‹ Thérése DesqueyrouxChapitre 11 sur 13 · LA DESTINEE SPIRITUELLE DE THERESE · texte numérisé non relu

LA DESTINEE SPIRITUELLE DE THERESE

« Je crois que Thérése est l’une de ces femmes dont je parlais dans notre dernier entretien, différentes de leur milieu natal ; par le fait de leur naissance dans une campagne perdue, dans une société trés restreinte, elles n’ont pu choisir leur compagnon et n’avaient aucune chance de trouver des étres pareils a elles ; par conséquent, elles se trouvent en fait, et ce n’est pas une image, emprisonnées derriére des barreaux, des barreaux vivants. Et comme je vous le disais, j’ai pu observer dans la réalité des cas de cet ordre. Alors, la famille selon la chair s’oppose 4 la famille selon |’esprit ; plus précisément, parce que la famille selon |’ esprit est aussi d’un certain point de vue une famille selon la chair, la famille dans laquelle une créature est née et la famille des étres qui leur ressemblent, et avec qui ils peuvent correspondre, s’opposent. C’est une opposition qui se trouve sur les sommets, et qui se retrouve dans les basfonds. Quand je parle des sommets, je pense 4a cette parole du Christ qui m’a toujours €normément frappé, dans saint Marc ; quand on lui dit : “Votre mére et vos

1. Un peu plus loin dans |’entretien, Mauriac précise que cette amie a inspiré le personnage d’Iréne de Blénauge, |’héroine de Ce qui était perdu.

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fréres vous cherchent”, il répond : “Qui est ma mére et qui sont mes fréres ?”Je trouve qu’il y a 1a quelque chose de formidable et, d’une certaine fagon, comme un jour ouvert sur une réalité humaine. A |’autre bout de la chaine, il y a tout ce que Proust nous a fait comprendre, nous a décrit, aussi bien a4 Sodome qu’a Gomorrhe, des étres qui finissent par se retrouver a travers des distances extraordinaires, et se rejoindre. Ce que je dis 1a n’est pas blasphématoire ; je prends Dieu et je prends |’infame, je prends les deux bouts, les deux extrémités, les deux pdles du Ciel et de l’Enfer pour montrer que d’un pdle a 1’autre, ce probléme des deux familles existe.

« [...] Je voudrais vous rappeler la préface de Thérése Desqueyroux ow je dis que j’avais pensé |’appeler sainte Locuste. Je suis toujours trés scrupuleux pour évoquer ]’état d’esprit dans lequel j’étais au moment ou j’écrivais un livre, parce que je ne me le rappelle pas, mais il me semble qu’il y avait dans la recherche de ce titre cette idée de la vocation. Je veux dire qu’il y a des étres qui sont coupés de tout, de tous les cétés, sauf du cété de Dieu, sauf du cété de |’ Infini ; exactement comme le taureau qui, dans le toril, est obligé de passer par les couloirs sombres et ténébreux pour aboutir a l’aréne et a lépée. Autant que je puisse l’affirmer. aprés tant d’années, je crois que dans mon idée, toutes ces impossibilités que j’accumulais devaient forcément amener , Thérése — je n’y suis pas parvenu d’ ailleurs — dans la lumiére. »

(29° entretien, Souvenirs retrouvés, pp. 214-219.)

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Technique romanesque

Narratologie

« Voila ce que j’ai essayé de rendre : confondu avec son passé criminel, le proche avenir, l’avenir immédiat bat de sa vague le présent qui s’écoule, tandis que le train emporte Thérése vers son destin'. » On ne peut définir mieux que ne le fait ici Mauriac le probléme du temps tel qu’il se pose dans le roman. Ce double reflux du passé et du futur sur le présent appartient 4 ce que Michel Raimond appelle « le double jeu du romancier’ ». Si criminel qu’ait été son passé, méme aprés |’échec de sa confession conjugale, Thérése garde un avenir et le lecteur se raccroche a ce fragile espoir avec Thérése jusqu’a la libération du dernier chapitre.

Avec Thérése et dans la conscience de Thérése... C’ est la que, pendant la plus grande partie du récit, le lecteur se sent installé. Mais c’est le narrateur qui en livre Paccés, qui en fait découvrir la configuration intime. Thérése Desqueyroux est un roman écrit a la troisiéme personne, ow le narrateur voit tantét « par-derriére », tantot « avec » Il’héroine. Ce dernier point de vue est dominant mais, méme lorsque la coupable se confesse, on pénétre avec le narrateur omniscient dans d’autres consciences : celle du pére Larroque, préoccupé par sa carriére politique (p. 27°), celle de Bernard, secrétement

1. F. Mauriac, « Ma conception du roman » in Paroles perdues et retrouvées. Textes recueillis et présentés par Keith Goesch, Paris, Grasset, 1986, p. 69.

2. In Le Roman, Paris, A. Colin, collection Cursus, 1988, p. 147.

3. Le chiffre mis entre parenthéses renvoie toujours 4 la présente édition.

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persuadé d’avoir perdu la face a Paris (pp. 140,143). On épouse méme fugitivement le point de vue de Clara, la vieille sourde (pp. 105, 112), pour ne parler ni des La Trave ni des figurants. Le narrateur, enfin, impose son point de vue personnel, moralisateur et totalitaire, dans de bréves pauses, ou il interrompt le récit pour commenter telle attitude ou tel événement (pp. 105- 106,109 sqq.).

A travers les phénoménes de dilatation et de contraction qui alternent, le traitement du temps dans I’histoire montre bien les changements de vitesse auxquels contraint la conduite d’un récit. Le retour de Thérése disculpée et l’explication manquée avec Bernard prennent plus de neuf chapitres sur treize. Les trois quarts du livre, ot sont appréhendés, il est vrai, plus de vingt ans de la vie de Thérése, sont mobilisés par le récit d’une seule soirée d’octobre!. La quatriéme part contracte A peine moins de six mois mais le dernier chapitre représente une durée de deux heures. Les pauses descriptives, nous y reviendrons, sont rares et toujours bréves. Quant aux scénes ou le narrateur s’efface pour laisser parler les personnages et qui tendraient a rétablir un semblant « d’égalité entre récit et histoire” », elles interviennent surtout aux points stratégiques du récit, dans le premier et le dernier chapitre, nous venons de le préciser, ainsi que dans la nette mise au point de Bernard aprés le non-lieu. Ce triple phénoméne de dilatation souligne lumineusement que

1. Maurice Maucuer a calculé l’4ge de Thérése a son mariage : vingt-huit ans. Bernard est plus jeune de deux ans. Voir Thérése Desqueyroux Mauriac, Hatier, « Profil d’une ceuvre », Paris, 1970, p. 28.

2. Selon la formule de Gérard Genette, Figures III, Seuil, Paris, 1972, p. 129.

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Thérése Desqueyroux est bien « |’histoire d’une séquestration entre deux libérations! ».

Peu de pauses ou de longues scénes : est-ce a dire que le fameux « tempo » mauriacien soit di a la primauté du résumé ? L’extrapolation serait abusive. Certes, on distingue, dans la visée rétrospective de Thérése, de magnifiques exemples de sommaires analogiques, lorsqu’elle comprime sa vie passée en une comparaison avec Vhydrographie (« de la neige a la source du fleuve le plus sali», p. 36), ou avec la météorologie (p. 37). L’explication tiendrait plut6t au fait que les formes d’écriture romanesque se contaminent chez Mauriac lune par |’ autre. Il n’y a pas d’exposition, donc pas de séquences descriptives. Les dialogues s’émiettent. Le discours solitaire se fait « psychologique” » mais cette psychologie emprunte la plupart de ses comparants au monde extérieur : plantes (p. 36), « lacis de défilés, de passages » (p. 35), tunnels (pp. 87, 100)... Ainsi se crée une forme d’écriture hybride, aussi peu différenciée que les sentiments que Thérése a tant de peine 4a clarifier, a nommer, a classer. Une telle contamination donne a la présentation des lieux et des personnages un aspect non conformiste, qui dépasse la volonté de faire vrai et qui mérite quelques éclaircissements.

Si l’on excepte la partie du chapitre III, ot Mauriac découvre le « quartier perdu » d’ Argelouse, — en débordant d’ailleurs la topographie par la géographie économique et humaine — toutes les descriptions du paysage sont intériorisées. De méme, les protagonistes sont loin

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