THOREL, THÉRÈSE
THÉRÈSE
Leur devoir!... Le devoir 1... Sais-tu quelle est ma crainte? Eh bien, c'est ce devoir qui me fait, loin de toi, t'attendre toute seule et le cœur plein d'angoisse. La solitude est lourde à des cœurs de vingt ans.
THOREL
La solitude?
Oui. Ta femme reste seule,, tandis que tu t'en vas parler, combattre, agir... Chaque jour nous sépare et, parfois effrayée, penchée à la fenêtre et guettant ton retour, je me dis : Que fait-il? Quel danger le menace? S'il ne revenait pas? S'il ne revenait pas! Pour vous, l'honneur suffit à remplir une vie, mais à nous, vois-tu bien, à toute âme de femme, il faut aussi l'amour.
i THOREL.
Mais quand je te reviens, n'es-tu pas consolée ?
THÉRÈSE
Consolée?... Un malheur me semble là toujours, oui, toujours près de nous !
THOREL
Chasse de ta pensée la terreur inutile et crois en l'avenir.
THERESE
L'avenir... il est plein d'angoisse et de mystère... Je voudrais m'arrêter dans cette solitude, respirer Pair du soir et ne pas revenir dans l'immense Paris brûlant comme une forge, et qui gronde là-bas de ses cris de fureur.
THOREL
Mais ce n'est pas pour nous, ce n'est pas pour y vivre que j'ai mis une enchère au prix de ce château ; c'est ici, dans cette demeure que, fils d'intendant, j'ai vu grandir auprès de moi celui qui, fugitif, errant et mort peut-être, me rappelle le temps de ma jeunesse, où, écoliers échappés, nous courions par les bois.
THÉRÈSE
Le marquis !...
Cher compagnon d'enfance, proscrit; si quelque jour il revient au pays, le Girondin rendra le foyer de famille à celui que le vent, comme ces feuilles mortes, emporte vers l'exil !
THÉRÈSE
L'exil... Mais c'est l'exil aussi, la triste vie, inquiète et terrible avec le vent d'orage qui monte de la rue et nous serre le cœur. Là-bas, si loin d'ici, là-bas dans la fournaise I
IO
THOREL
Alors ce qui te rend triste et silencieuse, ce n'est pas un chagrin que tu me cacherais... et le cœur de ma femme m'appartient tout entier, aujourd'hui comme hier ?
, THÉRÈSE
Mon cœur? Pourquoi mon cœur?... Et que veux-tu me dire ?
THORRL.
Ah! pardon, l'amour est plein de crainte. Mais, cher être adoré, comment douter de toi ?
THÉRÈSE
Si je ne t'aimais pas, serais-je pas ingrate? Cette gloire qui rayonne éclatante autour de nos deux noms, c'est à toi que la doit Thérèse l'orpheline; et mon devoir à moi, vois-tu, c'est ton bonheur.
Mon bonheur !... (11 la conduit jusqu'au bassin, près de l'allée.) Mon bonheur! O Thérèse, regarde... Regarde dans cette eau, clair miroir de mon cœur ! Mon bonheur, chère enfant, penche-toi, je te prie ! Il a tes traits, il a ton sourire et tes yeux; le reste est peu de chose, et j'ai deux espérances : mourir pour mon pays ou vivre près de toi !
THÉRÈSE
L'amour fait vivre ! Il faut aimer! Aimer, c'est vivre !
(Lointain roulement de tambour.)
THOREL, écoutant.
Le bataillon s'éloigne... Il nous faut le rejoindre à la
Archives de la Vie dé taélle* Jtotàml vaa dô Stad Bfus$#
grille... Je vais voir si les chevaux sont prêts... Je dois rentrer cette nuit à Paris; tu n'es pas seule ici... Je reviens... Aime-moi.