CHAPITRE IV
CONSIDERATIONS AU POINT DE VUE GURATIF , SUR L'ART D'ENDORMIR ET DE FAIRE LA SUGGESTION
Tout le monde est prédisposé à être influencé par les manœuvres que l'on emploie pour produire le sommeil artificiel, puisque tout le monde dort du sommeil ordinaire; aussi n'est-il probablement personne qui ne puisse être guéri ou soulagé par les procédés de suggestion pendant un état passif quelconque. Depuis le plus léger degré d'inertie de l'attention, jusqu'à son degré le plus élevé, le sommeil profond, il y a une infinité de nuances intermédiaires correspondant au sommeil ordinaire de chacun et désignées par Durand (de Gros) sous le nom générique d'états biologiques. L'ascension plus ou moins haute de chacun vers le sommeil profond dépend de la faculté que l'on a personnellement de concentrer sa pensée; plus cette faculté est grande, plus on a de puissance sur soimême ; plus, par conséquent, il y a de chances d'arriver à la guérison au moyen de l'action de la pensée sur l'organisme.
On a cherché à savoir quels sont, entre les hommes, ceux qui ont le plus de prédisposition à tomber avec facilité dans les formes du sommeil artificiel. M. Durand (de Gros)
a constaté que le tempérament bilioso-nerveux fournit la bonne part. Mes expériences me portent à croire qu'il ne s'est pas trompé. C'est ensuite parmi les personnes d'un tempérament nervoso-lymphatique que j'ai recruté les meilleurs dormeurs.
J'ai aussi reconnu après M. Durand (de Gros) que les individus du sexe masculin sont plus aptes que ceux du sexe féminin à entrer rapidement dans les formes du sommeilprovoqué. Et cependant, ils présentent les uns et les autres, à peu près, le même nombre proportionnel de somnambules.
La disposition à se mettre en une même passivité d'esprit m'a paru héréditaire. J'ai eu plusieurs fois l'expérience que tous les membres d'une m-ême famille arrivaient souvent dans un état de sommeil profond semblable, tandis que parmi les membres de certaines autres, je ne pouvais recruter un seul bon dormeur; ma conviction est devenue si forte à cet égard qu'il m'est arrivé de ne pas craindre d'annoncer d'avance quel serait le résultat de mes manœuvres, lorsque j'avais déjà réussi dans la famille de celui sur lequel je voulais agir.
Les tout jeunes enfants, les vieillards entrant en démence, sont moins disposés à être influencés que les hommes des âges intermédiaires. Cela tient à l'inertie habituelle de leur attention consciente, inertie si voisine de celle que présentent les imbéciles. Comment endormir ces gens-là qui, par nature, sont dans un état à peu près analogue au sommeil ? Les premiers sortent d'une torpeur générale où les fonctions végétatives jouent le principal rôle pour, de là: s'élever peu à peu à l'exercice des facultés cérébrales et du véritable sommeil ; les seconds retournent avec lenteur vers un engourdissement de la pensée ressemblant à celui du premier âge.
L'abbé Faria a observé que les individus qui suent avec
abondance tombent assez vite en somnambulisme. Il aurait aussi fait la remarque que ceux qui éprouvent un clignotement fréquent des paupières fournissent encore un ample contingent de dormeurs : ce que je mets en doute. Pour moi, il est positif que les personnes affectées de strabisme, de tremblement des globes oculaires, de tics convulsifs, les hystériques, certains épileptiques, certains névropathiques, les anémiques, les dipsomanes, les rhumatisants, les tuberculeux sont généralement disposés à devenir somnambules. 11 faut ranger dans la même catégorie ceux qui rêvent à haute voix, s'agitent beaucoup dans leur lit sans s'éveiller, ou qui, dans leur sommeil ordinaire, se mettent en rapport par le contact de la main et, enfin, les somnambules essentiels. Tout au contraire les esprits mobiles, presque tous les fous, les femmes vaporeuses qui s'écoutent, etc., sont très peu influençables. Si Ton rencontre surtout des sujets à endormir parmi des malades, ce n'est pas une raison pour croire que les états de sommeil artificiel soient morbides comme on est porté à le penser ; nous avons endormi, en grand nombre, des femmes et des hommes d'une constitution robuste et qui n'avaient jamais été souffrants, pour ainsi dire ; des paysans vigoureux, ayant servi dans des corps d'élite et fait des campagnes pénibles, sans qu'ils fussent jamais entrés dans un hôpital.
Les formes du sommeil, que Ton obtient par des procédés spéciaux, procédés résumés tous dans l'art de concentrer l'attention, ne sont autre chose, à la différence près du rapport établi, qu'une exacte reproduction, mais dans un autre temps, du sommeil ordinaire auquel on arrive chaque nuit. S'il y a tant de personnes qui ne peuvent retrouver artificiellement leur degré habituel de cet état, c'est qu'elles n'y sont pas suscitées par des causes accessoires aussi puissantes, tels que la fatigue, les té-
nèbres, etc., et ensuite, parce que l'on choisit, pour les endormir, des moments dans la veille où les distractions viennent assiéger nécessairement l'esprit. Je ne doute pas que, par l'exercice et l'habitude, chacun ne parvienne à se livrer au repos, à toute heure du jour et au même degré que de coutume. C'est que le sommeil provoqué n'est ainsi que le sommeil ordinaire que le résultat d'une affirmation que l'on reçoit, ou que l'on se fait : celle de reposer. On accepte cette idée suggestive, on se la repré sente, on y reste attaché ; comme on se remémore l'idée d'une chose, d'un son, d'une odeur ou de tout autre objet de perception ; comme on se la rend fixe dans l'esprit.
Il suffit donc, pour mettre les personnes dans une des formes du sommeil artificiel, de leur suggérer les caractères du sommeil ordinaire, et finalement, de présenter à leur esprit l'idée générale de cet état. Même il n'est pas nécessaire d'annoncer d'avance le sommeil pour en déterminer des signes ; quelle que soit l'idée principale que l'on offre à la pensée des personnes sur lesquelles on agit, pourvu que leur attention s'y arrête avec fixité, un état passif analogue à ce sommeil prendra toujours naissance.
Si l'on a soin de pratiquer l'affirmation de phénomènes plus caractéristiques que ceux qui sont habituels au sommeil, lorsque cet état commence à se produire, on hâte l'explosion du somnambulisme, s'il est possible de le faire naître. Ainsi, en rendant les sujets muets, incapables de se mouvoir ; en leur faisant faire des mouvements automatiques par suggestion, on les persuade davantage de ce qu'ils peuvent devenir : l'effet à obtenir est préparé par l'effet déjà obtenu. Que l'on évite surtout les procédés brusques, les injonctions violentes, et surtout les moyens physiques à l'aide desquels on cause le strabisme, ou à l'aide desquels on excite la rétine par l'action d'une trop vive lumière ; c'est ainsi que l'on amène des accidents
nerveux, et que l'on jette le discre'dit sur des applications pleines d'avenir '.
' Il est bon de savoir que l'on rencontre des personnes habitude ment en charme ou qui y arrivent facilement à la moindre affirmation, si surtout, une émotion quelconque vient la renforcer. C'est cette disposition constitutionnelle qui permet de faire sur ces personnes de remarquables cures, lors même qu'elles sont éveillées. Greatrackes et un paysan de l'Anjou se sont fait ainsi, en affirmant des guérisons et en s'aidant du toucher, une réputation de guérisseurs aussi méritée que celle d'un Récamierou d'un Bretonneau. Les cures faites par Hohenlohe,AJme de Saint- Amour, le curé d'Ars et dans l'institution de Nauendorf où la prière, l'imposition des mains et l'annonce du rétablissement des malades sont les seuls moyens mis en œuvre, peuvent-elles être autre chose qu'un effet de l'affirmation sur des gens impressionnables et recevant plus ou moins vite l'idée suggérée ?
D'ordinaire, les personnes sur lesquelles on pratique des manœuvres, en vue de produire le somnambulisme, n'arrivent en cet état qu'en petit nombre : dans le rapport de 1 à 4 ou 5, rarement plus, à moins qu'on ne les endorme dans leurs lits. La plupart s'arrêtent sur des degrés parallèles aux degrés de leur sommeil habituel, à partir de la torpeur musculaire pour arriver à l'isolement complet des sens. La guérison que l'on cherchera à obtenir sera d'autant plus sûre que l'individu à influencer approchera du sommeil profond. Ce sera principalement sur les organes ou les systèmes d'organes qui, dans l'état produit, seront le plus vite abandonnés par l'attention, que cette force, en réagissant, aura alors le plus de puissance pour y mettre
1 Le sommeil provoqué, noto A : Procédé pour endormir et à la fin de ce volume : l'Appendice.
Tordre ; par la raison toute simple que les parties qu'elle quitte le plus aisément sont aussi celles où elle afflue avec le plus de facilité, lorsqu'elle y fait un retour.
Un point sur lequel il est essentiel de s'appesantir, c'est sur les conditions de la suggestion et la manière de la faire.
Un somnambule étant donné, on sait que, de l'isolement le plus absolu, il est possible, sans qu'il cesse de dormir, de mettre par affirmation ses sens, ses facultés, ses membres en communication avec ce qui l'environne, comme lorsqu'il est éveillé. 11 faut éviter si l'on veut obtenir des effets sur l'organisme, etc., de pratiquer la suggestion dans ces cas de rupture de la concentration d'esprit, états qui se rapprochent trop de la veille. C'est qu'à mesure qu'un dormeur gagne d'étendue dans ses rapports extérieurs, sa puissance de représentation mentale s'affaiblit ; de plus, l'empreinte idéale suggérée dure peu, par suite des distractions auxquelles ce dormeur est exposé, et il arrive, l'idée imposée étant remplacée par d'autres, que par là l'effet de cette première est affaibli ou manqué. Le pouvoir de la pensée sur l'organisme m'a paru être en raison directe de la concentration d'esprit ; aussi est-ce seulement lorsque, par contre-coup, l'isolement est à son apogée sur quelqu'un, que la suggestion présente le plus de probalités de réussir. Pour ne pas éprouver de déceptions, l'on évitera donc d'étendre les rapports de son sujet et on le ramènera toujours dans l'isolement le plus complet possible.
Mais il y a encore deux autres choses à considérer.
Les somnambules, et encore moins les dormeurs légers, ont rarement la pensée immobilisée, entièrement, et ces derniers surtout, en vertu de leur attention restée assez libre, font le plus souvent des rêvasseries, passent de leur propre mouvement et à l'aventure d'une idée aune autre
ou se réveillent. Il est bon de savoir que l'on a aussi à se garder de cette pierre d'achoppement. C'est parce que l'on abandonne trop lus dormeurs à eux-mêmes que, grâce àcette liberté, ils s'annoncent de longues souffrances, des accès périodiques de fièvre, etc., maladies qu'ils arment de pied en cap de signes morbides, dont le bizarre agencement décèle l'origine.
Un autre inconvénient qui résulte, au contraire, d'un mouvement automatique de l'esprit des dormeurs et contre lequel le remède est le même, c'est une disposbion opposée ; celle qu'ils ont de revenir à l'idée fixe habituelle. Je m'explique. Si un témoin outre que l'endormeur, abaisse les bras étendus d'un bon somnambule, il verra ces bras reprendre immédiatement leur position ; ce phénomène est du à ce que ce dormeur, non en rapport, a conservé l'idée qu'on lui a imposée. Or, cette tension continue de l'esprit dans le même sens, se produit même, quoique l'on ait rompu l'idée fixe. Si, tandis que les bras de cet homme sont dans l'extension, l'endormeur le prie de donner un objet à la portée de sa main, ou bien de l'arranger d'une certaine manière, cette besogne faite, il n'est pas rare de le voir reporter machinalement ses bras en croix. C'est là un effet de son attention qui revient à l'idée fixe, comme un ressort à son point de départ. On remarque des dormeurs qui se mouchent, réparent les désordres de leur toilette, puis remettent automatiquement les bras dans la position horizontale qu'on leur a donnée. C'est ce retour à l'idée fixe qui est aussi la cause pour laquelle un somnambule, dans le même accès, retourne toujours à son idée principale, bien qu'on l'en ait distrait à plusieurs reprises, et qu'il reprend un rêve favori à la séance suivante.
Cette pente naturelle que, par la pensée, un somnambule a de revenir à son point de départ, existe aussi, a fortiori,
pour des idées fixes remontant à la veille; ainsi, se sent-il malade, il arrive que, dans son état passif, il se confirme déplus en plus dans son affection. Si, après que l'on aura pratiqué la suggestion, l'on n'est en garde contre ce retour machinal de l'attention du rêveur vers l'idée de la continuation de la maladie réelle, on aura perdu sa peine. J'ai éprouvé plus d'un déboire à cause de l'ignorance où j'ai été longtemps de ce retour automatique vers l'idée fixe, si commune parmi les somnambules.
Le moyen de remédier à ces deux causes d'empêchement à la guérison : l'une, la mobilité relative de l'attention sur des idées morbides; etrautre,son retour élastique à des idées fixes de même nature, c'est, en pratiquant la suggestion dans un but curatif, de ne pas abandonner les dormeurs à eux-mêmes ; leur esprit doit être tenu continuellement en haleine sur l'idée qu'on leur présente, celle de guérison. Il faut toujours les dominer, sans leur permettre la moindre réflexion, le moindre retour en arrière; la pensée de guérir doit seule les occuper. Les conditions essentielles du succès sont renfermées dans ces simples indications. C'est bien ici le cas de dire que l'homme qui réfléchit dégénère. En outre, en suggérant la négation des caractères de la maladie, il est bon de joindre le geste à la voix, de toucher les parties affectées en même temps que l'on parle ; il en est, de ce rôle que l'on remplit, comme de celui de l'orateur qui attire plus l'attention etse fait mieux comprendre, lorsqu'il joint des gestes expressifs à des paroles éloquentes. Non pas qu'il soit nécessaire de débiter des phrases de rhétorique ; il faut s'expliquer en quelques mots, avec simplicité et netteté.
Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, ma manière de voir est différente de celle de la plupart des magnétiseurs et de J. Frank, bien que chacun d'eux ait
obtenu de belles cures en se conformant aux prescriptions des somnambules. Ssuls, i\LM. Gharpignon et Durand (de Gros) ont formulé des principes ayant des rapports avec ceux que j'émets. Il est certain que, par la manière de voir commune à eux et à moi, on sera plus sûr d'une guérison immédiate ou d'un mieux marqué, puisque le malade conservera, nécessairement et avec plus de fixité, l'idée qu'on aura voulu lui imposer.
On pourra contester ce que j'avance ; on soutiendra que la plupart des somnambules se guérissent par l'emploi de leurs propres médications ; on dira que, même par des passes, où il n'y a aucune suggestion verbale, on arrive à produire de belles cures sur ceux qui s'y soumettent. Je suis loin de m'inscrire en faux contre une telle argumentation ; mais au fond, sous ces prescriptions de remèdes, sous ces manœuvres illusoires, on retrouve toujours l'idée de guérison que le dormeur s'affirme indirectement ; rien d'étonnant que le mieux ne se déclare, du moment que procédé et médication cachent une affirmation de guérir. Mais la question est de savoir si ces procédés sont aussi sûrs que la suggestion telle que je l'indique;] or, je réponds sans crainte: non, parce que j'en ai fait l'expérience.