LA DOULEUR
Qu’est-ce que la douleur ? Qui donc en nous souffre et perçoit la douleur? Ce n’est pas la matière, nul n’oserait l’affirmer. Les médecins si savants donnent-ils au moins une explication de ce fait singulier? Leur poser une semblable question, c’est colorer leur joue d’une aimable pudeur. Non, ils ne savent rien, ils ignorent la vie, ce qui sent, ce qui souffre, ce qui soupire ou pleure, tout ce qui touche enfin au monde moral. — Système nerveux, voilà leur réponse ;... électricité, mouvement, voilà pour eux la
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vie, non celle que nous a donnée Dieu, non l’âme et la pensée, non tous les sentiments du cœur, non ses désirs et ses vagues espérances, non la pitié pour les souffrances d’autrui, ou bien encore l’horreur que nous éprouvons à la vue d’un meurtrier, ou de tous ceux qui ont commis des actes que la morale réprouve. La douleur et les sentiments sont-ils le fruit de l’éducation, comme on l’a dit? non, c’est une loi de nature, c’est ce qu’il y a de divin en nous qui surmonte la matière, qui domine la bête, c’est cet éveil soudain, cette parcelle d’intelligence pure que nous avons reçue du souffle de Dieu.
La douleur est, pour moi, une preuve évidente de l’existence de l’âme en dehors de la matière ; et la science des écoles, au lieu d’épurer l’âme et la faire apparaître dans toute sa pureté, sa beauté, lui a toujours au contraire coupé les ailes ; elle l’a salie, polluée en lui disant toujours : « Tu es matière... il n’y a rien en ce monde que ce que les sens perçoivent, il n’y a point de Dieu, mais seulement l’aveugle loi de la fatalité. » Va donc pour la fatalité, va pour la matière. Mais qu’est-ce donc qui souffre en' nous, nous répétons notre question? Je cherche encore, et vois que je demande en vain une solution, une réponse satisfaisante.
Je vais donc moi-même essayer de la fournir. Oui, il y a en nous un être mystérieux qui jouit ou souffre, et qui pour un instant est enchaîné à la matière. AL-t-il vécu déjà? peut-il de ses liens s’affranchir? Oui, répondrai-je, ses organes tout à l’heure, quelque lacérés qu’ils puissent
être, n’auront plus de sensibilité et plus de douleur, l’être mystérieux fuira, se repliera sur lui-même, il abandonnera même tout ;’i fait son domaine ou sa maison ; mais comme le médecin ne le verra point parfcir, il dira : « Il n’y a rien que le néant; » et ce sera vrai, il n’y aura plus rien dans la maison. Souvent cet être mystérieux prit plaisir à violer le domicile d’autrui , à fouiller de chambre en chambre ; puis arrivé sur la route où le feu de la vie pouvait passer, aucun acier ne put lui barrer le chemin.
« C’est singulier comme il a la vie dure, » dit-on de quelques êtres qui ne veulent point encore quitter leur domicile ; « vingt fois je l’ai cru mort et il revient toujours. » C’est le contraire de beaucoup d’autres locataires, qui sortent de la maison tout de suite et sans cérémonie ; on n’avait rien fait pour les tuer, ils fuient. Apoplexie, direz-vous; voila des noms qui seulement frappent nos oreilles, mais nos yeux n’ont rien vu ; on cherche parfois une lésion si petite qu’elle soit qui explique la mort, et l’on n’en trouve pas. Tout ce qui vit, vit en vertu d’une loi universelle, on le sait; mais tout ce qui vit a son individualité particulière et on ne connaît point cette individualité, elle est un chef suprême qui porte en elle un extrait de toutes les espèces inférieures. Lorsqu’on tue un être on en tue plusieurs, ou, si l’on aime mieux, on les force à changer de condition.
La variété de la douleur vient bien moins de celle des tissus que des constructeurs différents qui les ont édifiés. La douleur est un appel au chef, un secours demandé
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pour repousser l’ennemi ; des forces sont bientôt envoyées, mais souvent le royaume est pauvre et l’ennemi trop puissant. La douleur nous avait averti et nous avertit sans cesse, la plupart du temps nous ne savons comprendre sa voix. Les variétés de la souffrance sont innombrables, l’histoire naturelle devrait s’en enrichir et les classer par familles, les joindre aux plantes qui sont censées les faire passer, cela ferait un gros livre, très-instructif surtout, car il apprendrait à connaître le néant des grandeurs humaines, il rappellerait sans cesse ce qu’on oublie trop facilement, notre fragilité. Pour calmer quelques-unes de ces douleurs, le médecin a l’opium et ses composés; c’est une ressource sans doute, et les nourrices anglaises, dans certains comtés, donnent du laudanum à leurs nourrissons pour les empêcher de crier.
Arrêtons-nous un peu sur ce chapitre des douleurs : heureux celui qui ne connaît ces douleurs ostéoscopes, brillant résultat du mercure que nos médecins se garderaient bien de ne pas employer ; parlons de ces spasmes de vessie et des malades qui ont envie d'uriner et ne le peuvent , de ces douleurs d’entrailles qui brûlent comme si le feu y passait sa langue ardente, de ces épreintes qui semblent venir d’une peau entamée, de ces migraines atroces qui vous font croire que votre cervelle est dans un étau et qu’on la frappe à coups redoublés comme sur une
enclume; de ces tintements d’oreilles, des vertiges, des
mille bruits différents que nous entendons en nous et qui nous paraissent produits par des corps matériels ; des dou-
leurs soudaines du cœur, où il nous semble qu’un poignard vient de le traverser : on se sent défaillir, on mourrait si elles duraient plus d’un instant; et ces douleurs du foie, organe qui pour être indolent n’en est pas moins parfois le siège de maux insupportables, on souffre, on se tord spns pouvoir indiquer au juste où est le point malade et douloureux ; et la goutte, cette autre maladie non moins cruelle, avec ses dépôts, ses immondices d’où partent des courants d’électricité, d’où part du soufre, — ce qui fait croire aux malades qu’il y a sur leur chair des charbons enflammés, c’est l’expression trouvée dans la souffrance : il y a vraiment du feu, car il y a chaleur, les tissus brûlent, et la main du médecin sent parfaitement que cette chaleur n’est plus humaine ; et ces tics douloureux de la face, connaissez-vous rien de plus affreux, les nerfs y sont tiraillés en tous sens, les muscles se crispent et rendent méconnaissable en un instant ; ce ne serait rien si des cris lamentables ne nous glaçaient d’horreur : — « On me tord, on m’arrache les muscles et les nerfs, m scie mes os! • ' Oui, oui, tout cela est vrai pour le malade, tout est réel pour lui ; il souffrirait moins si l’on jetait de l’alcali sur ses chairs, ou si un instrument quelconque les déchirait et les labourait. Et ces variétés de douleurs de dents et de mâchoires dont tous les êtres ont plus ou moins souffert , pouvez-vous jamais les définir? Chacun a une manière particulière d’exprimer et de décrire les violentes sensations qu’il endure ; auprès de ces tourments, qu’est-ce que des coups de rasoirs, d’épingles, des piqûres d’orties et d’é-
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pines, le froid, le chaud et les grelottements de la fièvre? Peu de chose sans doute, car rien de tout cela ne nous arrache des cris.
Parlons encore de ces malades qui, pris d’une sorte de vertige, se frappent la tête contre les murailles, bavent comme des chiens enragés, rugissent comme des lions ou hurlent comme des dogues, ou dont le cri strident vous perce les oreilles. Parlons de ceux qui semblent privés de la parole et pourtant font entendre un roucoulement singulier, de ceux encore qui broient leurs dents l’une contre l'autre : leurs mouvements répétés, leurs convulsions semblent devoir épuiser bientôt leurs forces. Et les terribles douleurs
de l’enfantement chez certaines femmes Ah ! dans la
douleur la nature ne montre point d’avarice , elle prodigue au contraire ses ressources, elle nous accable de ses dons, et nous, ingrats!... nous ne songeons jamais à l’en remercier cordialement.
Nous n’avons jusqu’à présent donné qu’un échantillon des plus grandes douleurs, il nous resterait à peindre des variétés infinies;... mais c’est assez de la description que nous venons de faire, pour encourager les magnétistes dans leurs recherches contre la douleur : tout ce qui peut soulager est un présent du ciel.