ABSTINENCE PROLONGEE D ALIMENTS ET DE BOISSONS
Nous ne pouvons pas aborder, plus à propos qu'à cetteplace, une question curieuse, laquelle, bien qu'ayant pénétré dans la science, est rejetée encore par un grand nombre de médecins ; c'est celle de la possibilité où sont les cataleptiques, les femmes hystériques, certains dormeurs, etc., de rester très longtemps sans prendre de nourriture. Si nous effleurons cette épineuse et obscure question, c'est que, par la spécialité de notre travail,, nous croyons pouvoir y jeter de la lumière et amener la confirmation d'une vérité non encore parfaitement établie.
Les annales de la science renferment un grand nombre d'observations de jeûnes prolongés, plus ou moins authentiques ; nous ne croyons devoir en choisir que quelquesunes des plus incontestables, elles suffiront, et au delàr pour ce que nous avons à en dire. Afin de n'éloigner personne, nous les prendrons surtout dans deux ouvrages couronnés par l'Académie : le mémoire de Puel sur la Catalepsie et le livre de Padioleau sur la Médecine morale* Le travail, si accrédité de Brière de Boismont, sur les Hallucinations, nous fournira aussi deux faits intéressants et qu'il est difficile de mettre en doute. Enfin, pour ne
pas être trop incomplet, nous signalerons la maladie, dite du sommeil, maladie accompagnée d'abstinence et dont l'entrée dans les cadres scientifiques ne paraît pas trop effaroucher les puritains du corps médical.
Dans son mémoire sur la catalepsie, Puel écrit, page 77 : il est certain que quelques malades ont vécu pendant plusieurs jours et même pendant plusieurs semaines, presque sans manger. Christine Walery (obs. 85) est, à ce point de vue, l'exemple le plus remarquable que je connaisse, et il n'y a aucune raison de suspecter la bonne foi ou de croire à la trop grande crédulité des auteurs du rapport dans lequel ce fait se trouve consigné. « Elle est restée une fois plus de trente jours dans un état d'immobilité parfaite, sans prendre aucune espèce d'aliment solide ou liquide. » Le postillon de Lunel (obs. 80) ne prit que deux fois du bouillon et une potion cordiale, depuis le 28 mars jusqu'au 20 avril 1784. Puel ne rend compte des fonctions des glandes que chez ce second malade. « Claude Chaudesson (c'est le même que le postillon de Lunel) ne fit aucune fonction naturelle pendant vingt-cinq jours ; il est curieux de remarquer que ce malade, étant revenu à lui-même le 20 avril, resta encore trois jours sans avoir aucune sorte d'excrétion. Il semblerait résulter de là que, pendant l'accès, il y avait nonseulement absence d'excrétions, mais encore suspension de sécrétions intérieures. »
Padioleau K cite une hystérique qui, très longtemps, ne prit qu'un peu d'eau et un petit morceau de chocolat la nuit. « Quoique cet état durât déjà depuis plusieurs mois, elle conservait néanmoins un teint frais et l'amaigrissement n'était pas sensible. Le pouls était petit, à cent pulsations, la langue naturelle, les selles supprimées ou
1 Médecine morale, p. 205.
à peu près, et elle ne dormait que très peu. La menstruation était interrompue depuis le commencement de son abstinence. Cette malade avait tantôt des attaques de catalepsie, tantôt d'hystérie ou du coma léthargique. » Padioleau ' raconte aussi que son ami, le DrRichelot, adonné des soins à une jeune névropathique qui, « depuis deux ans, ne vit que de quelques fruits ; elle ne mange ni viandes, ni légumes, et cependant elle est fraîche, gaie et ne manque pas d'une certaine force dans les muscles locomoteurs. » Le même auteur dit encore 2 qu'une femme put rester, pendant quarante jours, dans son lit avec des accès hystéri formes des plus bizarres, sans prendre la moindre nourriture.
Dans son Traité des hallucinations 3, Brière deBoismont parle d'une extatique qui eut plus de cent accès en quarante jours et qui s'abstint de nourriture et de boisson pendant quatorze jours. À propos du sujet de son observation 106 A, Brière de Boismont ajoute : « Cette malade a offert une particularité que nous avons constatée plusieurs fois chez les femmes hystériques à phénomènes extatiques, cataleptiques, etc., je veux parler de l'abstinence plus ou moins prolongée. A diverses reprises, elle a refusé les aliments, et quelque temps avant son entrée à la maison de santé, elle a été trois semaines sans manger, prenant à peine quelques cuillerées de potage, et dans les dix derniers jours se contentant de cuillerées d'eau. Malgré la prolongation de ce jeûne, sa figure et sa constitution ne nous ont pas paru sensiblement altérées. »
En dehors de ces faits, véritablement classiques, on en cite encore de sommeil prolongé ayant eu une durée
1 Médecine morale, p. 209.
2 Id., p. 219.
3 Traité des hallucinations, 3e édition, p. 307.
4 ld., p. 3î9.
remarquable. C'est ainsi que Blandet rapporte avoir vu le repos se continuer sur des individus, pendant quarante, cinquante et cent jours de suite, et que, Cousins, plus vraisemblable dans ses assertions, affirme dans le Médical Times, avoir vu un homme rester, à plusieurs reprises •dans le sommeil depuis onze jusqu'à cent trente huit heures de suite. Ces derniers auteurs et ceux qui ont ■observé la maladie du sommeil, assurent que, pendant •ces longues périodes de repos et par conséquent d'abstinence, il existe chez les sujets qui en sont affectés, une torpeur profonde, une insensibilité complète, une respiration presque insensible et une suspension des évacuations. Nous nous arrêtons ici dans les citations.
L'abstinence prolongée dans la catalepsie, l'hystérie, et autres affections du même genre, ne doit pas surprendre, du moment que Ton sait, avec nous, que ces états maladifs présentent de l'analogie avec le sommeil. S'il est prouvé, pour le lecteur, que, pendant le sommeil physiologique, l'être qui s'y abandonne ne fait presque aucune •déperdition de forces ; et que, surtout, pendant cet état, s'il est prolongé longtemps, l'on peut se passer de nourriture et de boissons, il n'y a plus rien que de très naturel que l'on jouisse, à plus forte raison, d'une même propriété dans les états morbides analogues au sommeil ; les données de la physiologie viennent ainsi appuyer les faits pathologiques et leur donner la sanction de la vérité.
Il est maintenant acquis à la science que, lors du repos ordinaire de la nuit, outre la plus ou moins grande suspension des fonctions des organes des sens et de la locomotion, les mouvements respiratoires sont moins fréquents, les combustions sanguines sont moins actives, la chaleur du corps diminue, les mouvements du cœur se ralentissent en moyenne de dix pulsations par minute ; seules la digestion, la nutrition et les sécrétions semblent absorber
toutes les forces de l'être ; et encore, ces fonctions réparatrices se font-elles avec une certaine lenteur, ce que décèle l'activité moins prononcée qu'on leur reconnaît. Cette lenteur, dans les opérations intimes qui entretiennent la vie, a alors pour conséquence, puisque l'organisme ne perd presque rien, par les fonctions de relation, d'amener peu le besoin de réparer les forces ; aussi l'appétit, véritable mesure indiquant les dépenses, se fait-il moins sentir pour un même nombre d'heures de repos que d'heures d'action, et il arrive même qu'il est moins développé lorsque l'on s'éveille que lorsque l'on s'est endormi.
Pendant qu'on se livre au sommeil, la nutrition continue donc son cours et répare déjà ainsi les pertes de l'organisme ; mais au-dessus d'elle, il est un médiateur qui coordonne les forces nerveuses, les dirige là où il en est besoin ; ce médiateur toujours bien interprété, c'est la pensée. De même, qu'en faisant réagir cette puissance révulsive dans l'état de somnambulisme, on enlève une douleur quelconque ; de même, par la pensée prise en s'endormant de ne plus éprouver de sentiment de fatigue au réveil, il arrive qu'au sortir du sommeil on ne ressent plus de lassitude ; le désir exprimé de ne plus être fatigué, quand en se livrant au repos on se sentait harassé, est toujours satisfait lorsqu'on dort paisiblement. Si la pensée ne crée pas de forces pendant le sommeil, au moins doit-on avouer que, par son retentissement et son interprétation exacte dans l'organisme, elle les équilibre, les met dans une harmonie parfaite.
Ainsi, dans le sommeil ordinaire, il y a peu de dépense; la création de nouvelles forces et la répartition de ces forces, grâce à la pensée se font avec mesure dans l'économie animale. Ces effets réparateurs sont encore plus marqués dans le somnambulisme. Dans ce dernier état principalement, outre la sensibilité qui est éteinte, les
fonctions nutritives, quand elles ne sont pas suractivées à dessein par la suggestion, subissent un ralentissement remarquable. C'est bien autre chose, lorsque par affirmation on aide à l'arrêt du travail de réparation et de déperdition organique.
Une des autres propriétés importantes du sommeil profond, et qui, sans doute, appartient aussi au sommeil léger, c'est celle qu'on a de pouvoir le faire durer indéfiniment. A la suite d'une suggestion que nous lui avions faite de dormir une heure, nous avons vu une de nos malades rester au lit dans une somnolence dont elle ne put sortir qu'avec effort, deux jours après. Ghardel * a gardé plus de deux mois deux jeunes filles en somnambulisme. Le comte de B a raconté au précédent auteur,
qu'en 1793 il endormit sa femme pour passer l'Océan, et qu'il la maintint dans le sommeil profond tout le temps de la traversée vers le continent américain. Puisque cet état prend naissance par une action de la pensée, il peut se prolonger par la même action ; aussi, suffit-il de suggérer à un somnambule l'idée fixe de ne pas s'éveiller pour qu'il ne s'éveille pas.
Cette faculté que l'on a, par la suggestionne prolonger la période du repos des dormeurs et que ceux-ci ont nécessairement par eux-mêmes ; celle que ces mêmes j dormeurs ont, aussi, de pouvoir ralentir le travail de l'as- j simtlation et de ladésassimilation, en détournant la force j nerveuse des organes affectés à ces fonctions, nous donne ] la clef de la manière dont les animaux, dits hivernants, J passent une partie de l'année dans un engourdissement j léthargique 2. L'induction nous porte encore à penser
1 Psychologie physiologique, p. 243.
2 Les plus connus de ces animaux sont : la chauve-souris, le hérisson, J l'ours, le tenrec, la marmotte, le humster, le loir, le muscardin, la gerboise, le porl-épic, etc.
que ces animaux s'endorment avec l'idée de ne s'éveiller qu'au moment où ils sentiront des impressions dues à la température, impressions qui seront pour eux le signal de rentrer dans la vie active. L'engourdissement où ils arrivent présente les signes du sommeil le plus profond observé chez l'homme. Insensibilité absolue, immobilité complète, ralentissement des fonctions respiratoires, à tel point qu'ils ne consomment plus qu'une très faible quantité d'oxygène et qu'ils peuvent rester plusieurs heures dans de l'acide carbonique sans périr, diminution aux neuf dixièmes de la rapidité de la circulation, absenced'évacuation, tout révèle en eux qu'il y a eu un arrètr pour ainsi dire complet, dans les fonctions animales et végétatives et que la vie est, non pas éteinte, mais comme suspendue dans son mouvement.
Les mammifères qui dorment du sommeil léthargique s'y plongent avec une rare prévoyance. Ils y entrent, certes, avec la pensée de dépenser peu et de ralentir les fonctions vitales ; la preuve en est qu'ils, se mettent dans les conditions d'enrayerle mouvement de l'action nerveuse. Ils choisissent un trou, une caverne ; ils s'y blottissent souvent en grand nombre et, toujours, ils se placent assez profondément dans leur retraite pour ne pas être exposés : ou à un froid nuisible, ou à une chaleur trop intense. Il faut, à ces mammifères, une température assez basse, température qui les mette dans les conditions si favorables aux reptiles, dont la chaleur animale n'est guère supérieure à celle des milieux où ils vivent et chez lesquels, nécessairement, le besoin de prendre de la nourriture ne se renouvelle pas souvent, parce que, dans les conditions d'équilibre où ils sont placés, la respiration, la circulation, la digestion, la nutrition, etc., ne s'exécutent en eux qu'avec une extrême lenteur.
Nous sommes loin, on le voit, par notre manière de
THÉRAPEUTIQUE SUGGKST. 4*
comprendre la cause du sommeil léthargique, de l'opinion des savants qui ont attribué cet état à l'influence du froid. Ils ont prétendu qu'il y a, chez les animaux présentant cet engourdissement, un défaut d'énergie vitale, un ralentissement des actions nerveuses qui correspond à l'hiver lequel est amené par l'abaissement de la température. Ils n'ont pas pris garde que le froid enlevant beaucoup de calorique au corps, il est alors nécessaire, afin d'entretenir la chaleur animale, d'une plus abondante quantité d'aliments. Le froid n'est-il pas cause de plus d'activité dans les fonctions nutritives et éliminatoires, ce que trahit la faim plus impérieuse pendant l'hiver que pendant l'été ? Les faits observés de sommeil léthargique sont loin, au demeurant, de paraître même donner raison à la théorie que nous combattons. Le loir, le muscardin s'engourdissent fréquemment en été ; et ce dernier prolonge même son sommeil léthargique dans une chambre chaude. Le tenrec de Madagascar choisit, pour prendre son repos, la saison la plus chaude de l'année. Un habitant de cette île serait bien venu, s'il nous disait que la chaleur est la cause de ce phénomène.
Des auteurs ont attribué l'engourdissement léthargique des mammifères à la privation de nourriture ; ce qui équivaut à soutenir que, s'ils ne trouvent plus à manger, et par conséquent, s'ils sont déjà épuisés, amaigris, ils dorment. Cette seconde théorie n'est pas plus soutenable que la première. Ces animaux s'endorment lorsqu'ils rencontrent encore de quoi subsister, qu'ils sont vigoureux et couverts de graisse; ils prévoient une saison ingrate pendant laquelle il ne leur serait pas aisé de se procurer de la nourriture.
Rien, jusqu'alors, ne nous paraît détruire notre manière d'expliquer le repos léthargique prolongé, comme nous avons expliqué le sommeil, puisqu'il n'est réellement pour
nous qu'une extension normale du repos ordinaire. Aussi, sommes-nousconvaincu qu'il serait possible de garderlongtemps quelqu'un dans le sommeil profond, sans qu'il ne mangeât ni ne bût. Il suffirait, après l'avoir bien enveloppé et mis dans ce sommeil, de le placer dans un appartement maintenu à -)- 12 degrés, de lui suggérer un repos équilibrateur et le ralentissement des fonctions assimilatrices et désassimilalrices.
Nous n'avons pas rencontré de sujet qui pût tenter semblable expérience ; nos somnambules étaient dans la nécessité de vaquera leurs occupations; puis, se seraientils prêtés à notre désir ? Seul, notre sourd-muet Loué aurait eu le temps de dormir; mais, ayant su qu'il s'agissait de rester plusieurs jours dans le sommeil et de ne plus manger il nous fut impossible de le déterminer à pareille chose. Seulement, un jour qu'ayant faim, il était parvenu à se mettre en charme pour dissiper ce besoin, nous le décidâmes à en faire autant, chaque fois que le désir de prendre de la nourriture et de boire se représenterait. II resta une journée entière à la diète absolue ; mais il rompit le jeûne à la vue d'une soupe aux fèves qu'il aimait beaucoup et que sa mère, alarmée de sa folie, lui avait préparée pour le tenter. Loué ne fit que tromper sa faim. Comment aurait-il pu réussir dans sa tentative, dès lors qu'il dépensait autant de force que d'habitude en allant, venant, travaillant. Le besoin de prendre de la nourriture devait, sans trop tarder, revenir impérieux pour le prévenir de combler les pertes nerveuses.
L'abstinence prolongée que l'homme, aussi bien que d'autres mammifères, pourrait présenter dans l'état de sommeil physiologique, on la rencontre dans la catalepsie, l'hystérie, la maladie du sommeil, etc. Trois des malades dont nous avons parlé ont été, non-seulement privéslongtemps de substances alimentaires, solides et liquides ; mais.
encore on a reconnu en eux une absence presque complète d'évacuations, comme chez les animaux hivernants et comme dans les cas rapportés par Blandet et Cousins. Cette dernière particularité a été même remarquée dans des accès extatiques compliquant l'hystérie. Brière de Boismont * relate qu'une hystérique, qu'il a observée et qui était sujette à des extases de vingt-quatre à trentesix heures, n'urinaitni n'allait à la selle pendant ce tempslà; même à la fin des accès, la vessie était vide. Comme l*extase est la forme la plus profonde des états analogues au sommeil, il suit, de ce fait, que c'est réellement à cause des propriétés qu'ils tiennent du sommeil, que des malades peuvent s'abstenir longtemps de nourriture et de boisson. La cessation des mouvements musculaires, l'amortissement des organes des sens, le manque d'excitation parles substances absorbées sur les extrémités et les surfacesnerveuses, la diminution fonctionnelle delà vie organique, et enfin la torpeur générale, ont marché de pair, chezC. Chaudesson et autres, etrendent compte de leurs jeûnes ; mais ces raisons ne suffisent pas, pour expliquer l'abstinence de l'hystérique dont parle Padioleau, etde la névropathique dont parle Richelot, lesquelles ont mené une existence assez active, tout en étant privées d'une nourriture suffisante. Cependant ces dernières, sauf la perte que peut amener l'effort de penser et de se mouvoir, n'ont réellement pas été sous le coup d'autres causes d'épuisement. 11 est probable que leur sensibilité externe et interne était fort amortie. De plus, ces malades ne faisaient presque aucune perte pour digérer, absorber et sécréter ; leurs dépenses nerveuses, de ces côtés, étant nécessairement faibles, il n'est pas étonnant que leurs forces n'aient diminué avec lenteur.
1 Trailé des hallucinations, p. 309.
Dans les maladies où l'on a observé des jeûnes prolongés, c'est au ralentissement et à l'immobilisation de l'attention au cerveau qu'est due la diminution des fonctions de la vie animale et de la vie organique. Dans ces cas, il suffit que cette force se mette en arrêt en grande quantité sur une idée quelconque.
11 n'en est pas tout à fait ainsi dans l'engourdissement léthargique des animaux. Du moment que l'attention du dormeur, à l'aide de l'idée fixe, règne en maîtresse absolue sur les nerfs de la vie de relation et sur le grand sympathique, pour peu qu'elle soit accumulée ; cette attention, si puissante pour augmenter le mouvement fonctionnel d'un seul ou de quelques organes lorsqu'elle se concentre sur eux, peut de même, à l'inverse, ralentir ce mouvement dans les mêmes proportions qu'elle l'accélère. Pourquoi cette foVce qui, en s'accumulant quelques instants sur une idée dans le sommeil profond, excite la sensibilité ou l'éteint, suractive la circulation ou la ralentit, stimule les fonctions digestives ou les rend paresseuses, etc. ; pourquoi n'aurait-elle pas, chpz les animaux hivernants qui s'endorment avec la pensée bien arrêtée de dormir sans avoir besoin de réparer leurs forces ; pourquoi n'aurait-elle pas le pouvoir d'amoindrir, par une tension continue, l'absorption et les sécrétions ?
Cette puissance, nous la lui reconnaissons. Et voyez comme alors tout est économique dans son action : tandis qu'elle diminue le travail vital dans un s?ns par son arrêt sur l'idée de le ralentir, les autres fonctions intellectuelles, sensitives, musculaires, digestives, etc., où elle ne préside presque pas non plus, ne faisant plus guère par là de pertes, ne demandent plus, par conséquent aussi, que très peu de réparation nerveuse. Il y a ainsi bénéfice de tous les côtés, bénéfice partout.
D'après les données physiologiques que nous a procurées
la science et nos études sur le sommeil, ne nous étonnons donc plus de la réalité des faits d'abstinence prolongée dont on entend les récits de toutes parts ; ces faits ont leur raison d'être. Hé quoi! l'on admet, chez des mammifères^ un sommeil qui se prolonge plusieurs mois sans qu'ils prennent de nourriture, et l'on ne voudrait pas croire qu'il se produise accidentellement des états semblables chez l'homme dont le sommeil et les étals analogues présentent tant de rapports communs avec l'engourdissement léthargique des animaux? Gomment l parce que l'on n'a pas vu de tels faits et qu'on ne peut se les expliquer, on les nie? Gela nous rappelle ce vieux paysan d'un village non loin du nôtre, lequel mourut sans admettre l'existence des chemins de fer parla raison qu'il ne comprenait pas des voitures roulant sans qu'elles fussent traînées par des animaux. C'était pour lui une chose contraire aux lois de la nature, le renversement de Tordre établi, une absurdité, et ceux qui lui en parlaient, des crédules ou des imposteurs. Jamais ce raisonneur, même lorsqu'il fut créé une de ces nouvelles voies de transport à quelques lieues de chez lui, ne voulut s'en assurer de ses yeux, de peur d'être alors l'objet d'une mystification ou ridiculisé. C'est là l'histoire de certains savants à l'égard de l'abstinence prolongée chez l'homme et à l'égard des autres phénomènes que présentent les formes de l'état passif.
Ce sont les femmes qui, d'ordinaire, sont demeurées le plus longtemps sans prendre de nourriture. C'est facile à comprendre. Comme le dit avec sens le physiologiste Burdach, l'existence de ce sexe ayant pour but principal Je développement et la conservation de l'espèce, la vie doit y présenter une résistance plus grande que chez, l'homme, surtout à l'âge où les fonctions génératrices sont réveillées. Il n'y a donc pas à être surpris si la
femme est capable de supporter une longue privation d'aliments, quand elle est atteinte, avant la ménopause, de ces maladies qui empruntent leurs caractères principaux à l'état passif et en ont, conséquemment, les propriétés.
Nous ne nous arrêtons pas davantage sur l'intéressant sujet, base de cet article. Notre but a été plutôt, ici, de conduire à l'examen de faits semblables à ceux que nous avons relatés, qu'à convertir ceux qui les nient ou qui en doutent. Nous savons trop, par expérience, combien il est difficile d'arriver à un tel résultat, quand nous avons échoué même pour faire comprendre à des médecins que le sommeil artificiel n'est pas une jonglerie. Aussi, sommes-nous modeste dans nos prétentions. Si l'on se doutait que l'on est plus souvent la dupe de ses idées préconçues et de sa suffisance que des impostures d'autrui, peut-être qu'au lieu de se borner, quant à ce qui nous occupe, à une critique basée sur ses connaissances acquises, connaissances toujours limitées, se porterait-on davantage aux investigations scientifiques, à l'expérimentation directe, les seuls et véritables moyens de connaîtretout à fait la vérité.
CONVULSIONS EPILEPTIFORMES
Si le traitement révulsif moral amène la cure des affections des organes des sens, lorsqu'ils sont trop ou pas assez excités, il doit, à plus forte raison, la folie exceptée, être une cauh;e de guérison pour les maladies qui viennent par la pensée et ont de grands rapports avec le sommeil: c'est, du reste, ce que nous avons constaté pour l'hystérocatalepsie. Il est positif que les conditions prédisposant, à la création d'états morbides par influence psychique,.
doivent également favoriser la disparition de ces états: il suffît, dans ces cas comme dans tous autres, de faire appliquer et de maintenir l'attention des malades sur des idées différentes ou négatives du mal ; du moment qu'il n'y a pas de lésions organiques graves, le résultat favorable doit être immédiat et de durée.
S'il est une affection guérissable par la suggestion, c'est, sans contredit, celle dont nous allons nous occuper. Et pourtant, nous le confessons, nous ne sommes parvenu à rien, dans les deux circonstances qui nous ont été offertes de mettre nos sujets au moins dans le sommeil léger ; c'est que nous avons essayé nos manœuvres sur eux au sortir d'attaques convulsives, quand ils étaient encore trop agités ; mais nous sommes persuadé que nous serions arrivé à un résultat heureux, si nous eussions habité leur localité et eu le temps, par là, de profiter d'un mouvement de calme pour les influencer. Si nous transcrivons brièvement ces deux observations, ce n'est donc pas à cause de l'effet thérapeutique obtenu ; c'est pour faire comprendre que les maladies du même genre sont des maladies du sommeil et sont, par conséquent, 1res curables ; et c'est encore plus, par cette dernière considération, pour porter le médecin à employer contre elles la méthode suggestive. Les voici.
10e Observation. Magnien-Babclot, de Frolois, est un enfant âgé de 14 ans, bien développé, vif et excessivement irritable. Il a déjà été soigné par nous, il y a quatre ans, pour des accidents semblables à ceux qu'il nous présente cette fois. Des médecins distingués auxquels on le montra alors, le crurent épileptique et incurable.
Mai 1862. A la suite de contrariétés, cet enfant vient d'être pris d'attaques se répétant de 20 à 50 fois par jour. La plus légère impression morale les appelle. Leurs caractères principaux sont : 1° une aura ; cet enfant averti par une sensation particulière aie temps d'aller se cramponne)* contre une
personne ou contre un meuble ; 2° peu après, des secousses convulsives légères s'emparent de ses membres et de son corps ; 3° Puis ensuite, il lance des coups de pieds en criant : va-t-en va-t-en. A chaque accès, ce sont les mêmes mouvements et les mêmescris ;4° il est dans u:i isolement]complet de tous les sens ; 5° enfin, au réveil, il ne se souvient de rien.
Contre cette affection convulsive, nous avons employé l'oxyde de zinc qui, quatre ans auparavant, avait eu les honneurs du succès et qui les a encore eus cette fois. Nous pensons que ce remède n'a été pour rien dans la guérison, et pourtant il a été l'idole qui a reçu le plus d'actions de grâces après nous. L'amélioration s'est manifestée, chez ce jeune malade, à mesure qu'il s'est éloigné de plus en plus des causes de son mal et que l'on a eu pris, autour de lui, des précautions pour ne pas lui susciter d'émotions. Sa santé s'est maintenue bonne quelques mois, puis une fièvre typhoïde est venue l'enlever.
11e Observation. Najean, de Germiny, est un cordonnier âgé de 28 ans, bilieux, trapu, intelligent et très vif. Cet homme a déjà été pris d'attaques semblables à celles-ci : elles lui sont toujours survenues aprèsune surexcitation d'esprit. Depuis plusieurs années il en était délivré lorsque, dans un café, le 16 mars 1863, elles lui sont revenues, pendant une discussion à propos de l'insurrection polonaise.
Les attaques auxquelles il est sujet se suivent de très près ; voici la description de la seule que nous ayons observée : 1° Avant l'accès, cet homme prend un air rêveur et ne s'occupe pîusde ce qui se passe autour de lui; 2° convulsions violentes et saccadées ; ni contractures permanentes, ni écume à la bouche; 3° après la cessation des mouvements convulsifs. le malade cherche à s'élancer hors de son lit. Il est en proie à un rêve en action. Il se croit en Pologne combattant contre les Russes avec Langiewicz; ses efforts sont d'une violence extrême ; malgré six gardiens vigoureux qui le maintiennent sur son lit, il se jette encore sur le plancher. Pendant qu'il se
débat, il joint la parole à l'action, il se croit libre et ne se doute nullement qu'il est contenu ; c'est qu'il est entièrement isolé. Au bout d'une lutte de quatre à cinq minutes, le calmerevient et il s'écrie avec l'accent du désespoir: nous ne gagnerons pas ! 4" enfin, il revient à lui peu à peu comme l'on sort du sommeil, se rappelant de son rêve, mais ne se souvenant nullement d'avoir été réprimé dans ses mouvements. C'est alors qu'il nous raconte qu'il vient d'assister à une bataille affreuse, toujours la même que celle des accès précédents; en outre, il a vu une ville en feu et la lune sous un aspect fantastique. Cette vision lui revient encore en souvenir avec les apparences réelles, mais il s'en désillusionne sans peine; en se sentant dans son lit et se reconnaissant au milieu des siens, il s'aperçoit, par comparaison, de l'absurdité de ce qu'il vient de rêver.
L'opium ayant déjà paru calmer les accès antérieurs de cet homme, nous lui en prescrivons encore cette fois joint à des toniques. Comme ce remède à la propriété d'immobiliser l'attention, il a bien pu avoir, dans ce cas, une influence révulsive et causer une guérison qui serait venue, du reste, à l'aide d'un traitement moral isolant.
Il est facile de voir que les deux affections des malades précités offrent des caractères frappants avec le somnambulisme. On y remarque une aura, signe d'une préoccupation de l'esprit comme le sont les prodromes du sommeil; un isolement de tous les sens, des mouvements convulsifs ressemblant à ceux que nous avons observés au commencement de certains sommeils profonds venus avec rapidité; un rêve en action, rêve qui se prolonge d'accès en accès, à cause d'une préoccupation continue et fixe de l'esprit sur le même sujet, ainsi qu'il arrive encore dans chaque cas d'une série de rêves somnambuliques. IL n'est pas, jusqu'à l'absence de souvenirs, chez un de ces malades, et le brillant des images conservés, chez l'autre, qui ne soient empruntés à Fétal qui nous sert de terme de comparaison.
L'analogie entre ce que nous venons de nommer attaques de convulsions e'pileptiformes et le somnambulisme, nous fait penser qu'un fond commun prédispose à l'une et à l'autre de ces deux manières d'être de l'organisme, et que, conséquemment, nos deux malades étaient propres à être endormis. Aussi, présumons-nous qu'une suggestion,-faite pendant le sommeil et même pendant les accès (car dans ces deux états, les sujets sont suggestibles), aurait coupé court à des attaques que des idées ravivées déterminaient.
Et nous ne entons pas être trop présomptueux d'induire que toutes les affections de ce genre ayant même un caractère plus prononcé de gravité et de durée, affections venues par une action morale et précédées d'une aura, ainsi que le sont les accès du petit mal ■et du grand mal de l'épilepsie ; nous ne sommes pas trop présomptueux d'induire qu'elles sont parfaitement guérissables par la méthode suggestive. Nous allons plus loin, nous croyons aussi que des attaques véritables d'épilepsie, venues brusquement et sans prélude peuvent encore être guéries de même et en peu de temps, si elles ne sont pas compliquées de lésions de tissus dans les centres nerveux. Du reste, l'on trouve des •exemples de cures de cette grave maladie dans les ouvrages des magnétiseurs ' . Ce qui confirme notre assertion, c'est que jusqu'ici, d'après ce que rapporte Moreau (de Tours) et d'après des faits de guérison naturelle tels que ceux que nous avons cités, c'est la médication révulsive morale qui a guéri le plus d'épileptiques 2.
1 Voy. Manuel de magnétisme, par Teste, p. 317, 321, 323.
2 A présent que uous avons une expérience acquise sur le traitement des convulsions épileptiformes et de l'épilepsie, nous nous croyons fondé à dire que la première de ces maladies guérit fort bien et vile par •la thérapeutique du sommeil; et l'autre quelquefois, quand il n'y a pas
CONVULSIONS PUERPERALES
Nous avons eu l'occasion de traiter, par la médication suggestive du sommeil, une de nos somnambules atteinte d'éclampsie. Voici son observation :
11e Observation. Mme C..., de Messein, âgée de 36 ans, d'un tempérament lymphatico-nerveux, ayant toujours joui d'une bonne santé, eut, il y a deux ans, un abcès à l'aisselle, dont la longue suppuration l'affaiblit beaucoup. Elle fut prise, à la même époque, d'accès oonvulsifs sur lesquels nous n'avons pas obtenu de renseignements certains. Cependant elle finit par revenir, à un état de santé assez satisfaisant.
1er août 1861. A la suite d'une impression morale, cette femme a été prise, hier soir, d'attaques de convulsions lesquelles, dit-on, se seraient répétées toute la nuit ; ces attaques ont été toutes précédées d'une sensation douloureuse aux pieds et aux mains. En attendant noire arrivée, on lui a mis, d'après nos ordres, des compresses d'eau froide sur le basventre et on lui a fait prendre une pilule d'extrait d'opium.
Nous avons examiné cette femme quelque temps après un accès. Elle se croit enceinte de deux mois. Douleurs dans les deux fosses iliaques, accélération du pouls, liseré le long des gencives, céphalalgie, sentiment général de fatigue. — - Somnambulisme et suggestion négative. Au réveil, la malade s'est trouvée très bien, et jusqu'au 1 a septembre son état satisfaisant de santé s'est maintenu.
15 septembre. Douleurs dans le bas-ventre. Céphalalgie. Craignant le renouvellement des accidents nerveux éprouvés par la malade, nous la mettons en somnambulisme et nous faisons la sugeslion. Au réveil, elle ne ressent plus rien.
de lésions organique?. Celte dernière maladie est souvent améliorée temporairement. Peut-être un traitement très prolongé de l'épilepsie produirait-il plus de guérisons ? Ce qui nous porte à le penser, c'est qu'en quatre ans de séances presque continues, les deux premières années, nous avons pu guérir une demoiselle de quarante-neuf ans, atteinte de vertige épiloptiquc depuis sa naissance.
13 décembre. Nouvelles attaques à dix heures du soir, se renouvelant plusieurs fois dans la nuit.
14 décembre. Huit heures et demie du matin. Nous trouvons la malade au lit dans le décubitus dorsal, les yeux dirigés vers le plafond et les pupilles dilatées. Elle est sans, connaissance et tout à fait insensible. Corps et membres agités par des secousses légères, figure grimaçante, respiration anxieuse, pouls petit, fréquent. L'accès disparaît presque aussitôt et est remplacé par un coma qui dure près d'une heure. Puis, cette femme est rentrée peu à peu en possession du monde extérieur, à commencer par son mari qu'elle a vu et entendu avant de voir et d'entendre les autres personnes placées près d'elle. Il nous a été impossible de l'endormir. Prescrit extrait d'opium, 0,05 centigrammes.
15 décembre. Les convulsions ne reparaissent plus. Mouvement fébril léger, liséré le long des gencives, céphalalgie circonscrite, douleurs à l'épigastre et au creux de l'estomac. — Production d'un somnambulisme léger. Aussitôt cet état produit, la figure de la malade devient grimaçante à tel point, bien qu'elle dorme, que les tiraillements ressentis l'incommodent. Elle annonce une convulsion comme celle de la veille, dans dix heures : c'est-à-dire, à six heures du soir ; et elle en prévoit une seconde pour le lendemain, à deux heures de l'après-midi.
16 décembre, neuf heures et demie du matin. Mme C. a eu un accès d'éclampsie le 15, à l'heure indiquée ; le coma consécutif a duré deux heures; courbature, douleurs vagues dans les bras, souffrances moindres dans le ventre, pouls petit et assez fréquent, plus de sentiments des mouvements du fœtus. — Somnambulisme. Cette femme s'annonce toujours un accès à deux heures de l'après-midi ; puis elle se prescrit un bain pour six heures du soir, et un autre pour demain à huit heures du matin. Eau froide pour boisson et bouillon. Avant de l'éveiller, nous lui demandons si elle peut se rappeler ce qu'elle pensait, pendant ses accès précédents d'éclampsie : sa réponse a été qu'elle n'en a aucun souvenir.
20 décembre. L'accès prévu pour le 16 à deux heures du soir a eu lieu exactement, ainsi qu'elle l'avait annoncé. D'autres n'ont cessé de se déclarer tous les jours jusqu'au moment de notre arrivée. Hier, la malade a déliré toute la journée, ce que nous attribuons à sa grande faiblesse. Lamédi-
cation suivie que s'indiquait cette somnambule nous paraissant nuisible, nous lui fîmes, après l'avoir endormie, la suggestion négative comme au mois d'août ; mais d'une manière impérative et sans donner à sa pensée le temps de réagir de son propre mouvement. Aussitôt, sans la laisser réfléchir, nous l'éveillâmes, et immédiatement elle demanda à manger.
A notre retour, une demi-heure après, elle s'était déjà rassassiée de deux tartines de confiture et était debout. Quoique affaiblie, elle se promenait le lendemain dans la rue, à la barbe d'un médecin faux prophète qui, l'avant- veille, avait déclaré qu'elle ne se relèverait pas de sa maladie.
2u janvier 1862. A partir de son dernier sommeil, la santé de cette femme a été excellente; seulement, depuis 15 jours, elle souffre des dents, des reins et du bas-ventre, et a eu deux accès très légers d'éclampsie pour lesquels on n'a pas jugé à propos de nous faire venir. — Sommeil et suggestion. Sauf la douleur dentaire revenue au bout d'un jour, les autres accidents disparaissent pour longtemps.
28 janvier. Mme C... va toujours bien. Nous l'endormons par occasion. Elle s'annonce les premières douleurs de l'accouchement pour le 10 février, à six heures du soir.
12 février. Le 10 février, à huit heures du soir: coliques, céphalalgie et douleurs intercostales, symptômes qui ont continué jusqu'aujourd'hui. On a fait venir la sage-femme. Celle-ci n'a pas trouvé et ne trouve pas encore de dilatation. — Sommeil, suggestion de guérison.
22 mars, vers neuf heures du matin. Douleurs dans la cavité pelvienne paraissant à Mme C... les avants-coureurs de l'accouchement. Nous le croyons nous-mêmes. — Sommeil et suggestion. Mais nous nous avisons de ne pas sortir cette femme de son état pour rendre l'enfantement moins douloureux. Vers huit heures du soir, convulsions qui amènent le réveil.
23 mars. Nouvelle attaque d'éclampsie. Céphalalgie, douleurs dans le bas-ventre, fatigue générale. — Sommeil et rapide suggestion. La malade se trouve bien au réveil.
2y mars, matin. Douleurs dans le ventre seulement. — Sommeil. Malgré la suggestion, les sensations douloureuses reparaissent au bout d'une demi-heure. Le travail se prépare avec lenteur.
26 mars. — Accouchement vers six heures du matin. A sept heures et demie nous mettons cette femme en somnambulisme,
parce qu'elle éprouve une sensation d'engourdissement pénible aux pieds et aux mains, prélude ordinaire de ses attaques convulsives. Depuis lors elle n'a plus rien éprouvé. La suite de sa couche a été heureuse.
Cette observation est intéressante à plus d'un titre. On y remarque, d'abord, une grande similitude entre les accès éclamptiques et les accès épileptiformesdontil vient d'être question plus haut. Sauf le sommeil comateux, appartenant plus spécialement aux convulsions puerpérales, on trouve, dans tous, les mêmes signes principaux : une aura, des contractions cloniques, l'isolement des sens, la perte du souvenir. Aussi, du moment que les uns sont des manifestations morbides dont le sommeil profond est le type physiologique, à plus forte raison les autres sont-ils leurs congénères.
Ce qui nous frappe ensuite, dans l'observation précédente, ce sont les conséquences du traitement suggestif. Dès le début de la grossesse, les accès d'éclampsie ont disparu pour quatre mois et demi, puis, pour vingt jours et enfin, pour deux mois. Ce ne fut que pendant les trois jours qui devancèrent l'accouchement, que nous ne parvînmes plus à en empêcher le retour. Quoiqu'il laisse à désirer, nous regardons ce résultat comme satisfaisant ; vu qu'il y avait, pour l'obtenir, à lutter contre une cause agissant toujours de plus en plus fort ; le développement non interrompu et progressif de la matrice II est évident, que, dans ce cas, les sensations étaient plus vivement perçues dans l'utérus ou son voisinage, dès que l'attention se repliait sur une idée émotive ; et il arrivait alors que, par réflexion, elles étaient le point de départ des contractions cloniques qui revinrent à plusieurs reprises.
Cette observation fournit encore matière à d'autres réflexions.
La grossesse rendant les femmes plus nerveuses, plus irritables, elles sont, en cet état, encore plus que jamais exposées à recevoir le contre-coup d'une idée affective ; aussi, rien donc d'étonnant à ce que quelques-unes d'entre elles, pour peu que leur attention se replie vivement sur une impression sentie, ne tombent avec facilité dans une des formes pathologiques analogues au sommeil, ce qui ne serait pas arrivé auparavant pour une cause aussi légère. Alors, les sensations éprouvées dans la région du bassin, réagissent par réflexion sur l'appareil musculaire, faute de l'excitation régulatrice, dont l'attention accumulée au cerveau prive la moelle. Si les attaques de convulsions puerpérales tendent à se renouveler, c'est qu'une fois que l'attention a pris le chemin de se concentrer sur une idée, elle y va ensuite d'elle-même, par l'habitude, àl'insu des malades et pour la cause la plus insignifiante, la moins sentie ; de là, la répétition d'accès nombreux et involontaires.
Les malades, et nous ne parlons pas seulement des éclamptiques, mais de tous ceux qui sont exposés à des accidents intermittents de même nature, laissent leur attention se détendre avec la même inconscience que les dormeurs, les fous s'objectiventinstantanément des idéesimages, et que la femme de notre observation se prédisaitdes accès arrivant à heure fixe ; elle ne se doutait pas plus qu'elle créait son mal, que les rêveurs ne soupçonnent qu'il sont, eux-mêmes, les auteurs des personnages de leurs rêves. Si, dans le cas présent, malgré une cause progressive prédisposant à la gravité croissante des convulsions puerpérales, nous sommes arrivé à suspendre des accès violents de cette maladie; combien doit-on espérer de notre méthode, non-seulement pour la cure de cette affection, mais aussi pour celle des affections de la même famille, quand surtout elles ne sont pas compliquées de lésions organiques.
C'est en soigant Mme C que nous avons acquis la
certitude que la suggestion impérative, suggestion ne permettant pas à la pensée de divaguer, est de tous les moyens de thérapeutique morale, le plus sûr et le plus expéditif. C'est pour avoir abandonné cette personne à ses rêveries et à ses prescriptions ; c'est pour nous être contenté de la mettre dans le sommeil et de nous en rapporter à elle, quand au mode de traitement à suivre, que nous avons vu se développer, dans son organisme, ces accidents morbides, pures créations psychiques formulées et prédites longtemps d'avance. Chaque fois que l'on remarque, ainsi que chez cette malade, des accès nerveux ou d'autres accidents: tels que mouvementsfébriles, hémorragies, etc., se déclarant à heures précises et sans fractions, surlouts'ils ontété prévus, l'on peut être assuré qu'ils sont les résultats do l'action de la pensée. Il a suffi que cette femme, en somnambulisme, se fit une suggestion insciente de quelques secondes pour que, douze jours après, elle ressentit, à deux heures de différence près du moment indiqué, les douleurs qu'elle s'était affirmées, et qui ressemblaient assez bien aux maux véritables de la parturition.Si l'attention accumulée a une telle puissance pour imprimer presque instantanément dans l'organisme, le cachel de l'idée préoccupant l'esprit, combien n'en a-t-elle pas, pour réparer les maux qu'elle a produits, et ceux-mêmes qui proviennent d'une autre source ?
Il est, dans cette longue observation, d'autres faits appelant notre examen. Dès que cette malade élait en somnambulisme, elle éprouvait aussitôt des contractions; elle eût même, dans cet état, un accès de convulsions puerpérales. C'est que, son attention étant en arrêt au cerveau et l'excitation régulatrice de cet organe sur la moelle épinière étant par là diminuée, les sensations partant du voisinage de l'utérus avaient alors toute lati-
tude de réveiller des mouvements musculaires réflexes. Nous remarquerons encore que cette même personne, qui, en santé, aurait pu rester dans le sommeil profond tant que nous l'aurions voulu, une fois prise en ce dernier état d'un accès éclamptique, sortît à la fois, et de son somnambulisme, et de son accès. Cela est dû à ce qu'une attaque de convulsions produit un violent ébranlement de l'organisme ; elle porte dans ses flancs la cause qui la termine. Quand, pour éveiller des somnambules essentiels, il suffit, parfois, de leur jeter de l'eau froide à la figure, on peut bien comprendre le réveil de notre dormeuse, après une perturbation comme celle qu'elle essuya.
Un phénomène qui nous a encore frappé chez le sujet de cette observation, c'est l'arrivée de ses accès plutôt pendant la nuit que pendant le jour. Nous pensons que les ténèbres qui prédisposent au sommeil, puisqu'ils calment le sens de la vue, prédisposent de la même manière à des états maladifs ayant avec lui de l'affinité.
Il est aussi, chez ce même sujet, deux espèces de symptômes dont l'un, une douleur dentaire, s'est calmée par suggestion négative, pour un seul jour; et dont les autres, des souffrances dans les reins et le bas-ventre, dues à la pression de l'utérus, ont disparu pour un temps bien autrement long : ceci nous confirme dans cette opinion déjà émise par nous que, de deux douleurs, c'est celle qui tient à une modification organique la plus susceptible d'être stimulée qui est aussi la moins guérissable. Enfin, ce qui ne doit plus étonner, après ce que nous avons dit sur les propriétés du sommeil et sur l'abstinence prolongée ; c'est qu'il est arrivé, après six jours de diète, que notre malade, alimentée seulement de quelques tasses de bouillon et d'eau, a été immédiatement rétablie et qu'elle a pu digérer, quoique affaiblie, des aliments que l'on ne donne jamais au début d'une conva-
CONTRIBUTIONS AU TRAITEMENT SUGGESTIF loi
lescence ; elle a même pu reprendre ses occupations de ménage le jour suivant. Il est vrai que nous lui en avions fait la suggestion.
MALADIES PAR TROP PEU OU TROP D EXCITATION, AFFECTANT LES NERFS ET LES ORGANES DU MOUVEMENT
J'ai rangé, dans cette catégorie, les seules affections de ce genre soignées par moi *. Ces affections sont caractérisées par des contractions musculaires, contractions qui ont lieu surtout pendant la veille et sont reflet réflexe de sensations ordinairement inconscientes. Dans ces états morbides, on soupçonne à peine des lésions matérielles, si tant est qu'il y en ait.