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aux lieux, aux temps, aux circonstances où elle venait à se manifester. Il est possible que la mélancolie ne soit pas dans tous les êtres sensibles l'effet du souvenir des peines passées.
Pourquoi ne serait-elle pas quelquefois une disposition involontaire du cœur à essayer les peines qui le menacent et r.n avis de s'y préparer? Son cou était extrêmement délié et cédait presque à tout moment sous le poids de sa tête, qui retombait alors penchée sur une de ses épaules avec un abandon plein de grâce.
Cette habitude était probablement un défaut, mais un défaut dont aucune perfection n'aurait pu remplacer le
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charme, tant il s'y rattachait d'idées tendres et délicates !
Au reste, ce ne sont là que des réminiscences, et non un portrait.
J'ai voulu parler d'elle, et non pas substituer à cette vive image qu'elle a laissée dans mon cœur, et que nul effort humain ne saurait faire passer dans l'esprit et dans le cœur des autres, une esquisse imparfaite qui se décolore, qui s'efface sous ma plume.
Ah ! ce n"est point ainsi que je l'ai vue, ou plutôt je ne Tai jamais vue asrez distinctement pour entreprendre de la peindre ! Il v avait sur ses traits un voile lumineux qui nien dérobait tous les détails, et, maintenant encore, je ne
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me rappelle son vi?age que dans le vague de cette vapeur éblouissante dont il était enveloppé.
Mon premier abord avait inspiré à Thérèse un intérêt affectueux, mais familier.
Elle m'avait souri avec une cordialité franche où se révélait toute la bonté de son cœur.
A mesure qu'elle lisait, ses dispositions, sans changer tout à fait de nature, prenaient un autre caractère, duelque embarras, qui augmentait à chaque ligne, se développait sur sa figure. La timidité paraissait gêner l'effusion dame que cette lettre lui inspirait. Son sein palpitait; ses joues s"é^ taient vivement colorées. On
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voyait qu'elle cherchait à retenir des larmes prêtes à jaillir de ses 3'eux.
Qiiand elle eut fini, elle vint à moi, me prit la main avec expression, jeta au feu l'écrit de son père après y avoir appliqué ses lèvres ; et, relevant le doigt sur sa bouche, elle me regarda d'un air d'intelligence.
— Mademoiselle, me diteile, comptez sur tous les h oins... Elle me regarda de nouveau, et remarquant mon émotion, elle passa un de ses bras autour de mon cou ; — si Tamitié peut vous dédommager de vos peines, repritelle, si du moins elle peut les adoucir, vous ne serez pas tout à fait malheureuse.
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Mes joues se mouillèrent de pleurs de reconnaissance ; mon cœur donnait le change à son trouble, en se livrant £ans réserve à ce sentiment.
]e sentais mes genoux faillir, mes lèvres s'attachèrent à sa main, un feu inconnu s'en échappait et se répandait dans mes veines. Toutes ces impressions étaient aussi nouvelles pour moi que si j'avais fait le premier essai de l'air, de la lumière et de la vie. Je voulais parler, je balbutiais des mots confus comme un homme qui rêve. Enfin, elle se laissa tomber dans mes bras, en me disant :
■ — • Oh ! si tu savais comme jj t"aime déjà...
Elle m'aimait, elle l'avait dit!
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— Apprends- moi ton nom, continua t-clle, ou celui que tu veux qu'on te donne. Cette question et ce langage me rappelèrent que je passais pour une femme, et tout le prestige de mon bonheur s'évanouit.
Ma vie auprès de Thérèse n'était plus qu'un rôle, et ce rôle était le seul qui me convint chez la fille de mon bienfaiteur. Mon cœur profitait d'ailleurs un peu de sa méprise, et je jouissais de l'idée qu'elle pourrait garder de moi quelque tendre souvenir si je ne la détrompais pas.
• — ■ Je m'appelle Antoinette, lui répondis-je en rougissant, et je cédai au mouvement qui m'entrainait vers elle.
Nous marchâmes les bras
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enlacés jusqu'à la chambre de sa grand'mère, qui était assise au coin du feu dans une chaise longue à pupitre.
Un livre d'heures était ouvert devant elle et occupait toute son attention. Thérèse s'avançait à petits pas pour la surprendre ; et, quand elle fut auprès d'elle, elle lui sauta au cou en posant une de ses mains sur ses yeux :
— Voilà une bonne malice, petite espiègle ? lui dit la vieille madame Aubert. Croistu que je ne te reconnaîtrais pas, même quand je serais aveugle, et je le serai bientôt, car mes vfux s'affaiblissent tous les jours, mais je ne confonderai jamais ta jolie petite main avec celle d'une autre-
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En disant cela, elle l'embrassa. Thérèse s'était retournée de mon côté avec un air soucieux. Je crus deviner qu'elle regrettait d'avoir fait naitre dans l'esprit de sa grand'nière tine pensée qui pouvait l'attrister, celle que l'âge affaiblissait ses yeux et qu'elle les perdrait bientôt.
Dans tous les cas, cette impression avait été bien passagère.
Madame Aubert venait de m'apercevoif. Thérèse se rapprocha d'elle et lui parla à demi-voix avec beaucoup de chaleur. Pendant ce temps, madame Aubert levait les yeux au ciel, me regardait d'un air attendri, prenait la main de
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Thôrèse, cherchait la mienne et pleurait.
Je fléchis le genou, je me prosternai, je l'entendis me bénir, et sa bénédiction ne m'alarma point, car je me trouvaila force de m'en rendre digne.
Je ne peindrai pas ma situation pendant les premières semaines que<je passai près de Thérèse.
Elle avait quelque chose de si embarrassant que je concevrais à peine que j'ai eu la force de m'y maintenir si longtemps, si je ne me rappelais combien j'avais à redouter qu'elle cessât. C'était une espèce d'ivresse qui troublait toutes mes facultés, et dont l'effet le plus doux était
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d'en suspendre souvent Tusage,
Accablé sous le poids de ces émotions de toutes les minutes qui se succédaient, qui se multipliaient sur mon cœur, je cédais quelquefois à un accablement qui n'était pas sans charmes, et que je me trouvais heureux d'entretenir.
Cependant une idée pénible venait interrompre de moment en moment cette espèce de sommeil où j'aimais à me plonger. Thérèse et son généreux père étaient trompés. Je n'étais point ce que je paraissais être, et je nourrissais une passion qu'ils pouvaient un jour désavouer tous les deux.
Cette idée me devint d'autant plus insupportable, il faut le
dire, car la misère de nos sentiments se mêle à ce qu'ils ont de plus élevé, que je consentais avec peine à être aimé pour un autre, à dérober sous un habit de femme cette tendresse à laquelle il faudrait renoncer un jour, à tromper un cœur qui me donnait tout et auquel je n'offrais qu'un objet idéal, qu'un vain fantôme dont l'apparence allait s'évanouir et lui être ravie par une séparation pire que la mort; car il est moins cruel de perdre par la mort un être qu'on aime que d'en être désabusé.
J'étais donc décidé à tout dire à Thérèse, et cependant la faiblesse de mon âme m'arrêtait : je craignais qu'en ces-
sant d'aimer Antoinette, qui n'existerait plus pour elle, elle cessât d'aimer Adolphe, qu'elle n'avait pas connu.
Je me persuadais, je ne sais pourquoi, que ces caresses innocentes que je devais à mon travestissement seraient le dernier bonheur de ma vie, et qu'aussitôt que je lui aurais avoué mon secret, je la perdrais pour jamais.
Balancé entre le besoin d'être aimé de Thérèse, et le besoin plus impérieux de ne tromper ni l'amitié de Thérèse, ni la confiance de son père, je n'avais cependant pas à hésiter.
]e cherchais une occasion, ou pkitôt je l'attendais eu tremblant. Elle ne tarda pas à se présenter.
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Thérèse avait une amie qui demeurait à une demi-lieue de la ferme, dans un petit château agréablement situé, qu'on voyait depuis la montagne de la Croix, et dont les vergers en amphithéâtre étaient couronnés par une plate-forme plantée de cerisiers.
Au bas s'étendait un joli jardin baigné par le ruisseau qui venait un peu plus loin, à travers un vallon creux, ombragé de jeunes hêtres, arroser les coteaux de Sancy
Le sentier, profondément en caisse dans une gorge étroite, serpentait entre deux collines peu élevées, mais qui se déve loppaicnt sur un long espace La vue n'y était distraite que par un petit nombre de mai
sons éparses, presque toutes délaissées à cause de la guerre, un moulin abandonné sous une chute d'eau qui avait tari, les restes d'une chaumière incendiée qui laissait encore apercevoir, entre ses pans de murailles noircis, les vestiges du fover domestique autour duquel se passèrent tant d'agréables veillées; enfin quelques huttes pyramidales bâties en lave, où se réfugient, après leurs travaux, les pauvres gens qui viennent tirer de la pierre des carrières voisines.
Ce sentier devint notre promenade accoutumée, parce que l'amie de Thérèse se trouvait ordinairement à moitié chemin. Elle s'appelait Henriette de F... et elle était noble;
mais, quoique le malheur des circonstances eût plutôt augmenté qu'affaibli en elle le sentiment de la naissance et la fierté du caractère, il était impossible de trouver dans le commerce de la vie une âme plus simple et plus dépouillée de prétention.
Son âge était un peu plus avancé que le nôtre. Son nom, son éducation, ses manières semblaient lui donner quelque avantage qu'elle s'etforçait toujours de perdre, et qui lui devenait à charge dés qu'il était remarqué.
Elle avait un genre de coquetterie qui doit être rare.
Elle ne faisait de frais que pour être plus simple. Elle était d'ailleurs si naturelle
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dans ses sentiments, si franche dans son abandon, qu'on s'accoutumait tout de suite à être aimé d'elle ; et que Ton comprenait qu'elle fût aimée de Thérèse.
L'amitié de Thérèse était bien son plus grand charme à mes yeux; mais je sentais qu'un homme qui n'aurait jamais vu Thérèse pouvait être heureux de l'amour d'Henriette.
Moins jolie que Thérèse, elle était cependant fort bien, quoique sa physionomie manquât d'ensemble et d'harmonie. Jamais des traits plus mélancoliques n'ont été animés par une expression de joie si extraordinaire. Il est vrai que cette expression était très
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fugitive, mais elle était si fréquente qu'elle aurait pu passer pour habituelle sans le contraste qu'elle produisait.
Son regard étincelant de gaieté, qui s'obscurcissait tout à coup et devenait fixe et sombre, son rire jeté à de courts intervalles, et qui faisait place au silence, l'immobilité la plus morne, une alternative étrange d'exaltation et d'abattement, rendaient l'idée de cette joie importune et pénible. On devinait, je ne sais pourquoi, que, derrière rillusion passagère qu'elle se faisait, il y avait un malheur caché.
Un jour... les premières influences du printemps commençaient à se faire sentir
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dans la campagne, de petites fleurs blanches, façonnées en coupe déliée qui échappent presque à la vue, s'épanouissaient entre les pierres dont le sentier est bordé ; la douce odeur de la violette révélait sa présence sous les buissons, et l'air, échauffé des rayons du soleil renaissant, se peuplait d'une foule d'insectes qui n'apparaissaient un moment que pour mourir, mais qui répandaient dans ce tableau le mouvement de la vie ; nous avions le cœur ouvert à toutes les douces impressions de cette saison de renouvellement et de bonheur, quand noits aperçûmes Henriette.
Pour la première fois, sa ph3'sionomie était immobile ;
elle nous regardait, elle soupirait; elle ne riait pas comme à l'ordinaire du premier objet qui frappait son imagination si facile à exciter ; notre conversation même ne l'occupait point.
Elle semblait vivre ailleurs, et d'une autre pensée.
Cette position devint bientôt embarrassante pour nous trois ; le cœur de Thérèse surtout se brisait sous le poids d'une contrainte si nouvelle.
Elle n"y résista pas longtemps : les yeux mouillés de larmes et le bras jeté autour de l'épaule d'Henriette, elle lui dit :
— Tu as du chagrin ?
— Oh ! beaucoup, répondit Henriette en pleurant aussi ;
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mais tu ne le comprendrais pas.
— Eh ! quoi, reprit Thérèse, est-il un de tes chagrins que je ne puisse pas comprendre?
Cette fois, Henriette sourit amèrement.
— Je le crois bien, si tu n'as pas aimé !
— Peux-tu le demander?
n'aimé-je pas ceux qui m'aiment? n"aimé-je pas mon père?
ma pauvre mère, ô mon Dieu !
ne l'aimais-je pas? et mon autre mère, suis-je quelque part plus heureuse qu'auprès d'elle? mais toi, ingrate, je ne t'aime pas, n'est-il pas vrai?
voilà comme tu méjuges!...
Antoinette ne me traiterait pas si cruellement. Elle sait bien que je l'aime.
— Voilà tout, dit froidement Henriette.
— - Voil;i tout, continua Thérèse avec un peu d'étonnement. Oh! je sais bien, s'écria-t-cllo du ton d'une réminiscence singulière qui ne revient que par hasard à l'esprit, tu veux parler d'un autre sentiment, de l'amour, n'est-ce pas? Saurais-tu ce que c'est que l'amour? dis-le-moi, je t'en suj -ilie.
Henriette secoua la tête.
— Qu'importe, au reste?
reprit Thérèse ; je me suis toujours persuadée que les peintures passionnées qu'on en fait dans les livres et dans les romances ne sont qu'un abus sans conséquence du privilège connu des poètes. Je
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sais très bien, quel que soit le mari que mon père me donnera ou quil me permettra de choisir, que je ne Taimerai pas mieux que toi...
ou que toi, ajouta-t-elle en se retournant de mon côté, et en attachant sur moi im regard plus fixe.
— Vous me le promettez ?
lui dis-je.
— Oui, je te le promets.
Je pris sa main, et j'en couvris tour à tour ma bouche et mes yeux pour ne pas lui laisser apercevoir mon trouble. J'avais déjà sur son cœur un droit qui ne pouvait plus m'être disputé, et Adolphe commençait à participer au bonheur d'Antoinette.
— Heureuse de penser ainsi,
dit Henriette; il est inutile aujourd'hui que tu en saches davantage ; et ce sentiment que tu ignores ; puisses-tu ne le reconnaître jamais que par ses douceurs! Voici maintenant ce que tu demandes. J'ai perdu mon père, comme tu sais, mais j'ai un frère dont je dépends, et qui prend un intérêt plus vif à mon bonheur qu'au sien même ; car il a succédé pour moi à la tendresse comme aux devoirs d'un père. Depuis longtemps, sur les témoignages avantageux qu'on rendait d'un de nos parents, il avait formé le projet de munir à lui, en supposant toutefois que cet arrangement pût me convenir.
Les événements de la guerre
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avaient retardé Taccomplissement de son dessein. Mon cousin était tout au plus de mon âge; il commençait avec honneur une carrière éclatante, et il ne pouvait qu'être avantageux pour lui de la poursuivre pendant quelques années avant notre mariage; de mon côté, je ne hâtais point de mes désirs le moment de cet union ; je n"avais jamais vu mon cousin, mon cœur était libre, et, comme le tien, ma chère Thérèse, il ne se croyait pas capable d'éprouver jamais de sentiment plus vif que l'amitié.
Je craignais même, s'il faut te le dire, le moment où la volonté d'un époux, seul arbitre de ma vie à venir, pourrait me ravir à mon heureuse so-
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litude, à nos jolis bosquets, à nos rendez-vous, à nos jeux.
Cependant, je ne pus me défendre d'une vive curiosité, lorsque après la déroute du Mans, mon frère, arrivé précipitamment au château, nous annonça que nous y verrions le soir même un jeune officier échappé comme par miracle aux désastres de cette journée, et que c'était le chevalier de Mondyon.
Le chevalier de Mondyon !
m'écriai-je.
— Eh bien ! oui, dit Thérèse, il n'y a rien d'extraordinaire là-dedans.
— C'est le nom do mon cousin, reprit Henriette qui n'avait pas encore remarqué mon étonnement. Il arriva enfin, et j'es-
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sayerais inutilement de te peindre l'impression que me fit sa
vue. Je sentis que mon existence entière allait dépendre de celle que je produirais sur lui.
Elle passa mon espérance. Les
THERESE AUBERT b}
nœuds que la convenance avait formés furent resserrés par la sympathie la plus vraie.
Une seule inquiétude, mais elle était affreuse, troublait le charme de ces moments de bonheur. Peut-être elle en augmenta le prix, en leur donnant une ivresse qui manque sans doute à l'amour, quand on le goiite avec sécurité sans rien craindre des hommes et de l'avenir. Alondyon était poursuivi ; chaque témoin de sa présence pouvait être un délateur ; chaque instant de notre félicité trop rapide pouvait être le dernier j. chaque jour, celui de son arrestation et de sa mort.
Je le pressai moi-même de hâter son départ, et de re-
joindre les corps errants de l'armée.
— Reste-t-il des corps darmée organisée? lui dis-je.
— ■ On l'assurait, répondit Henriette en me regardant avec surprise.
Et où sont-ils? je vous prie de me l'apprendre.
— En vérité, Antoinette, interrompit Thérèse, je ne sais pas où tu vas chercher tes questions? — Q.ue devint ton cousin?
— Tu penses bien que mon frère ne négligeait rien pour nous procurer des renseignements positifs sur la situation des Vendéens , et sur les moyens de les rejoindre .
Avant -hier enfin, il nous anrorta la nouvelle ou'en
effectuant leur retraite ils avaient dispersé les républicains sur quelques points rapprochés, et qu'il en était un où le passage restait libre.
— Et ce point, vous le connaissez? m'écriai-je.
— Ce fut la question du chevalier. Il n'y avait pas un moment à perdre. Ils montèrent à cheval et partirent après de courts adieu.x, que je tremblais, hélas ! de prolonger, car une minute de retard pouvait laisser à l'ennemi le temps de leur dérober cette dernière espérance de salut. Mon pressentiment n'était pas mal fondé, puisque le domestique qui les a accompagnés jusque-là ne s'est échappé qu'avec peine, au retour, entre
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les colonnes républicaines qui reprenaient possession de tout le pays, et fermaient toutes les issues.
— Possession de tout le pays, et il y avait un passage !
murraurai-je entre mes dents, et Mondyon était dans ce château, et Adolphe ne Va pas sit !...
— Voilà qui est singulier !
reprit Henriette. Il regrettait cet Adolphe dont tu parles, il le nommait souvent, il espérait quelquefois le retrouver... Te scrait-il connu?
— Très connu !
— Très connu ! dit Thérèse, et vous rougissez, et vous tremblez comme Henriette quand elle parle de son cousin... Je vous sais mauvais
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gré de ni'avoir fait des secrets...
Je souris de sa méprise et la conversation changea d'objet en ce moment.
Quand nous arrivâmes chez Henriette, la nuit commençait à tomber, et nous ne nous arrêtâmes point . Nous revînmes à la ferme en hâtant le pas afin que notre absence trop prolongée n'inquiétât pas madame Aubert ; et préoccupées toutes les deux de notre conversation avec Henriette, nous marchions sans nous parler.
Mon sang bouillonnait à la pensée que Mondyon avait été si près de nous, qu'il avait habité cette maison où j'entrais tous les jours, et que
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c'était de là qu'il avait trouvé une occasion de rejoindre l'armée, occasion qui ne se présenterait peut-être jamais pour moi, à qui elle serait d'autant plus nécessaire que ma position à l'égard de Thérèse alarmait mon cœur de la honte d'une fraude et de la crainte d'une ingratitude.
Dans le désordre où cette idée me jetait, j'avais tellement précipité ma marche que Thérèse ne pouvait plus me suivre. Nous avions déjà' passé la grille par laquelle les jardins de M. Aubert s'ouvrent sur la campagne, mais nous étions encore loin de la maison.
A l'entrée d'un petit jardin dont Thérèse faisait ses dé-
lices, elle se reposa sur une pierre brute qu'on y avait placée en forme de siège, et autour de laquelle elle prenait plaisir à entretenir les herbes sauvages et les mousses parasites qui croissent parmi les rochers de la montagne. Je revins sur mes pas, et je remarquai qu'elle était accablée.
— Tu ne penses qu'à cet Adolphe, me dit-elle d'un air de reproche; et, depuis que nous avons quitté Henriette, j'ai vu que tu ne t'occupais plus de moi.
— Chère Thérèse ! m'écriaije, comme tu es injuste, et comme tu me soupçonnerais peu de te préférer cet Adolphe, dont le nom m'est échappé, si je pouvais te le faire con-
naître! Que dis-je? ne faut-il pas que tu le connaisses enfin, que tu l'aimes pour lui, que tu lui pardonnes du moins d'avoir été aimé si longtemps pour un autre !
— Il y a là-dedans, reprit Thérèse, quelque chose que je ne comprends point, je ne sais quoi qui m'étonne et qui m'effraye. Ne me laisse point dans cette incertitude ; elle est plus pénible qu'un chagrin réel.
— Thérèse, tu ne sais pas que tout mon bonheur dépend d'un seul mot ! Je puis tout perdre ou tout gagner, car ma vie entière est dans ton amour que tu vas peutêtre m'enlever; cependant, ce mot qui décide irrévocable-
ment de mon sort... et du tien, il est de mon devoir de le dire ; et si je meurs de ta colère ou de ton indifférence, je mourrai du moins digne de ton estime.
— Achève.
— Je ne suis pas Antoinette, je buis Adolphe.
Et je tombai à ses genoux en saisissant ses mains qui se dérobèrent aux miennes; elle poussa un grand cri et s'enfuit.
Je n'ai pas besoin de dire que cet aveu changea sur-lechamp tous nos rapports ; depuis ce moment, Thérèse ne me régardait plus qu'avec un œil inquiet, comme si elle avait craint de trouver en moi un ennemi, et qu'elle se dé-
fiât des sentiments que je pouvais lui inspirer. L'expression si naïve et si familière de ses traits était devenue sérieuse et même sombre.
Souvent, quand mes yeux rencontraient les siens , et qu'ils les forçaient pour ainsi dire à rester fixés sur moi par l'ascendant qu'exerce un amour fortement senti sur la personne qui l'inspire, le nuage de douleur qui les obscurcissait me causait une sorte de regret et de crainte.
Je me trouvais heureux d'occuper sa vie et même de faire naître dans son cœur l'idée des orages qu'éprouvait le mien ; mais la pensée que ce pouvait être pour elle un malheur de m'aimer brisait
quelquefois mon âme , qui n'avait point de force contre les chagrins de Thérèse.
Mes dangers ne m'avaient jamais causé autant d'inquiétude que mon bonheur.
Je désirais bien que Thérèse fût émue, mais je tremblais qu'elle ne souffrît . Aussi j'évitais avec soin, je croyais du moins éviter tout ce qui était propre à lui rappeler notre situation réciproque, et ce que je lui avais dit de mon amour.
Tout en brûlant de l'impatience d'être seul avec elle, je me félicitais qu'une personne étrangère vint se mêler à nos promenades et à nos entretiens ; et, aussitôt que cet étranger était arrivé, je dési-
rais de nouveau qu'il s'en allât, quoique bien décidé à ne rien dire à Thérèse et à ménager son repos.
Quand nous restions ensemble, sa réserve s'augmentait, et elle s'éloignait doucement, de manière à ne plus me toucher; aussi cela ne lui arrivait que par méprise, dans un moment de distraction ou en faisant quelque mouvement involontaire.
Alors elle se retirait encore plus loin, et son air devenait bien plus soucieux. Qiiant à moi, comme je ne comptais que sur ces hasards qui survenaient rarement, je m'étais fait une étude de les multiplier, parce que c'était mon seul bonheur.
Avec quelle attention j'épiais dans ses yeux la moindre de ses volontés pour prévenir, pour surprendre le moindre de ses gestes, pour faire concourir avec lui une heureuse maladresse qui rapprochait ma main de sa main, mon pied de son pied, ma bouche de son épaule ou de son cou !
Combien de fois, sous le prétexte de lui présenter une fleur de son jardin, ou bien de lui rendre son ouvrage qu'elle avait laissé tomber, j'ai frémi en touchant ses doigts tremblants, dont l'impression légère allait . éveiller dans toutes mes veines un sentiment inexprimable de plaisir !
Il y avait, de sa chambre à Celle de sa <rrand"mèrc, un
corridor étroit qu'elle parcourait à tout moment, et où je ne manquais jamais de m"arrêter aussitôt que je pouvais présumer qu'elle allait venir, parce qu'il y avait si peu de place pour deux personnes qu'il était impossible qu'elle y passât sans m'effleurer ; et, à mesure qu'elle s'approchait, je recueillais les forces de mon cœur pour supporter la volupté de ce froissement si rapide et si délicieux.
Ce hasard me paraissait une faveur, parce que je pensais qu'elle aurait pu l'éviter ou passer autre part, et qu'il n'était d'ailleurs pas concevable, selon moi, qu'une émotion semblable ne se communiquât pas un peu à la
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personne qui la faisait naître.
J'avais une espèce de certitude qu'une femme dont on serait haï ne produirait pas le même effet sur l'homme qu'elle toucherait en passant, quelque amour qu'il eût pour elle, ou qu'elle ne le toucherait pas ainsi.
J'avais remarque aussi que sa voix n'était plus la même quand elle me parlait, et j'étais si persuadé que l'amour qui a tant de mystères avait jusqu'à un accent, jusqu'à une mélodie qui lui est propre, qu'elle ne m'adressait jamais la parole pour me dire les choses les plus indifférentes, que je ne tremblasse de joie comme si ces riens avaient eu un autre sens que celui
qu'elle y attachait; comme si j'étais convenu avec elle d'une clef qui m'expliquerait son langage.
Cet état était si peu naturel, ce secret si facile à pénétrer, que mon déguisement luimême ne me rassurait pas, et que les témoignages de son amitié obligée pour Antoinette me donnaient autant d'inquiétude que si c'était à Adolphe qu'elle les eût adressés.
De tous les endroits où j'aimais à cacher mon chagrin, il n'y en avait point que je préférasse au jardin de Tliérése, et dans le jardin de Thérèse, au rocher sur lequel elle était assise quand je lui avais fait l'aveu qui l'éloignait de moi.
Comme elle s'en était aperçue, elle y venait beaucoup moins souvent, de peur de m'y rencontrer, ou bien elle affectait de s'en détourner par un long circuit, et d'aller se promener plus loin dans une allée solitaire, où je ne l'apercevais que d'espace en espace entre les massifs des bouquets et des vergers.
II y avait déjà plusieurs semaines que cela durait, et j'étais à mon ordinaire demicouché sur le banc, le visage couvert de mes mains, quand je sentis les doigts d'une femme s'imposer sur mon cou avec douceur, mais avec une sorte d'autorité, comme si elle avait voulu me prescrire de ne pas la regarder, car elle
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avait à me dire des choses dont l'aveu l'embarrassait. Je reconnus facilement Thérèse, et je restai immobile en sanglotant, parce que je pleurais quand elle était venue.
Elle commença et suspendit plusieurs fois la phrase qu'elle venait d'arranger, et puis elle m'apprit d'une voi.x émue et tremblante que nous allions nous quitter. Son père, qui n'avait pas cessé de me prendre pour une jeune fille, pensait avoir trouvé un moA'en de me faire rejoindre mes parents, ou l'armée à laquelle ils étaient attachés, et que j'avais dû suivre avec eux. Il se flattait de me mettre en tout cas à l'abri des poursuites et des persécutions; il m'attendait au
THERESE AUBERT lOI
Mans, et une lettre transmise par un homme at'fidé (c'était celui qui m'avait conduit à Sancy) en avait apporté la nouvelle.
Après cela Thérèse croyait me devoir des consolations ; elle s'attendait à mon désespoir, et quand, hors d'état, de me soutenir, je laissai retomber ma tête sur le rocher, elle m'enveloppa de ses bras et m'appela de mon nom .d'Adolphe.
— Adolphe! lui dis-jc. O mon Dieu ! suis-je du moins Adolphe pour toi?
— Adolphe, mon Adolphe?
répondit-elle.
— Adolphe ! m'écriai-je en me levant et en arrachant le bandeau qui attachait mes