, ma foi, que tous s’y seraient laissés prendre; mais, comme ie renard, je llairais trop bien l’amorce.
Un jour, vint chez moi un magnétiseur accompagné d'un sujet très-remarquable, très-extraordinaire, découvrant les trésors cachés, les objets perdus, et ayant encore beaucoup d’autres facultés... — « Voilà qui est merveilleux, et je serais bien désireux de le voir à l’œuvre. — Rien n’est plus facile, et nous venons chez vous pour justifier la chose. »Et comme on me montrait des épingles en
or, des chaînes du même métal, des pièces d’argent et d’or, — « Ce n’est pas cela que je vous demande, je ne doute point de l’existence de ces métaux, seulement j’ai le plus grand désir de les voir découvrir. — Rien n’est plus aisé, ajouta-t-on encore, venez avec nous dans un lieu quelconque, et s’il y a des objets d’or ou d'argent enfouis, nous les découvrirons. » J’avoue que je fus ébranlé.
Résolu de pousser jusqu’au bout l’aventure, je pris rendez-vous pour le lendemain, pour aller au bois de Boulogne. L’heure venue, nous partîmes tous ensemble. Je choisis moi-même la partie du bois à explorer. Le temps était sombre et il pleuvait même un peu ; néanmoins l’étonnant sujet fut endormi dans une allée, et son magnétiseur lui dit de chercher. Bientôt le sujet se mit en quête, traversant les fossés, les broussailles, et cela dans des lieux où certainement aucun de nous n’avait encore pénétré. Je suivais avec anxiété ses démarches, j’épiais ses moindres mouvements; enfin le sujet se baisse, fouille ou plutôt gratte dans la mousse et découvre, quoi? une pièce de cinq francs; puis, plus loin, des gros sous, une pièce de deux francs, une pièce de cinquante centimes... C’était curieux, intéressant au possible ; mais comme l’herbe était mouillée et que la pluie tombait plus fort, nous remîmes au lendemain notre recherche de trésors. J’étais ébranlé, mais non convaincu ; j’étais certain pourtant qu’on n’avait pas pu pratiquer des cachettes : il y aurait eu des signes indicateurs que j’aurais reconnus, car j’étais sur mes gardes. La
nuit me parut longue Le jour venu, nous nous ren-
contrâmes à l’endroit fixé, et nous voilà de nouveau cherchant, furetant à travers la ramée, comme des chasseurs qui suivent un chien sur la piste d’un lapin. — J’avais choisi un autre endroit du bois. — Bientôt le sujet trouve une montre d’or et sa chaîne; — la montre n’avait plus de verre, il nous fut dit qu’elle venait d’une amazone dont le cheval avait fait un écart, que sa montre, dans le soubresaut qu’elle avait éprouvé, avait été lancée au loin. Celte explication paraissait plausible, car nous étions près d’un chemin. — Bientôt encore nouvelle trouvaille : cette fois, c’étaient des pièces de cinq francs, huit ou dix, qui me paraissaient, à moi, venir, non de la surface de la terre,
mais de sept à huit pouces de profondeur : c’était bon à
prendre ; mais comme on m’en offrait moitié, — non, dis-je, une seule pièce me suffit comme souvenir. — Enfin nous trouvâmes, outre la montre, à peu près cent trente francs de diverses monnaies dans une étendue de deux kilomètres de terrain.
Dans toutes ces pièces déterrées on n’apercevait pas une seule pièce ancienne : cela me donnait à penser que du vieux biilon m’aurait beaucoup plus frappé. L’esprit inquiet, je redoublai d’attention'; mais quelle que fût ma vigilance et ma vélocité, je n’arrivai jamais assez à temps près du sujet pour voir tous ses mouvements. En tournant et retournant les pièces trouvées, un fait me surprit, — la terre était humide et les objets trouvés étaient secs; — je gardai pour moi mon observation : on va voir plus loin
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comment le hasard me mit à même d’en apprécier la valeur; jusque-là je restai soucieux, ce que je voyais était trop beau pour être vrai.
On m’avait dit que le sujet n’avait point d’argent sur lui, — comment s’en assurer? pouvait-on montrer de la défiance à des gens désintéressés au point de vous mettre bénévolement de moitié dans leur bonne fortune? — Je me livrai donc à des réflexions sans fin, partagé entre mes doutes, la crainte de les voir confirmés et le désir du succès : la réussite assurait à la fois le moyen de prouver la vérité, et le moyen de s’enrichir. Le magnétiseur et son sujet étaient radieux, ils ne se doutaient nullement de mes préoccupations. Les recherches continuaient toujours je me tenais à dix pas du sujet et ne le perdais pas de vue Celui-ci venant à tirer son mou-
choir de sa poche, laisse tomber, sans s’en apercevoir, une pièce d’argent que je ramasse sans rien dire ; je la considère, et que vois-je? de la terre sèche après la pièce, terre identique à celle qui adhérait aux autres pièces trouvées... Plus de doute, ce n’était qu’un escamotage habilement pratiqué, tous les objets venaient de la poche; pris dextrement et conservés dans la main,
le sujet grattait la terre sans besoin On m’offrit encore
une petite part de l’argent trouvé, et cette fois j’acceptai : j’avais mon motif; mais je ne pouvais pas encore deviner quel était celui de ces jongleurs. Ce ne fut qu’un peu plus tard que je pus savoir à quoi m’en tenir, lorsqu’ils me demandèrent si je rendrais compte de ce phénomène ex-
traordinaire? — Oui, oui, leur dis-je, mais dans un moment opportun; je n’y manquerai pas.
On le voit, la rouerie est commune, la perversion est grande ; et si je racontais tout ce que je sais sur les esprits frappeurs, les médiums et les tables tournantes, la raison resterait confondue! Mais toutes ces tromperies n’empêchent point la vérité d’exister; elle est seulement d’un difficile accès, et celui qui la cherche est souvent mis à de rudes épreuves.