CHAPITRE VI
Le système nerveux se compose : 1° du cerveau; 2° de la moelle et de ses appendices, lesquels président tous deux à la vie de relation ; 3° du nerf grand sympathique qui a la vie organique sous sa dépendance. Ces trois parties du système nerveux communiquent entre elles: la moelle avec le cerveau, et le grand sympathique avec le centre céphalique par la moelle, cela, h l'aide de ses nerfs sensibles et moteurs reliés aux troncs des paires crâniennes et spinales. Cette union anatomique fait comprendre que les parties du système nerveux ne forment qu'un seul tout. A chacune d'elles est réparti un rôle propre ; mais celui delà moelle, qui est de conduire les impressions au cerveau, de transmettre les incitations aux mouvements venant de ce dernier organe, d'avoir, enfin, des propriétés excito-motrices secondaires ; mais celui des nerfs ganglionnaires, qui est de veiller à la nutrition et, par l'émotion, de faire écho à la pensée, sont des rôles qui dépendent, en plus, d'une action supérieure du cerveau dont ces parties sont l'une et l'autre la prolongation.
En outre, une force active, parlant du cerveau et douée
d'initiative, l'attention, d'un côté et avec conscience, perçoit les impressions, les fixe dans la mémoire, sert à ordonner les mouvements et à réveiller les émotions, suscite les idées, souvent de manière à rendre les sensations présentes dans les régions de l'organisme d'où elles sont venues, et enfin régularise le pouvoir excito-moteur de la moelle. A l'aide de cette force, d'an autre côté et avec inconscience, le cerveau, par l'intermédiaire du système ganglionnaire, perçoit encore des impressions, souvent causes de mouvements réguliers et utiles des viscères, et il préside à ces phénomènes intimes si admirables d'assimilation et de désassimilation qui nous révèlent une intelligence profonde. Par l'attention, ce promoteur suprême, le cerveau est donc le foyer de toutes les excitations sensitives, mémorielles, intellectuelles, locomotrices, réflectives et nutritives ; c'est de ce centre que procède la vie sous ses deux aspects, animal et végétatif. Ni la moelle, ni le grand sympathique ne sont indépendants du cerveau. Privée du cerveau, la moelle est comme aveugle, les mouvements qu'elle réfléchit ne sont plus coordonnés dans un but intelligent. Privé de ce même organeet aussi du cerveau, le nerf grand sympatiiique peut encore entretenir la vie quelques instants, mais cette action propre finit par s'éteindre.
La propriété qu'a ce nerf de continuer ses fonctions : d'abord pendant que les autres parties du système nerveux sont en repos; et ensuite, lorsqu'il est entièrement séparé de la moelle, a fait penser qu'il est un centre isolé d'action. Il n'en est rien. Dans le premier cas, il fonctionne en vertu d'une solidarité qui lui est commune avec ces parties, il leur rend alors sous une autre forme ce qu'il •en reçoit ; dans le second cas, ne recevant plus d'excitation de son stimulant direct, il continue, en vertu du pouvoir condensateur de ses ganglions, à agir sur les organes,
avec la provision de force nerveuse qu'il a reçue et accumulée.
Cerveau, moelle et grand sympathique, sont tous trois partie essentielle d'un même tout; ils régnent ensemble ; mais, seul, le cerveau gouverne. Par son principe d'activité, l'attention, et surtout parla pensée dont cette force est encore l'élément excitateur essentiel, le cerveau est la clef de voûte de l'édifice humain. Grâce à ces deux puissances, l'attention et la pensée, c'est de «ce centre que tout émane, c'est sous son influence que l'homme se met non-seulement en rapport avec le monde extérieur et veille activement à sa conservation ; mais encore qu'il se forme, se développe et s'entretient.
Disons-le ici, nous sommes loin de l'hypothèse des savants qui font préexister la pensée au corps, et de l'opinion de ceux qui la regardent, ou comme une production du cerveau ', ou comme ayant, sans ce dernier, une existence propre. Ces manières de voir ne sont pas soutenables ; il est impossible de comprendre que la pensée soit antérieure, en dehors ou consécutive à son organe ; qu'elle le devance comme la vapeur a devancé ses machines, ou qu'elle soit sécrétée comme un produit éliminé d'une glande, ou qu'elle puisse subsister sans un revêtement matériel.
Par l'attention, la sensibilité, les idées, la pensée, le raisonnement, les fonctions vitales se produisent dans le cerveau, en permanence et tout le temps de l'existence, pour se répercuter partout où il y a du tissu nerveux. Centres d'innervation, nerfs, attention, sensibilité, pensée, organisme, sont des manifestations inséparables commen-
1 Pour Cabanis, la sensibilité est un produit nerveux ; pour Broussais, l'intelligence est une sécrétion, et pour Bluchner, celte dernière est la résultante de toutes les forces du cerveau.
çant, se développant et finissant ensemble. Ce fait ne se démontre pas, on en a conscience, il est patent, il saute aux yeux. Qu'on nous montre seulement la pensée pleine de vie, c'est son caractère essentiel, qu'on nous la montre distincte de son organe, nous nous rendrons à l'évidence. Ceci est dit au point de vue strictement scientifique, et, par conséquent, à ce point de vue on ne peut aussi rien préjuger sur la vie indémontrée d'outre-tombe.
Nous sommes aussi bien loin de partager l'erreur de Bichat, lequel a trop séparé les fonctions du nerf grand sympathique de celles du système cérébro-spinal. Lorsque suivant les traces de cet homme de génie, Flourens et Vulpian ont observé que la vie continue chez un animal, même lorsque le cerveau est séparé de la moelle, et qu'ils en ont inféré la séparation complète de l'intelligence et de la vie, ce qui porte à croire qu'il n'y aurait plus, dans cet organe, de pensées au-delà de celles qui sont conscientes, ils ont mis sur la voie de se tromper étrangement ; et ils ont encore plus augmenté à ce sujet l'antagonisme qui existe entre nos principes et les leurs. Mais leurs expériences, dont ils tirent des conclusions trop absolues, ne prévalent pas contre cette vérité, qu'il émane du cerveau une seconde intelligence qui se manifeste à notre insu dans l'organisme et préside à la vie végétative, de même que l'autre veille à la vie de relation en restant , dans son action, comme en harmonie préétablie avec sa congénère.
Poussant la logique à l'extrême, et partant du même principe, Barthélemy-Saint-Hilaire va d'abord jusqu'à affirmer que la pensée n'intervient pas plus dans notre nutrition qu'elle intervient dans la vie de la plante qui n'a pas de cerveau : comme si les fonctions d'un végétal sont en tout comparables à celles de nos tissus où des nerfs sont répandus à profusion ! Trousseau, non moins explicite, à son
tour, assure que l'âme, ou pour mieux dire, la pensée consciente, ne se mêle pas du pot-au-feu de l'économie. Ainsi, pour les deux auteurs précédents, la pensée consciente n'a aucune influence sur les fonctions nutritives. Cela est vrai, en temps que la vie peut s'entretenir sans son aide, ce que l'on remarque chez des idiots ; mais cela veut-il dire, pour ces auteurs, que la pensée consciente est sans action sur les fonctions innervées par le système ganglionnaire ; ou bien qu'il n'y a pas de pensée active présidant aux phénomènes de nutrition?
Quant à la première supposition, nous la rejetons. Sans que l'on ait connaissance des expériences que nous avons répétées sur des somnambules, et qui démontrent combien sont grandes les influences de la pensée sur les phénomènes nutritifs, l'observation de tous les jours présente trop d'exemples d'une telle action pour qu'on la nie. Quant à la seconde supposition, il nous est permis de la faire et de nous demander comment: là où il y a des nerfs sensibles et moteurs communiquant à la moelle, comment y aurait-il, par conséquent, perceptions, mouvements harmoniques, phénomènes merveilleux d'assimilation et de désassimilation, sans qu'il y eût une pensée présidant à ces actes ; lorsque à côté, dans le même être, il y a aussi des nerfs sensibles et des nerfs moteurs aboutissant à un même centre nerveux, réunis aux mêmes points d'émergence et reconus pour des éléments de perceptions, de mouvements, et par-dessus tout, de pensées? Admettre que les nerfs sensitifs et moteurs de la vie de relation sont des instruments de la pensée, c'est implicitement admettre la même chose pour les mêmes nerfs de la vie organique.
Dans le cerveau, outre l'attention, il y a donc une seconde force promotrice de tous les phénomènes psychiques et vitaux. Cette autre puissance dynamique, ani-
mée par l'attention et inséparable du corps, c'est la pensée. De ce centre nerveux, elle agit de deux manières différentes : sciemment sur les fonctions de relation, et insciemment sur celles de nutrition. Il résulte des faits observés journellement et des expériences pratiquées sur les somnambules, que des deux formes de pensée, celle qui est consciente tient le gouvernail et peut, dans l'état de sommeil et ses états analogues, suractiver ou ralentir Faction de sa congénère, et se traduire dans les tissus, en dénaturant même cette action. De plus, il résulte encore qu'elle a la faculté d'accumuler ou de diminuer l'attention partout où il y a vie. Aucun de ces phénomènes n'aurait lieu, si le système nerveux ne formait une grande unité avec la pensée et l'attention au sommet. La moelle, douée du pouvoir excito-moteur, le système ganglionnaire, doué du pouvoir émotif et nutritif, perdent même ces propriétés dès que le cerveau ne leur prête plus le concours de l'une ou de l'autre de ces puissances. Mais les phénomènes dont l'attention et la pensée sont les moteurs, depuis les sensations jusqu'aux actes les plus intimes de la nutrition, ne se présentent pas seuls dans l'économie : l'attention, avons-nous dit, a encore la propriété de se porter avec accumulation là où il y a un vif appel du côté des nerfs sensibles, ou bien vers les tissus où une pensée la dirige ; par ce mouvement, elle abandonne plus ou moins certaines fonctions, et elle peut ainsi exalter ou paralyser tour à tour les sens, les muscles, la mémoire, l'intelligence et chacune des fonctions nutritives. Il se passe alors, dans l'être humain, un transport de cette force sur des régions du corps aux dépens des autres régions ; et cette rupture d'équilibre qui, bien qu'exagérée, ne tarde pas à disparaître dans l'état de santé, quand elle devient permanente, est le caractère primitif et commun de toutes les maladies.
Cette fluctuation de l'attention existe dans tous nos actes de la veille et du sommeil ; elle a lieu dès qu'il sefait un appel d'activité quelque part ; c'est une loi de notre être et là maladie n'est que le résultat de son exagération. Dans les oscillations de cette force se portant avec abondance vers certains organes et diminuant partout ailleurs, les choses se passent dans le corps comme dans un théâtre ; le cerveau en est la scène, et c'est de là que part l'action ; quoique se présentant en dehors de lui sous des asp3cts différents, les deux mouvements opposés de flux et de reflux de l'attention sont toujours un et ne relèvent que du cerveau, de même que toutes les autres manifestations du système nerveux qui ont lieu dans l'organisme.
C'est dans ce pouvoir qu'a l'attention de s'accumuler consciemment ou non sur n'importe quelle fonction ou de s'en éloigner ; c'est dans la loi de ces fluctuations que Ton trouve, d'abord, l'explication de la manière dont se forment les maladies, et, ensuite, celle de leur terminaison heureuse ou fatale ; par conséquent, c'est aussi en cette loi que l'on trouve la théorie des guérisons par l'action des remèdes réagissant sur le physique, et celles des cures s'effectuant par la réaction du moral.
Les mnladies prennent naissance de deux façons : ou par l'influence de la pensée, ou par celle des causes extérieures ou intérieures.
Quand, volontairement ou non, l'attention s'exerce sur des idées abstraites ou sur des idées émotives et que, s'y accumulant, elle s'y met en arrêt, il se produit nécessairement une rupture d'équilibre dans la distribution harmonique de cette force et les effets en sont divers. Ou bien, elle est par contre-conp une cause d'excitation sur des organes ; de là des maladies par exagération de la sensibilité, des idées, de la motilité, des fonctions végéta-
tives d'une part ; ou bien, de l'autre part, elle est de même une cause de manque d'excitation sur de semblables organes : de là des affections par diminution de la sensibilité', des paralysies du sentiment ou du mouvement, des stases dans les liquides, de la paresse des fonctions nutritives, elc. L'un ou l'autre de ces caractères opposés domine dans les maladies, et derrière le plus saillant, on peut parfois retrouver celui qui lui est contraire. Grâce à l'attention que la pensée fait manoeuvrer, ces caractères morbides se résument donc, en principe : tantôt en une perception trop vive d'impressions au cerveau, et tantôt en une absence ou une diminution dans les perceptions de ces mêmes impressions.
Mais ce n'est pas toujours par l'action de la pensée que naissent les maladies ; ce n'est pas seulement une idée remémorée qui a le pouvoir de désaccorder l'attention ; ce sont aussi les impressions sensibles, extérieures et intérieures, conscientes ou non, qui appellent cette force en •excès sur les extrémités ou sur les surfaces nerveuses : qu'elles soient dues à des causes extérieures, pression, température, électricité, humidité, etc. ; ou à des causes intérieures : microbes, poisons, etc. Par suite de ces impressions, il y a, où elles se produisent, des signes ■d'excitation, et ailleurs, des signes desédation; selon que les uns ou les autres de ces caractères dominent dans une région du corps, on y voit le siège de la maladie *.
L'élément symptomalique opposé à celui qui est le plus en évidence, on le retrouverait souvent, si l'on analysait ce qui se passe dans d'autres systèmes d'organes. Si, aux
1 Le germe du mécanisme de notre théorie, ancienne comme le monde se trouve nettement établi par Bicliat dans ses recherches physiologiques sur la vie et la mort. « Voyez toutes les maladies, écrit-il. les inllammations, les spames, les hémorrhagies spontanées. Si une partie des tissus devient le siège d'nne action plus énergique, la vie et les forces diminuent dans les autres (édition Charpentier, 1864, p. 98).
symptômes qui sont les plus apparents et qui sont le premier terme de l'entité' morbide, les médecins n'accordent jamais trop d'importance ; en revanche, ils ne recherchent pas assez les symptômes plus cachés et, s'ils les reconnaissent, ils n'en distinguent pas la nature ou s'en occupent avec trop de légèreté. Que dirait-on d'un aliéniste qui, dans la mélancolie avec diarrhée de substances non dirigées, ne comprendrait pas que l'idée fixe du malade se produit aux dépens de l'attention destinée aux intestins, et que la surexcitation des mouvements de ces viscères est un effet de l'abandon de la moelle parla force nerveuse, force qui n'en équilibre plus les propriétés? Eh bien ! ce symptôme antagoniste que l'on retrouve dans la mélancolie n'est certainement pas isolé ; en observant avec soin, on en remarquerait de semblables dans d'autres maladies. Si ces manifestations morbides de nature opposée n'étaient pas confondues, mais bien distinctes ; si l'on tenait plus de compte du rôle actif et distributeur du • cerveau dans les dérangements organiques, on aurait une voie plus large ouverte à la thérapeutique, laquelle, quoiqu'on en ait dit, est loin d'être sortie des voies de la routine. Outre l'appel de l'attention inconsciente vers les impressions internes et externes, point de départ des lésions de tissus : toujours la pensée consciente vient, à l'insu du patient et aveuglément, entretenir la production pathologique. C'est que, l'impulsion une fois donnée, tout s'enchaîne dans l'action nerveuse; ce qui ne pourrait avoir lieu si les deux vies apparentes étaient réellement séparées.
La maladie prenant naissance par l'appel de l'attention vers des impressions qui naissent dans une région quelconque du corps, et cela aux dépens d'autres parties organiques qui deviennent privées de l'influx de cette force; cette maladie doit naturellement être dissipée par une
THÉRAPEUTIQUE SUGGE3T. 6*
action révulsive : excitante là où il y a manque de stimulation, et calmante là où il y a une excitation trop forte ; de cette façon, les impressions se réveillant d'un côté et devenant inconscientes de l'autre, l'attention désaccordée retourne à l'équilibre et ramène conséquemment l'harmonie dans l'organisation.
C'est ce mécanisme que l'on entrevoit dans la terminaison des maladies se dissipantpar crises finales : éruptions, sécrétions abondantes, hémorrhagies, etc. Ces crises ne paraissent que la conséquence d'efforts aboutissant à des sensations et faits en sens inverse des impressions qui ont été l'origine du mal. Aussi est-il probable que les choses se passent de même dans toutes affections finissant d'une manière heureuse ; ce qui nous porte encore plus à le croire, ce sont les résultats qu'entraîne la coïncidence fortuite de symptômes nouveaux pendant le cours d'une maladie gravé. Ici, c'est la révulsion produite par une affection aiguë, venant en compliquer une chronique qui amène la guérison de cette dernière ; elle la fait devenir inconsciente. « Dans les maladies aiguës, dit Cabanis \ les mouvements sont, pour l'ordinaire, puissants et vigoureux : ces maladies deviennent souvent de véritables crises; c'est-à-dire qu'elles servent à résoudre et à dissiper d'autres maladies antérieures auxquelles les forces conservatrices n'ont opposé qu'une résistance inutile, ou dont l'art a vainement tenté la guérison. » Ailleurs, c'est une dartre, une ulcération, une souffrance locale, etc., qui forcent à devenir bénigne une affection grave et invétérée. Les faits de ce genre ne sont pas rares. Et au-dessus de ces phénomènes morbides révulsifs où l'attention inconsciente joue le plus grand rôle, il est une autre puissance, la pensée, qui domine tous les mouvements que cette force imprime à la marche des maladies.
1 Rapport du physique et du moral, t. II, p. 340.
Certes, l'on peut dire que la pensée agit souvent en aveugle, bien qu'elle soit ce qu'il y a de plus relevé dans l'homme. Lorsque les malades se frappent, entrevoient la mort, ils aggravent toujours leur état ; mais, sont-ils pleins d'espoir, par cette révulsion mentale en sens contraire du mal, ils poussent à l'événement d'une crise favorable ; alors, l'attention, au lieu d'exagérer le trouble organique, tend à le faire disparaître, elle ramène l'harmonie. Pour nous donc, l'influence de la nature curatrice n'est pas en conteste ; nous croyons qu'aussi bien que la pensée consciente, qui surveille les fonctions de relation et peut rétablir, et celles-ci et celles de nutrition ; nous croyons que l'intelligence profonde qui préside à l'entretien de la vie n'est pas moins apte, même à elle seule, à donner une issue propice aux dérangements des organes qui lui sont soumis.
Nous venons de parler de terminaisons heureuses et même de terminaisons fatales par une forte révulsion vers certaines fonctions. Si la pensée consciente dont nous sommes sciemment les maîtres, est susceptible : non-seulement de créer et d'envenimer des maladies ; mais encore de les faire disparaître (et nous avons constaté que c'est surtout lorsque l'attention en s'accumulant perd de son resort) ; nous admettons que la pensée inconsciente est de même en état de laisser la force nerveuse dont elle dispose, balloter vers certaines impressions et les exagérer. Une telle comparaison est bien permise quand, aussi bien que dans le système de relation, dans celui dénutrition on découvre à la disposition du cerveau, des filets nerveux sensitifs et moteurs. Si toute maladie, faute d'un effort intelligent et possible, est due à une inertie de l'attention fluctuant sans frein là où il y a des impressions qui l'appellent et la fixent; explicitement, toute guérisoa naturelle est l'effet d'un retour de l'intelligence, prise sous
ses deux aspects et employée à faire réagir la même force dans le sens opposé de la cause h l'entraînement morbide.
Or, du moment que les maladies viennent d'une impression excitatrice sur les surfaces nerveuses ou d'une sensation créée par la pensée; du moment qu'elles sont l'effet d'un désaccord de l'attention, ici affaiblie et là en excès, il n'est pas difficile de dire ce que doit être et ce qu'est la thérapeutique. La nature curatrice ramenant l'harmonie dans l'organisme, en réagissant en sens contraire du mal sur les régions où i'influx de l'attention est augmenté ou diminué, les remèdes doivent agir de même : révulsivement et par excitation, sur les organes non stimulés, afin d'y réveiller des impressions et l'action vitale ; révulsivement et par sédation, sur les organes trop excités, pour y rendre les sensations inconscientes et y ralentir le mouvement des foùctions. C'est dire que les remèdes agissent par impression sur les nerfs du sentiment ou sur les surfaces nerveuses, et qu'ils sont consécutivement, lorsqu'ils guérissent, causes d'appel de l'attention dans une direction opposée à celle qu'elle a prise dans la maladie et, par conséquent, causes de son retour à l'équilibre et du rétablissement de la santé. Dans le traitement des maladies, il est toujours sage de n'employer que des remèdes qui agissent dans le sens des crises terminales et salutaires et, conséquemment, sur les organes où s'établit une réaction favorable.
Les remèdes, de même que les agents absorbes qui amènent des maladies, ayant une action spéciale excitante ou calmante sur certains organes ou sur certains systèmes d'organes, il faut en conclure: qu'il y a, dans le système nerveux, des départements particulièrement attribués à un rôle fonctionnel et que, chercher à localiser dans le cerveau des attributions à ces départements, ce n'est pas
tomber dans l'utopie et se livrer à des tentatives chimériques; c'est poursuivre une idée féconde.
Brown n'a distingué qu'un des côtés du vrai, lorsqu'il n'a reconnu aux maladies que des symptômes asthéniques et n'a conseillé à employer, pour les combattre, que des remèdes excitants ou toniques ; Broussais, au contraire, n'a remarqué que l'autre face de la vérité, en ne leur trouvant que des symptômes sthéniques et ne recommandant, pour les traiter, que l'emploi des débilitants et des calmants.
Il est évident que les organes étant susceptibles, selon la distribution de l'attention, d'être tantôt excités d'une part, et tantôt privés de stimulation de l'autre, l'on doit agir d'après ces deux indications différentes. Si les signes d'atonie et de débilitation prévalent, il faut leur opposer la médication stimulante et tonique ; si ce sont ceux d'excitation et d'excès de ton, il faut leur opposer les débilitants et les sédatifs ; et même dans une affection où ces deux caractères se remarquent à l'opposé, il sera bon, autant que possible, de combiner contre eux ces deux modes de traitement à la fois.
C'est en faisant disparaître ces termes extrêmes et opposés de la maladie que l'on ramène à l'équilibre la force nerveuse de l'attention ; mais ce n'est pas chose facile de savoir si les symptômes prédominants sont plutôt sthéniques qu'asthéniques. Cette étude est encore à faire, nous en appelons, pour le prouver, aux deux systèmes exclusifs de médication de Brown et de Broussais, vers l'un et l'autre desquels on n'a jamais bien su se fixer.
C'est parce que le médecin est resté ignorant des indications thérapeutiques, qu'il a ainsi balloté sans cesse et qu'il en est encore aux essais ou à un empirisme stérile. Tel qu'il intervient encore dans les maladies, non-seulement comme théoricien ; mais encore comme donneur de
conseils et de prescriptions, il nous paraît ressembler à un guide conduisant quelqu'un qui voit plus clair que lui. Cette dernière assertion pourrait paraître passionnée dans notre bouche, si elle n'était l'écho de l'opinion des hommes les plus compétents. Padioleau, dans son ouvrage couronné par l'Académie, ne craint pas d'avancer que la thérapeutique des remèdes n'est qu'une exagération d'un bout à l'autre. Malgaigne, l'un des immortels, est allé plus loin : « Ce n'est, dit-il, qu'un ramassis de ce que les théories de tous les temps ont produit de plus absurde et de plus contradictoire. »
Après avoir porté de tels jugements, des médecins peuvent-ils se regarder sans rire ? Ce n'est pas que des médicaments ne soient bons et qu'il n'y ait de l'avenir dans leur emploi ; mais, jusqu'à présent, la médication par les remèdes est restée ce qu'est une terre fertile qui, mal cultivée, ne produit presque rien et n'est qu'une cause de ruine. L'homœopathie, cette grande hérésie, effet d'aspirations non satisfaites, qui, de nos jours, est venue mettre au pilori le passé de la médecine et l'a fait voir entouré de fantômes se levant pour protester; l'homœopathie a enfin éclairé l'opinion sur cette thérapeutique, orgueil de tant de générations médicales depuis Hippocrale; elle est venue, innocemment, démolir cet échafaudage pièce à pièce et en a montré, non pas le néant, mais le danger. En employant des doses infinitésimales, c'est-à-dire des remèdes réduits à zéro, les homœopathes ont eu des succès à donner la fièvre à leurs confrères ennemis. C'est pour nous la démonstration que, dans l'art de guérir, excepté pour quelques maladies, les médecins n'ont encore été que des visionnaires. Une pareille chute, et elle est méritée, n'est due qu'à ce que, dans leurs expériences, ils n'ont pas fait deux parts des mêmes maladies qu'ils ont eu à traiter; ils n'ont pas comparé à un certain nombre
d'entre elles, abandonnées à elles-mêmes, d'autres affections en même quantité et du même genre, soignées selon les règles et avec les médicaments vantés pour les guérir.
Cette lacune, on doit la combler. Parce qu'un remède calme les battements de cœur; parce qu'il fait uriner; parce qu'il purge, ce n'est pas toujours une raison pour qu'il chasse le mal, s'il est employé à remplir une indication différente de celle qui est nécessaire ! Les observateurs sont maintenant entraînés dans la voie que nous signalons, et déjà ceux qui l'ont suivie ont désillusionné des croyants. Un docteur allemand, entre autres, son nom nous a échappé, mais nous avons pris connaissance de son assertion, il y a quelques années, dans la Gazette hebdomadaire, est arrivé à ce résultat que, sur plus de 1,200 vénériens : les uns traités par les moyens héroïques préconisés contre la syphilis (il ne se rencontre presque pas de médecin, qui ne soient avec ferveur partisans de ces moyens), et les autres abandonnés à des soins de propreté et d'hygiène; ce docteur, disons-nous, a vu ces derniers être guéris en moins de temps que ceux qu'il avait traités avec les prétendus spécifiques ! Encore quelques expériences semblables et la lumière ne sera plus sous le boisseau. Certes, ce praticien est plus qu'un hérétique, c'est un révolutionnaire sur les traces duquel il faut marcher.
Cette foi traditionnelle, cette naïveté de croyance dans l'efficacité des remèdes mal employés, il y a longtemps qu'elle a été percée à jour par un homme de bon sens. Ce qu'écrivait Montaigne, au xvic siècle, a toujours son actualité, et à y bien réfléchir, nous sommes encore les médecins de son temps et du temps de Molière. « J'ay laissé envieillir et mourir en moy, de mort naturelle, des rheumes, des fluxions goutteuses, relaxation, battements
2f2 THÉRAPEUTIQUE SUGGESTIVE
de cœur, micraines et aultres accidents ^... J'ay esté assez souvent malade ; j'ay trouvé sans leur secours (le secours des médecins) mes maladies aussi doulces à supporter (et en ay essayé quasi de toutes les sortes), et aussi courtes qu'à nul aultre; et si n'y ay point meslé l'amertume de leurs ordonnances 2... Quoy ! eulx-mêmes nous font-ils veoir de l'heur et de la durée, en leur vie, qui nous puisse tesmoigner quelque apparent effect de leur science 3?... De ce que j'ay de cognoissance, je ne veois nulle race de gents si tost malade, et si tard guarie, que celle qui est soubs la iuridiction de la médecine 4... On doibt donner passage aux maladies: et ie treuve qu'elles arrestent moins chez moy, qui les laisse faire ; et en ay perdu, de celles qu'on estime plus opiniastres et tenaces, de leur propre décadence, sans ayde et sans art, et contre ses règles. Laissons faire un peu à nature : elle entend mieulx ses affaires que nous b. » Dans le corps médical, on ne tient guère de compte de telles réflexions; c'est trop simple et trop peu orthodoxe.
Puisque la nature, jusqu'ici, a entendu mieux ses affaires que nous, est-ce à dire qu'on doit laisser les maladies suivre leur cours? Rien de mieux, si la puisance prévoyante qui est dans l'homme réagissait toujours avec intelligence ; mais elle devient souvent folle et ne sait plus se défendre ; c'est alors que, pour redreser ses folies, il faut chercher des moyens en dehors d'elle. C'est ce que l'on a fait dans tous les temps en administrant des remèdes. Ils devraient certainement être plus utiles qu'ils ne le paraissent, s'ils étaient toujours admi-
1 Vuy. Essais, 1. III, chap. xm.
2 ld., 1. II, chap. xxxvii.
3 ld.
* ld.
5 ld., 1. III, chap. xm.
nistrés d'après les véritables indications; mais en attendant que la thérapeutique des agents impressifs ingérés se perfectionne, occupons-nous spécialement delà thérapeutique, objet de cet article; celle qui a pour moteur élémentaire la pensée consciente, et pour condition le sommeil et les étals analogues. Avec le sommeil ou ses états comme point d'appui, et la pensée comme levier, il n'est plus possible de faire moins bien que la nature curatrice dont on tient ainsi le fil entre les mains.
Il suffit de jeter un coup d'œil en arrière pour reconnaître la démonstration de cette vérité, qu'à l'aide de la pensée réagissant avec méthode sur l'organisme , lors de l'état de sommeil léger ou de sommeil profond, on est capable de faire non-seulement mieux que les remèdes mais aussi bien que la nature curatrice, quand elle n'est pas aveugle dans ses mouvements ou impuissante dans ses efforts. Par l'attention qu'elle accumule ou éloigne, la pensée consciente paralyse ou surexcite les sens, les muscles, la mémoire, l'intelligence ; elle fait plus, elle va au secours de sa congénère, en ranime ou en ralentit les fonctions assimilatrices et désassimilatrices et, même, les dénature en y créant des symptômes maladifs.
« A ces personnes d'une puissance psychique si remarquable sur elles-mêmes (les somnambules)1, donnez une poudre inerte, du sucre, du réglisse, de l'ea.i, etc., et qu'elles croient prendre un médicament actif à effets généraux, purgatif ou émétique, elles éprouvent une série de troubles évidents dans leur état physiologique. Nous avons vu des menstrues apparaître ou s'arrêter, des malaises, des vomissements, des frissons survenir sous l'influence de ces substances inertes que nous donnions alors
1 Voy. Physiologie du magnétisme, par Charpignon, p. 95.
pour nous éclairer sur la vertu pathogénique des médicaments homéopathiques. » Plus puissante encore, ce qui arrive dans la stigmatisation, la pensée consciente peut, dans les tissus, imprimer l'idée-image remémorée en caractères indélébiles de la même façon que l'on creuse des lettres dans le marbre. Dans ce travail modificateur, on peut comparer l'attention accumulée, agissant sous l'influence de Tidée, à la main du graveur qui manie le burin. C'est la connaissance de phénomènes semblables qui a fait dire, avec raison, à M. Durand (de Gros) ', que dans l'impression mentale réside le pouvoir de produire, à volonté, tous les effets morbides ou curatifs réalisables par n'importe quel spécifique connu ou à connaître. Dans l'état passif à un degré élevé, on arrive à de pareils résultats, parce que le système nerveux ne forme qu'un seul tout et que la pensée consciente prend le gouvernail de la pensée insciente. Mais, le plus souvent, pour amener la guérison des maladies, il n'est pas nécessaire de plonger son sujet dans les sommeils profonds ou légers; il n'est pas même besoin d'une incubation idéale directe et telle que nous l'avons employée, il suffit simplement que l'attention accumulée ou diminuée au siège du mal, revienne à l'équilibre à la suite d'une perturbation quelconque et même d'une simple affirmation. C'est ce que prouvent les guérisons qui s'opèrent dans des états analogues au sommeil par l'effet révulsif d'idées pures et d'idées émotives, sans aucun rapport avec la maladie, ou même d'idées pouvant l'aggraver par une action directe. Toujours, du reste, ces guérisons s'expliquent de même que celles qui ont lieu par suggestion ; c'est un déplacement de l'attention en plus ou en moins qui en est la base.
1 Eleclro-dyno.misme, p. 260.
Méthodiquement, pour amener des guérisons, par l'action de la pensée, on fait reporter l'attention sur une idée négative des signes les plus apparents de la maladie que Ton soigne, signes qui ne sont que l'effet, ou d'une surexcitation ou d'une sédation. Dans les cas où il y a excitation morbide, il arrive alors que l'attention, concentrée sur une idée pure, ne se dirige plus ou presque plus vers le siège de la maladie et que cette dernière devient inconsciente ; de même, dans les cas où il y a sédation, on rend l'idée imagée de l'état de santé conscient, et la même force nerveuse revient, à un degré normal, ranimer la vitalité là où elle est diminuée. Du moment que c'est la pensée consciente qui, dans ces opérations, est le seul moteur: il s'ensuit que les affections du système de la vie de relation doivent guérir plus sûrement que celles de la vie de nutrition, puisqu'elles sont plus sous son influence directe ; et que les affections qui viennent surtout de cette même pensée, doiventencore disparaître plus aisément que celles qui sont produites par des impressions sur les filets ou les surfaces nerveuses 4.
On le voit, de même que les remèdes réveillent des impressions là où il n'y enaplus ou presque plus de senties, et qu'ils les calment là où elles sont trop vives ; ainsi par la méthode suggestive, nous agissons en ramenant les impressions là où elles ont disparu et en les affaiblissant là où elles sont trop fortement perçues. Au fond de ces mouvements, on retrouve toujours le Balancement opposé et inverse de l'attention, que l'on accumule dans l'endroit où elle est affaiblie, et que l'on diminue dans celui où elle est en excès.
Comme agent de médication, la pensée consciente est, chez la plupart des somnambules, bien supérieure à l'ac-
1 Ceci n'est vrai que lorsque ces affections sont récentes.
tion des remèdes. Au lieu de prendre le système nerveux par les surfaces et le chevelu, à la manière des médicaments, cette puissance qui siège dans le cerveau, en réagissant contre la maladie, ressemble à l'ennemi introduit dans une place où: pour ses défenseurs, il y a toujours de la résistance possible ; mais plus de chances d'être vaincus. Aussi, sous son influence magique, l'attention obéitelle avec une ponctualité et une sûreté de précision qu'il est impossible d'égaliser par d'autres moyens. A côté de la pensée, les remèdes et les substances toxiques : microbes, poisons, etc., quelle que soit leur énergie, ne sont plus rien comme modificateurs.
Et, en effet, si l'on administre une dose médicamenteuse à un malade plongé dans un sommeil bien profond, et si on lui affirme qu'elle sera sans effet sur l'économie, les propriétés du médicament resteront neutralisées. Il est facile pour se convaincre de cette assertion, de donner 0gr,10 à 0gr,15 centigrammes d'émétique à un bon dormeur auquel on affirmera l'absence d'évacuations alvines et de vomissements. Tout arrivera comme on l'aura suggéré. On connaît l'histoire de Mme Cornet qui, pendant plusieurs jours de suite, prit chaque nuit et d'après ses prescriptions, 2 gros 44 grains de laudanum de Rousseau. Cette dose avalée en somnambulisme n'eut, chaque fois, que la propriété de procurer à cette dame le léger repos qu'elle s'était suggéré à l'avance '. Ce liquide contenait pourtant assez d'opium pour endormir deux hommes robustes pour l'éternité.
Cette supériorité de la pensée sur l'influence propre des remèdes n'a pas échappé aux magnétiseurs. « Lorqu'on voit, écrit Charpignon 2, les succès étonnants que les
1 Voy. Manuel du magnétiseur, par Teste, p. 343.
2 Physiologie du magnétisme, p. 237.
somnambules lucides obtiennent sur eux-mêmes, en se prescrivant bien souvent des remèdes énergiques et qui semblent contraires à leur maladie, nous nous demandons, si, dans ce phénomène, iln y aurait pas autre chose qui diminuerait l'action des médicaments? Cette cause ne serait-elle pas la force psychique de l'âme qui croit à tel effet, sur le corps, d'une médication qu'elle ordonne et exige ? »
Comment se fait-il que dans l'état passif les médicaments, même à dose toxique, sont inertes, quand l'esprit formule la pensée que les résultats en soient nuls? il faut nécessairement admettre, leur absorption ayant lieu, que l'attention quitte les points nerveux où les impressions qu'ils produisent se font : faute d'incitation de cette force et, rar conséquent, d'impression suifisante, ces agents modificateurs ne sont pas sentis par les surfaces nerveuses. Il se passe alors, à l'intérieur du corps, ce que l'on remarque chez les somnambules concentrés, dont tous les sens externes sont devenus insensibles. On sait aussi que, sur simple affirmation, l'on éteint chez eux des sensations ; il en est de même lorsqu'on y neutralise l'effet des substances médicamenteuses par le même moyen : c'est la sensibilité tactile la plus profonde, celle qui est sous la dépendance du nerf grand sympathique et celle même des centres nerveux que l'on annihile.
La pensée consciente fait plus que d'empêcher les impressions efficientes des remèdes ; si, tout en neutralisant leurs effets, l'esprit leur en suppose d'autres que ceux qu'ils déterminent, les effets qu'il leur présume se manifesteront. Dans ces cas, la pensée fait affluer la force d'attention sur les organes qu'elle suppose devoir être stimulés et elle enlève, par cette révulsion même, leur sensibilité aux tissus sur lesquels le remède réagit d'ordinaire. Est-il une preuve plus certaine, ce que Cullen
THÉRAPEUTIQUE SUCGE3T. 7
admettait déjà de son temps, que les médicaments, et nous devons ajouter les substances toxiques ingérées, agissent par impression, du moment qu'on peut les rendre inertes à son gré, en isolant ou rendant suffisamment insensibles les surfaces nerveuses à l'aide de la pensée formulée dans l'état de somnambulisme?
Cette puissance de la pensée, pendant le sommeil profond, et sur les propriétés sensitives des cinq sens, et sur cette sensibilité qui existe à notre insu dans l'intérieur du corps vers les filets et les surfaces nerveuses, pourra paraître encore douteuse au lecteur imbu de préjugés. Afin de l'amener à notre conviction, nous ne puiserons pas de faits à Fappui de notre thèse dans la médication du sommeil, médication ridiculisée ou méconnue dans la science ; nous en recueillerons dans les écrits des médecins et dans notre pratique journalière : les états analogues au sommeil ont déjà offert assez d'exemples de neutralisation des remèdes par l'action de la pensée sur l'organisme, pour que nous laissions dans l'ombre ce que les livres des magnétiseurs pourraient révéler.
Dans sa relation de l'épidémie de Morzines, le Dr Gonstans * raconte qu'il voulut essayer quelques médicaments sur les possédées de cette localité. « Les malades, dit-il, étaient tellement persuadées que tout médicamsnt devait leur être plus nuisible qu'utile, leur conviction était si bien arrêtée, que celles qui consentaient à essayer quelque chose, accusaient des souffrances atroces après la moindre cuillerée d'une simple potion calmante. »
Le Dr Bidard, d'Arras 2, cite un cas de pneumonie aiguë guérie par action morale. Il raconte que, tant que dura le chagrin de Blanche Durosoy, l'une de ses malades, il
1 Relation sur une épidémie d'hystcro-démonopathie, p. 107. Adrien Delahaye, 1863, 2° édition.
2 Abeille médicale, année 1863, p. 195.
enchaîna, en quelque sorte, une partie de l'action des agents thérapeutiques destinés à combattre cette maladie. Le retour au pays amena la guérison de la façon la plus merveilleuse.
Padioleau * parle d'une demoiselle débilitée qui, en trois ans, se fit saigner deux cents fois, à chaque récidive d'une fièvre compliquée d'hémoptysie et de toux. Malgré une médication si contre-indiquée et bien qu'elle ne vécût que de lait et de féculacés, elle finit par se remettre. Cet auteur conclut avec sens que, dans les soins à donner aux malades, « il est important de saisir l'idée fixe, de l'observer avec art, d'en apprécier l'intensité, d'en calculer les résultats. »
Yoilà trois docteurs qui ont parfaitement remarqué, l'un : que le moral a le pouvoir de neutraliser l'action des remèdes ; et les deux autres, qu'il agit en même temps dans le sens opposé des traitements employés. A moins qu'ils n'aient conspiré pour appuyer notre opinion, il faut bien admettre que c'est, de leur bouche, toute une révélation de ce qu'est la puissance de la pensée comparativement à celle des moyens thérapeutiques. Et que l'on ne croie pas que ce qu ils ont constaté n'ajamais été observé avant eux par des médecins. Zimmermann, dans son traité de l'expérience, a recueilli un grand nombre d'observations où les remèdes neutralisés ont paru produire des effets opposés à ceux qu'ils déterminent ordinairement. Seulement, au lieu d'attribuer cet étrange phénomène à l'action d'une pensée fixe pendant un état analogue au sommeil, il Ta imputé à une exception dans le tempérament.
« Il est des personnes, dit-il, pour lesquelles le café est un vomitif, que le jalaps constipe et que l'opium purge ;
1 Médecine morale,]?. 176.
ou bien, il en est d'autres qui ressentent une action délétère de certains aliments ou de substances inertes. Des individus sont subitement atteints d'une enflure générale pour avoir mangé des cerises ou des groseilles ; Hachn ne pouvait manger plus de sept, à huit fraises sans être pris de convulsions, ni Tissot, avaler du sucre sans vomir ; Gaubius a vu un homme chez qui l'innocente poudre d'écrevisse déterminait autant d'effet que l'arsenic ; Haller, un autre chez lequel le sirop rosat causa une purgation suivie de convulsions, etc. ; Rousseau, un autre, à qui le son de la cornemuse causait une subite incontinence d'urine H. » Ce dernier exemple, rapproché ainsi des faits bizarres qui le précèdent, trahit leur nature. Même le remède héroïque par excellence, le quinquina, ne peut rien contre des accès intermittents dus à une affirmation que les sujets se font pendant le sommeil ou un état semblable ; tandis qu'une simple révulsion de pensée les fait disparaître comme par enchantement 2. C'est bien là une preuve de la supériorité de la pensée sur les remèdes. Si vous me prescrivez de l'opium, nous disait une dame, je souffrirai davantage et je vomirai, ce remède a toujours agi de cette façon sur moi. Elle en prit, d'après nos instances pressantes, et ce qu'elle avait annoncé arriva. Nous avons vu une hystérique qui ne pouvait supporter les pilules d'extrait d'opium; mais qui éprouvait un excellent effet des pilules d'extrait thébaïque; changer le nom c'était changer le résultat. Dans un cas où nous jugions nécessaire une application de sangsues, la malade nous dit que ce moyenne lui avait jamais réussi et qu'il valait mieux y renoncer ; car elle était convaincue que le résultat en serait aussi fâcheux cette fois. Nous insistâmes
1 Voy. Traité de l'hérédité naturelle, par Pr. Lucas, t. I, p. 118.
2 Voy. Médecine morale, par Padioleau, p. 216.
et nous démontrâmes, avec force arguments, qu'une telle médication était parfaitement indiquée. Celte malade céda. On mit les sangsues ; le mal empira et nous eûmes à nous repentir de n'avoir pas respecté son idée fixe.
On a vu des faits plus étonnants que la neutralisation de l'action des remèdes, par cause morale ; ou que la production par cette même cause, d'effets différents de ceux qu'ils déterminent habituellement, lors de leur administration. Le voyageur Bruce raconte qu'un charmeur de serpents fut mordu devant lui par un céraste. Bien que la blessure produite par cet animal rampant soit mortelle, l'individu mordu ne mit rien sur la plaie et n'éprouva absolument aucun effet d'un tel accident. Et cependant du venin avait été introduit dans les chairs de cet homme, car, dit Bruce ; « Nous fimes mordre ensuite un pélican à la cuisse par le même serpent et il mourut en treize minutes. » C'est parce que ce charmeur se charmait luimême qu'il jouissait d'une telle immunité ; là est le secret des pratiques des jongleurs de l'Inde et des confrères de Sidi-Mohamed-Ben-Haïssa, ces mangeurs de serpents, de morceaux de verres cassés, de clous, etc., lesquels, dans leur état d'exaltation, sont réputés si invulnérables, que Ton assure qu'ils peuvent, sans se brûler, prendre un fer rouge entre leurs mains, et même le passer sur leur langue '.
« Des voyageurs dignes de foi, écrit Salverte, sont venus enfin et nous ont dit : Toi vu. Bruce, Hasselquist, Lemprière se sont assurés, par leurs propres yeux, qu'au Maroc, en Egypte, en Arabie et surtout dans le Sennaar, beaucoup d'hommes ont le privilège de braver impunément la morsure des vipères, la piqûre des scorpions... Les uns assurèrent à Bruce qu'ils naissaient avec cette
1 Voy. Du sommeil, par A. Maury. p. 275.
faculté merveilleuse ; d'autres prétendaient la devoir à un mystérieux arrangement de lettres ou à quelques paroles magiques {. » Ces prétendus sorciers, on le devine par le récit de l'auteur précité, donnèrent aux voyageurs qui les interrogeaient, la véritable et seule interprétation de leur propriété de résister à l'action des venins : elle était magique, elle était innée ; ce qui, pour nous veut dire qu'ils se mettaient en charme. Et ce qui vient encore à l'appui qu'ils devaient un tel privilège à un état analogue au sommeil : c'est que, pendant l'expédition des Français en Egypte, des milliers de témoins attestèrent, à leur retour, avoir vu des hommes qui prétendaient tenir de leur naissance la faculté de braver les morsures des serpents, offrir leur ministère pour les détruire et aller de maison en maison pour les chercher. « Furieux, hurlant et écumant, ils s'y jettent, ils s'y traînent, saisissent les reptiles sans redouter leurs morsures et les déchirent avec les ongles et avec les dents 2. » Il n'est pas un récit qui ne nous fasse entrevoir qu'une telle immunité est due à une affirmation négative des symptômes d'empoisonnement faite pendant un des états ressemblant au sommeil.
Ce pouvoir neutralisant de la pensée, on l'a observé en France. « Le phénomène le plus saillant, dit A. Bertrand 3, celui qui a le plus attiré l'attention du public chez les convulsionnaires de Saint-Médard, c'est la faculté qu'ils avaient de résister à des coups si terribles qu'il semble que les parties de leur corps, sur lesquelles ils étaient appliqués, auraient dû se trouver broyées sous les efforts des instruments vulnérants... Ce phénomène, ajoute encore le même auteur, de résister aux causes de destruction auxquelles ils étaient soumis, je ne doute pas
1 Voy. Des sciences occultes, par Sa] verte, p. 253.
2 Voy. Des sciences occultes, par Sulverte, p. 254.
3 Traité du somnambulisme, p. 380.
qu'il ne fût étroitement lié avec l'état d'insensibilité absolue dans lequel se trouvaient les crisiaques. » A. Bertrand ne se trompe pas. Tout état analogue au sommeil peut prédisposer à de semblables faits. Gehlen n'a-t-il pas constaté que la grenouille en chaleur est capable d'avaler, alors, impunément de l'acide arsénieux à une dose qui lui serait mortelle en tout autre moment? Ne savons-nous pas qu'à l'époque du rut des mammifères, tels que le cerf, le renard, résistent à la mort d'une manière surprenante (Burdach.) ?
Dans la folie, maladie qui puise ses manifestations dans le sommeil, l'innocuité aux remèdes devient la règle presque générale, cv Un caractère propre aux aliénés, d'après M. le Dr Lombroso, c'est l'insensibilité aux substances médicamenteuses, aux alcooliques, aux caféiques. Sur quatre-vingt-quinze individus, à peine quatre (deux hystériques et deux alcooliques) parurent sentir les effets de l'opium, de la belladonne, du haschisch, aux doses qu'on prescrit chez l'homme sain. Tous les autres ne les ressentaient qu'à des doses énormes, capables d'empoisonner un homme bien portant. Ainsi, la teinture d'opium peut être portée à 3 grammes; celle de belladone à 2 grammes ; la daturine à 0gr,03, sans produire le plus léger effet, et presque toutes ces substances provoquèrent chez les fous des effets différents de ceux observés chez les gens sains ou atteints d'une autre maladie *. » Dans ces états analogues au sommeil, cen'est plus une affirmation rendant insensibles les surfaces nerveuses et les nerfs des systèmes de la vie de relalionet dénutrition qui est cause delanonimpressionnabilité par des substances toxiques ; c'est l'afflux exclusif de la force nerveuse au cerveau sur des
1 Voy. Annales mèdico -psychologiques, p. 313, année 1865. Extrait de la médecine légale du Dr Lombrosu, par le Dr Laurent.
idées ou vers quelques organes, aux dépens de tous les autres organes, qui est devenu le point de départ de l'insensibilité de ces malades.
Quand l'attention ne se porte plus aux sensations tactiles d'une partie de la surface du corps, ce que l'on reconnaît à l'insensibilité absolue de la peau, qui n'a remarqué qu'un emplâtre irritant appliqué sur cette membrane, a perdu son action spécifique et qu'il ne produit ni rougeur, ni vésication ? Pourquoi, si les nerfs sensibles de l'enveloppe cutanée devenus paralysés sont, par là, cause de résistance à l'action impressive d'agents qui avaient la propriété d'irriter la peau auparavant ; pourquoi, lorsque l'attention ne se porte plus aux nerfs et aux surfaces nerveuses profondes, les tissus internes ne jouiraient-ils pas, aussi bien que cette membrane extérieure, de la même résistance à élre impressionnés? Pourquoi la pensée consciente qui, en se concentrant sur une idée pendant le somnambulisme, isole les sens répartis extérieurement, n'aurait-elle pas le pouvoir, par une semblable révulsion de l'attention, d'anéantir ou d'amoindrir aussi, intérieurement, les impressions surtout là où elle en formule le désir, et de rendre nulles toutes celles que les poisons et les microbes réveillent dans l'organisme et qui se traduisent en maladies graves, fièvre typhoïde, choléra, fièvre jaune, etc ?
Le baron Barbier a fondé un prix pour quiconque découvrirait les moyens de guérison de la rage, du choléra, du typhus, du cancer, etc. Il n'y a pour le gagner qu'une seule voie, c'est de se mettre à employer préventivement la mélhode suggestive et isolante 1 . Afin de
1 En 1866, lorsque nous écrivions ces lignes, nous ne connaissions, comme causo des maladies infectieuses, que les assertions intuitives et géniales de Raspul'. Nous étions loin de pressentir les découvertes de Davaine, Déclat, Pastiiur, Koch, etc.
sauver les malades, attaquer le typhus, le choléra, etc., lorsque ces affections sont déclarées et qu'elles ont fortement ébranlé l'organisme ; c'est comme si, pour empêcher son effet meurtrier, l'on voulait arrêter un boulet dans sa course, au lieu de s'ingénier d'avance à empêcher le canon d'être tiré.
Soyons juste, cette puissance de la pensée, les médecins la connaissent pourtant et la font réagir; mais d'une manière empirique. « Pourquoi, écrit Montaigne 1 , practiquentles médecins avant main la créance de leur patient, avec tant de faulses promesses de sa guarison, si ce n'est à fin que l'effect de l'imagination supplée l'imposture de leur apozeme ? Ils sçavent qu'un des maistres de C3 mestier leur a laissé par escripl, qu'il s'est trouvé des hommes à qui la seule veue de la médecine faisoit l'opération. » Il était habile, le médecin de son temps, qui faisait aller un malade du ventre, en lui donnant le simulacre d'un lavement. On employait les formes accoutumées «sauf qu'il ne si faisoit aulcune iniection ». Chacun sait que Dupuytren purgea une dame anglaise avec des pilules de mie de pain, en ayant soin de lui affirmer qu'elles contenaient un drastique violent. C'est lui qui, pour réduire une luxation, alors que l'on n'employait pas encore le chloroforme, souffletait ses malades et, pendant qu'ils étaient en proie à l'émotion, remettait en place le membre luxé, sans qu'ils fissent résistance et souffrissent autant. Récamier, le seul peut-être après Braid et Durand (de Gros) qui ait sérieusement entrevu, au point de vue thérapeutique, les ressources de l'influence du moral sur le physique, faisait manger et digérer une côtelette sur simple affirmation, à une femme nerveuse qui, auparavant, vomissait tous ses aliments.
1 Essais, 1. I, chap. xx.
Mais les médecins n'ont reconnu que quelques-uns des moyens de la médication morale ; presque toujours, ils n'ont entrevu en ces moyens qu'une force folle et intraitable désignée, par eux, du nom d'imagination. Dans leur pratique journalière ou, pour peu qu'il y ait prédisposition chez les malades, la pensée consciente, comme un gnome invisible, intervient pour faire naître et empirer le mal ou le faire disparaître, les médecins ont à peine soupçonné la présence de cette force.
Ce que l'on ignore, c'est que les cures les plus remarquables, on les doit à l'action révulsive du moral combinée ou non avec celle des remèdes. Croit-on que la pensée n'y soit pour rien, dans la guérison des membres douloureux que l'on maintient au repos le plus absolu? Ce principe fondamental de la thérapeutique, le repos, a pour effet d'amortir des sensations pénibles que le mouvement pourrait raviver et d'empêcher, ainsi, l'attention de se reporter au siège du mal, de le nourrir par une incubation de tous les instants. Croit-on encore que la pensée n'intervienne pas, lorsqu'à l'aide d'irritants sur la peau ou sur la muqueuse digestive et ailleurs, on favorise la disparition des maladies dont le siège est plus éloigné? L'afïlux qu'une médication révulsive produit sur la force nerveuse, la pensée vient le rendre plus intense et, pendant que cette puissance psychique est tendue continuellement sur la lésion factice, l'affection que l'on veut guérir devient inconsciente. De même que nous ne pouvons avoir la conscience de deux idées à la fois, pour peu que l'une nous attache, bien qu'il y en ait des quantité^ dans la mémoire ; de même, lorsqu'on est traité par médication révulsive, l'on n'a le sentiment que de la douleur plus vive nouvellement développée ; on perd le sentiment des souffrances causées par la maladie dont on cherche à se débarrasser, et ces souffrances deviennent
latentes, passent à l'état de souvenirs. Il arrive alors que, faute d'être alimenté, le mal disparaît et que l'esprit, en abandonnant enfin l'idée d3 la lésion factice, ne retrouve plus celle de l'affection première aussi fraîche ; on se croit guéri et on l'est véritablement '.
Il est facile d'avoir des preuves de ce que nous avançons en traitant, par exemple, des névralgies contre les règles de l'art, en faisant naître de la vésication sur des parties très éloignées de la région douloureuse ; en agissant de cette façon, l'on obtiendra des résultats aussi favorables. Il n'est pas même besoin que l'irritation produite soit très vive ; il suffit que, dans un léger état de prédisposition à recevoir l'affirmation, la pensée d'un sujet soit dirigée sur des perceptions à peine sensibles et qu'elle s'en occupe avec activité. Ce qui prouve cette assertion, c'est qu'un point superficiel de cautérisation, à peine ressenti et établi au voisinage du conduit auditif, a suffi pour enlever des névralgies dentaires, ou des sciatiques, même rebelles à une irritation énergique, irritation produite sans doute trop près du siège de la douleur. Il est évident que, dans de tels cas, la révulsion physique est couverte d'une action morale comme pour la guérison de l'entorse par des frictions.
Gomment aussi, sinon par une tension de l'esprit vers des régions éloignées du siège de la maladie, et par une affirmation de guérison que l'on se fait; comment expliquer ces cures rapides de fièvres ou de maladies nerveuses par la ligature d'une ficelle autour du mollet, par des fragments de racines d'acore suspendus en chapele autour du cou, par des emplâtres inertes placés sur le carpe, par une noisette remplie de mercure et portée dans
1 Cette phrase ne s'applique à la lettre qn'à certaines maladies nerveuses.
un sachet, ainsi qu'un scapulaire, par les piqûres de mouches, par l'application des plaques métalliques du Dr Burq, par les bézoards et les aérolithes pulvérisés et employe's avec tant d'efficacité chez les Birmans?
Gomment expliquer encore ces guérisons par Peau magnétisée : c'est-à-dire, l'eau pure, ce remède souverain que les magnétiseurs employent avec succès contre toutes les infirmités humaines ? Ce qu'ils disent de ses verlus est le fruit d'une expérience mieux établie qu'on ne le suppose. « On pourrait, dit M. Lafontaine1, appeler l'eau magnétisée l'élixir de longue vie, l'eau de la fontaine de Jouvence... L'eau magnétisée, ajoute-t-il, grâce à celte merveilleuse facilité qui lui est propre, s'assimile au corps qui l'absorbe selon les besoins spéciaux de celui-ci. » Et plus loin : « l'eau magnétisée est la panacée recherchée -par les anciens ; car nous ne connaissons aucune affection, aucune maladie pour laquelle elle ne soit salutaire et efficace, » « J'ai vu l'eau magnétisée, dit Deleuze produire des effets si merveilleux, que je craignais de me faire illusion, et je n'ai pu y croire qu'après des milliers d'expépériences. » Et 'les passes, ne sont-elles pas, d'après M. Charpignon 2, sédatives, excitantes, toniques, fondantes, dérivalives, stupéfiantes, dégageantes ; bref propre à tout ce que l'on désire ?
Que dire du pharmaco-magnétisme du Dr Viancin 3 ? Citons plutôt : « Léonidas Guillot a failli faire périr un médecin réfractaire, en le magnétisant à travers la noix vomique ; il a ensuite dissipé les accidents, comme on
i Le magnétiseur, n° du 15 juiû 1862.
2 Physiologie du magnétisme, p. 292.
3 Ce pharmaco-dynamisme a été renouvelé de nos jours par Burot et Luys; mais réduit à la valeur de zéro par les expériences de Bernheim d'abord, puis ensuite par celles d'une commission de l'Académie de médecine.
le fait ordinairement, avec des passes. A travers du colchique, il a purgé toute une chambrée. M. J..., se magnétisant à travers l'iode par insufflation, s'est guéri d'une hydrocèle compliquée d'œdème du cordon. M. Toupiolle vient de corriger un employé, stupide et vieux réfractaire, en le magnétisant pendant d^ux heures avec de l'aloès. Le lendemain, le vieux récalcitrant a été pris
d'une diarrhée qui dura plusieurs jours ' » Dans cet
amas de pratiques bizarres, qui ne reconnaît clairement l'action bienfaisante de la pensée; ici excitant les organes, et là les calmant ? A-t-on jamais entonné un aussi unanime concert, sur les vertus des médicaments, que les magnétiseurs sur celles de l'eau et des passes? Les magnétiseurs ont vu ce qui est encore inconnu aux orgueilleux de la science officielle ; ils ont vu des guérisons instantanées ou rapides, là où ces derniers sont très heureux, quand, avec leurs drogues, ils ont la chance de ne pas troubler la nature curatrice. Sans le savoir, sous leurs manœuvres et sous leurs idé?s préconçues, les magnétiseurs font mouvoir la pensée, ce levier, le plus puissant de tous sur l'organisme. Que les médecins ne rient pas de leurs théories absurdes , bien moins excusables que ces empiriques, ils sont, autant qu'eux, dupes d'illusions de jugement dans l'appréciation des résultats thérapeutiques, dès lors qu'ils tiennent si j.eu compte, dans leur traitement, du rôle important que jo.^e la pensée. Nest-ce pas parce qu'ils méconnaissent l'action de cette force pyschique, qu'ils accusent les remèdes d'être infidèles, ou qu'ils accusent les maladies de bizarr3rie? Il y a des agents médicamenteux réellement actifs, qu'ils regardent comme peu sûrs, et il en est d'autres, sans vertu, qu'ils prisent beaucoup. Ces erreurs d'appréciationsviennentde ce qu'en employant
1 Voy. Physiologie du magnétisme, p. 50.
ces agents, ils sont tombés sur des malades sensibles à l'affirmation : les uns, se suggérant de bons effets de ces moyens; et les autres ne s'en suggérant pas. Si Ton avait tenu compte de cet élément supérieur à toute médication, la pensée, il n'y aurait pas tant de confusion dans lesjugements portés sur les propriétés des remèdes. Au moins, dans cette anarchie d'opinions contradictoires, en se servant de ces derniers, qu'on les couvre d'une action morale comme on revêt l'argile de dorure ; que l'on fasse marcher les deux actions ensemble et que l'on se souvienne que, pour amener la guérison par les agents thérapeutiques, il faut toujours faire croire à leur efficacité.
Aujourd'hui, plus que jamais, les médecins ont les remèdes en défiance. C'est une volte-face heureuse et une preuve qu'ils observent. On ne saurait jamais être trop sceptique. Prenez ce remède tant qu'il guérit, disait Barthez. Ces paroles sont profondes. Sachons guérir par tous les moyens, même avec de la terre ramassée sur la tombe du diacre Paris; pas plus que de guérisseurs, il ne doit y avoir d'aristocratie de remèdes ; du moment que l'onpeut purger un malade avec de l'opium ou avec rien du tout. Chacun même, pour peu qu'il soit impressionnable, peut faire sa besogne, fouler aux pieds ces idoles de pharmacie : bols, élixirs, onguent, potions, juleps, mixtures, pilules, granules, etc., puisqu'une idée introduite dans l'esprit résume les effets des médicaments les plus subtils et les plus héroïques. Aussi, entre les deux thérapeutiques, celle du moral et celle des remèdes, il n'y a pas à balancer. A la première, la préséance, lorsqu'on peut l'employer ; la seconde ne doit alors être que son humble compagne, si l'on y a recours. La thérapeutique ne sera plus une science empirique, quand, pour dissiper les maladies, on saura manier à part la révulsion mentale, ou marier ensemble la médication par action partant du
cerveau avec celle qui agit par impressions sur les filets et les surfaces nerveuses. Et si chacun peut parvenir jamais à diriger, sous ce rapport, les rênes de sa pensée, la médication suggestive deviendra la chose essentielle des sciences médicales : on verra alors les plus ignorants être plus habiles, pour dissiper leurs maux, que les Nestors de toutes les facultés du monde.