LE RECTEUR
— A dix heures sonnées ! Kh bien ! je le rév eillerai ; ca ne sera pas la première fois. Dis à Ann- Jann que je déjeunerai ici , qu'elle nous fasse de bonnes crêpes fraîches, i
Le Breton s'inclina respectueusement et conduisit la baquenée du prêtre à l'écurie, pendant que celui-ci montait l'escalier dallé de granit qui conduisait à l'appartement du maître de Treff-Hartlog.
l/abbé , au lieu de frapper à la porte de la chatiibre à coucher d'Evi en , entra bruyamment en s'ecriant de sa bonne grosse voix :
(t Debout ! allons , paresseux ! debout ! d
Evven, à demi vêtu, était assis sur son lit; il contemplait attentivement le portrait dont nous avons parlé. Pour le mieux voir, il l'avait pbsé devant lui sur une chaise.
I^a brusque arrivée du recteur fit tressaillir le maître de Treff-Hartlog , qui retourna brusquement la tète :
« Quel bonheur! c'est vous , c'est vous , mou bon abbé de Kéroucllan ! » s'écria-t-il avec autant de joie que de surprise, et il tendit vivement sa main au prêtre.
L'abbé se recula.
tt Xon, non, vous ne méritez pas que je vous donne la main, monsieur le rêvasseur! Ah! ah! j'en apprends de belles sur votre compte, songe-creux que vous êtes. Jésus-Dieu! j'ai fait là un joli disciple! Ah çà! il paraît que vous prenez grand train le chenun des Petites-Maisons. — Puis , remarquant les
/i8 THERESbl DLXOVER.
(rails pâles, abatlus, amaigris d'Euen, il ajouta, sans railler cette fois et d'un ton indigné : — Mais voyez un peu cette ligure, ces yeux creux ! Il ne manquait plus que cela. Voilà maintenant sa santé qui s'altère I C'est tout simple : on veut faire l'original, on veut vivre en sauvage ; l'ennui vous ronge; mais , comme on veut jouer son rôle jusqu'au bout , on crèverait plutôt que d'avouer qu'à la longue la solitude devient insupportable; aussi l'on crève... ce qui est bien agréable pour ceux qui vous aiment ! Voilà ce que c'est que de vivre isolé.
— \ ous avez raison, — dit Eu en d'un air sombre, — c'est vivre misérablement.
— Et à qui la faute? Combien de fois vous ai-je dit : ^lariez-vous, épousez une bonne et brave jeune tille de notre pays , qui vous mette la joie au cœur en vous donnant une séquelle d'enfants. Mais non, monsieur est fier, monsieur trouve au-dessous de lui de se marier avec une demoiselle de province ; il vous faut une péronnelle de Paris , n'est-ce pas ? In joli goût que vous avez là î
— Mon cber abbé , je vous assure que vous vous méprenez et que...
— Mais ce n'est pas tout, — s'écria le recteur eu interrompant son ancien élève, — pour passe-temps, qu'imagine monsieur le baron ? de s'en aller courir la mer par des temps épouvantables, et avec qui, s'il vous plaît? avec un vieux drôle que tous les honnêtes gens du pays fuient comme la peste. Et pourquoi monsieur le baron fréquente-l-il un pareil gueux? parce
LK UKCTKUll. 41»
(|iic nioiisieiii' le l)aron , ù l'oice de se démantibuler l'esprit , à force de courir après des visions cornues et biscornues , est devenu assez faible, assez maniaque , pour s'affoler d'idées magiques et diaboliques. C'est tout simple! les sorciers, c'est original; et puis c'est si amusant de pouvoir dire, à piopos d'une niaiserie qui n'effraierait pas seulement un enfant de quatre ans , de pouvoir dire d'un air effaré : Il y a certainement là quelque chose de surnaturel ; la raison humaine se refuse à l'expliquer, et... quand... je... Ciel... Ah! mon Dieu!... mais... que vois-je? — s'écria tout à coup l'abbé de Kérouëllan en interrompant sa mercuriale pour contempler avec stupeur le portrait à demi effacé qu'Euen avait posé auprès de lui sur une chaise pour le mieux regarder. — Jésus, mon Dieu ! — répéta l'abbé, — comment ce portrait se retrouve-t-il ici? Est-ce bien possible?
— Que voulez - vous dire? » demanda Euen, le cœur palpitant d'émotion.
Sans lui répondre le recteur se saisit vivement du tableau et l'exposa au grand jour de la fenêtre.
Evven suivit tous les mouvements du prêtre avec une anxiété croissante, impatient d'éclaircir ce nouveau mystère.
a Oui, oui, c'est pourtant bien lui, — disait le recteur en regardant le portrait avec une scrupuleuse attention. — Est-ce donc un rêve ? ma vue ne m'abuse-t-elle pas?... Non... elle ne m'abuse pas...
C'est lui voici ces mots à peiné lisibles écrits en
rouge dans ce coin près du cadre... Xoccmbrc.»
60 THERKSE UUXOVER.
Oui, c'est bien cela. .. En vérité, je reste conrondu... c'est incompréhensible ! ma raison se refuse à croire ce que je vois , et pourtant ce que je vois existe. Eh! voilà, sur ma parole , un mystère qui m'épouvante ! n ajouta l'abbé en rejetant ce tableau sur la chaise avec un geste d'effroi.
Il y avait un contraste et un rapprochement bizarre entre les premières et les dernières paroles de l'abbé ; il venait de s'indigner contre les gens assez sottement éprisdu merveilleux pour croire aux choses impossibles, surnaturelles, et il s'écriait à propos du portrait : « C'est incompréhensible , ma raison se refuse à croire ce que je x'ois ; et pourtant ce que je vois existe.... Voilà un mystère qui m'épouvante. t> On juge de l'effet que produisit sur l'esprit d'Evven cette bizarre contradiction entre les paroles et les impressions d'un homme aussi ferme , aussi sensé , aussi respectable que l'abbé de Kérouollan,
u Encore une fois, comment ce tableau se trouvct-il ici, dans votre chambre. Eu en ? — dit le recteur. ^ — Je ne le sais pas , l'abbé ; j'attendais votre retour pour vous demander quel était ce portrait. Mais, à votre tour, dites-moi la cause de votre étonnemeut en le voyant ici.
— Mon étonnement est bien naturel , mon enfant. Il y a six ans, moi et votre père nous avons brûlé ce portrait que voilà... dans la cheminée que voici.
— Vous avez vu brûler ce portrait un an avant la mort de mon père.
LK UKCTKLK. f.l
— Je l'ai vu, de mes yeux vu brùltM' , un an avant la niorl de votre père.
— liais, l'abbé, c'est impossible.
— Je ne dis pas non , mais je vous répèle que je l'ai \ u brûler.
— Depuis la mort de mon père, vingt fois vous èles venu dans ma chambre , et ce portrait était là entre les deux l'enètres.
— Je ne l'ai pas remarqué , sans quoi mon élounement eût été alors'aussi grand qu'à cette époque.
— A[ais pourquoi avait- on brûlé ce portrait? Où était-il? Gomment n'ai-je pas su cette circonstance?
— Parce qu'il n'y avait aucune raison pour vous en instruire ; vous étiez alors, je crois, à chasser dans les environs de Lesneven.
— !\Iais pour([uoi a-t-on brûlé ce portrait?
— Votre père m'avait prié de l'aider à rechercher «juelques litres relatif^s à la créance qu'il avait sur ce ^ banquier juif, M. Achille Dunoyer.
— M. Achille Dunoyer, ce banquier chez qui mes fonds sont placés , et que vous avez dû voir à Paris avant de revenir ici?
— Lui-même ; mais je ne l'ai pas vu : je vous dirai cela tout à l'heure. Terminons l'histoire de ce diable de portrait. En cherchant ces papiers , que votre père croyait égarés , nous dérangeâmes une grande armoire , derrière laquelle avait sans doute glissé depuis bien des années ce tableau à demi effacé. En le voyant, votre père pàlil et s'écria : i: Le
ôi THKRESE DL'XOYER.
voilà donc, ce poi'trait que j'ai tant cherché après la. mort de mon père, afin d'anéantir cette odieuse ligure, qui me rappelle de si funestes souvenirs! Voyez , l'abbé, — me dit votre père, — il doit y avoir une date , date fatale, toujours fatale à notre famille , écrite dans quelque coin, s Xous cherchâmes, et nous trouvâmes, en effet, ces mots : Xocemhrc mil sepl Le reste avait disparu.
— Le mot novembre est encore lisible , — dit Kuen en examinant attentivement le tableau; — mais riuimidité a effacé les chiffres... Kt la femme que représente ce portrait, qui est-elle?
— Je ne le sais pas ; seulement votre père s'écria en montrant le poinji^ au portrait : a Tu as été assez longtemps le mauvais génie de ma famille! Tu as, grâce au ciel , disparu de la terre ! Qu'il ne reste pas même de trace de ton image infernale ! s En disant ces mots, votre père arracha la toile de ce panneau de bois où elle était appliquée ; et, comme il n'y avait pas de feu dans la chambre de la tour où nous étions, il vint ici; il y avait un bon brasier, et devant moi il y brûla ce portrait, l'oici ce que je vous atteste sur ma parole et ma foi de prêtre.
— Eh bien ! l'abbé, — dit Ewcn d'une voix sombre, — tout à l'heure vous m'accusiez d'être enclin à croire aux choses surnaturelles ! «
Le bon recteur s'aperrut trop tard de la faute qu'il avait commise en donnant ce nouvel et dangereux aliment aux élucubrations de son ancien disciple.
LE RKCTEUR. 53
u Que le diable vous emporte ! — s'écria-Ml malgré lui. Puis il ajouta son correctif habituel : — Aurais-je dit (|uand j'étais soldat. — Voilà donc la morale que vous tirez de ce que je vous raconte ! Joli métier que vous faites là, de vous mettre en sournois à l'affût des mots qui paraissent concorder avec vos rêveries !
— Mais enfin, l'abbé, comment se fait-il que vous revoyiez, que vous touchiez un o])jet que vous avez vu brûler sous vos yeux?
— Eh bien ! qu'est-ce que cela prouve ?
— Gomment , l'abbé ! qu'est-ce que cela prouve ?
— Sans doute ; il ne s'agit que de raisonner comme des gens sensés pour tirer ceci à clair. Suivez-moi bien. En admettant qu'il y ait là momenlanément quelque chose d'inexplicable, est-ce une raison pour croire au surnaturel? La preuve que rien n'est plus simple, c'est que présentement c'est inexplicable; suivez-moi toujours bien... or, les choses inexplicables sont impossibles ; or, une chose impossible ne peut pas être. Ce qui vous prouve évidemment... que... enfin... qu'il n'y a rien que de parfaitement naturel là-dedans. «
La logique de ce raisonnement ne parut pas péremptoire au jeune baron ; il répondit en secouant mélancoliquement la tête :
u Et cette date si fatale à notre maison? Ce mois noir, qui a vu mourir mon père , mon grand-père ; ce mois noir qui se trouve inscrit sur le portrait de
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cette femme mystérieuse, dout rinflueuce a cU' si funeste à notre famille, vous l'avez dit ?
— A l'autre maintenant ! C'est au tour du mois noir à cette heure î Que Lucifer me brûle ( aurais-je dit quand j'étais soldat j, s'il ne devient pas aussi oison que Lès-en-Goch ! Eh bien ! quoi, le mois noir, le mois noir? X'est-ce pas en novembre que les feuilles tombent, que les plautes meurent"? Pourquoi n'en serait-il pas de même des hommes?
— Alais pourquoi deux de mes ancêtres sont-ils morts dans ce triste mois, l'abbé?
— Est-ce que je le sais, moi? croyez-vous d'ailleurs que la maison de Ker-Ellio ait le privilège de mourir dans le mois de novembre? Tenez, vous êtes fou à lier. Evertuez-vous donc, après cela, à faire (les éducations raisonnables! — s'écria le malheureux i-ecteur en marchant à grands pas. — Si je lui avais mis des babioles dans la tête, si je lui avriis fait lire des romans , des poèmes , je concevrais cela : mais non, je ne lui montre que ce que je sais, ce qui n'est pas grand'chose , à lire , à écrire et à parler sa langue à peu près correctement, les quatre règles pour tenir ses comptes de fermiers , ce qu'il faut connaître d'histoire et de géographie pour savoir que Louis XIII n'est pas fds de Louis XII , et que Pékin est en Chine. Je ne lui apprends pas un mot de latin, vu que j'en sais tout juste ce qu'il m'en faut pour dire ma messe. Il sort de mes mains joyeux et loyal, charitable et courageux, sain et robuste, Irapu e( barbu ; il a l'air d'un métayer plutôt que d'un
LE RECTEl'R. 65
monsieur. Il s'en va bravement chouanner pendant quinze mois... Qui diable (aurais-je dit quand j'étais soldat) se fut imaginé que ce rude fils de nos grèves finirait par être un rcvasseur, un songe-creux, aussi superstitieux que les plus grossiers paysans du Léonais? Allons donc, Eu en, mon ami, pas de ces sottises-là! Parce que novembre s'appelle le mois noir, est-il pour cela plus mauvais que les autres mois? Venez donc ce soir visiter nos bonnes gens, vos métayers ; vous les trouverez rassemblés dans leur étable , contents , joyeux , et chantant à la veillée Milinerez Pontaî-o ^ ou Mellezourou arc Haut ^. Et pourtant, mon enfant, si novembre doit être noir pour quelqu'un, n'est-ce pas pour ces pauvres gens, dont le foyer est sombre, faute d'une bonne flambée? Eh bien! ils se contentent de la douce chaleur de l'étable , et savent encore égayer leur veillée. Allons donc, En en, c'est offenser le bon Dieu et les vrais malheureux que de se créer des chagrins imaginaires, (lomment osez-vous vous plaindre, vous, lorsque tant d'infortunés, qui souvent ont froid et faim, pour eux et pour leurs enfants , remercient le Seigneur chaque soir, et s'éveillent le cœur allègre , pourvu que le travail, si rude qu'il soit, ne manque pas à leurs bras. »
Le simple langage du baron recteur fit une bonne impression sur Evven ; il tendit la main à l'abbé de Kérouëllan, et lui dit :
' La Meunière de Ponlaro.
- I,e.t M'irnirx d'artjeut.
r,fi THKRKSK DIXOYKR.
(i Pardon, mon ami; vous avez raison , ma fèfe s'est affaiblie ; souvent je ne me reconnais plus. Tenez , voyez-vous , la pensée, oui , la pensée me tue.
— La pensée vous tue, mon pauvre ami? Hélas ! il faut toujours en revenir à la vieille Genèse pour se retremper le cœur et l'esprit par ses sa^jes paraboles, comme on revient au lait pur et salutaire pour se refaire l'estomac. La pensée vous tue ? eh ! mon Dieu , c'est tout simple , c'est encore l'histoire de l'arbre du bien et du mal : vous avez fouillé ses racines comme un blaireau qui fait son trou, et vous n'avez trouvé qu'amertume. Au lieu d'agir en bon chrétien, en bon maître, de tendre aux fins pour lesquelles Dieu vous a fait, vous allez vous imaginer de rêvasser, de sophistiquer à creux? Quelle mouche vous a piqué?
— Et le sais-je? pouvais-je prévoir que mes pensées , d'abord paisibles et riantes , déborderaient en flots noirs et amers! Rien de plus limpide, de plus calme, que la source de l'Hellé, et cette rivière finit par se mêler en bondissant aux vagues de l'Océan. D'abord la sobtude m'a plu , je m'y suis isolé avec délices ; à mesure que j'en appréciais davantage le charme, je regrettais de ne pouvoir partager cette vie enchanteresse avec une épouse bien-aimée.
— Kelle découverte que vous avez faite là ! \e vous ai-je pas conseillé cent fois de vous marier? Mon Dieu, rien n'était plus facile, les occasions ne vous ont pas manqué, pourtant!
LK RECTEIR. T-,1
— Sans doute , mais à force de songer à l'idéal que je me suis créé, j'ai fini par y croire,... alors la seule réalité que je pouvais rencontrer m'a semblé méprisable.
— Bon Dieu ! mon malheureux Eu en , où as-tu appris toutes ces sottes choses? Qui t'a troublé la cervelle à ce point? Des idéalités, des idéalités! Eh, morbleu ! prends-moi donc une brave BreUmne bre~ tonnante, une Yvonne de Kergalec, par exemple, ou bien une Marie-Jeanne de Tremadek ; tu les connais, celles-là ; tu les as vues au pardon de Falgoat? On vous a dix-huit ans, une bonne santé, de bonnes grosses joues, de bons quartiers de ferre, de bons bois de chênes ; c'est franc comme l'or, doux comme un bon fruit ; ça te fera de beaux enfants, qui pousseront drus comme des genêts sauvages, et qui changeront tous tes mois en mois de mai. \'oyons, veuxtu qu'après déjeuner je donne un coup de galop sur le manoir de Kergalec, ou jusqu'à Tremadek? Je fais ta demande , on t'agrée , et , dans six semaines , on chantera à tes fiançailles Av C'houleun *.
— Xon , non , je ne pourrais jamais aimer une autre femme que celle que mon imagination a rêvée ; et, si elle existe, malheur à moi ! elle doit ressembler à ce portrait, s
En disant ces mots d'un air sombre, Euen retomba dans sa rêverie.
Le bon recteur ne put retenir un mouvement d'im-
' !.<i. DetiKiiide, chant imtioiuil qui prOcède la docc
:.S THERKSF: DIXOYER.
patience et de colère ; il donna un coup de pied furieux à la chaise , la renversa ainsi que le tableau , et s'écria en mettant sa grosse botte ferrée sur le tableau :
K Que Teufer te confonde, image maudite, si tu (lois rendre ce fou encore plus fou! Que t'a donc fait cette famille? \'était-ce pas assez d'avoir été le mauvais génie de son grand-père ?
— L'abbé, par le cielî respectez cette peinture! — s'écria Eu en, — Otez votre pied !
— Maudite! maudite! maudite! — répéta l'abbé eu frappant de son talon épcrouné le portrait qui s'était heureusement retourné en tombant.
— L'abbé, — s'écria Ewen hors de lui, — l'abbé, finissez, ou bien !... s
Et il fit un geste menaçant.
a Ou bien? — reprit le vieillard en redressant sa grande taille. Puis , regardant le jeune homme d'un air à la fois sévère et attristé, il dit : — Ah! Ewen! Eu en !
— Pardon, mon ami, — dit Eu en rougissant de son emportement, — pardon, je vous vénère comme mon père ; mais, par pitié, épargnez ce tableau. ^
Le recteur fit un pas en arrière.
Eu en releva le portrait, le posa sur la cheminée ; lorsqu'il se retourna, l'abbé de Kérouëllan sortait de la chambre.
— Alon ami ! — s'écria-f-il en courant à lui , — où allez-vous?
— \'ous m'a\ez menaci' , Euen! " dit le vieillard
LE RECTEUIl. 59
(l'une voix émue ; et il se dégagea on ftiisant un nouveau pas vers la porte.
Le jeune homme garda un moment le silence , tenant toujours dans sa main la main de l'abbé ; puis il dit d'un ton si grave que le recteur tressaillit :
tt Mon ami , vous niez certaines fatalités ; voyez pourtant ! l'existence de ce portrait vous semble inexplicable, presque surnaturelle. La femme qu'il représente a été le mauvais génie de mon aïeul, et, à cause de cette funeste image , je vous menace, vous!... vous qui m'avez élevé comme votre enfant, vous mon seul ami , vous l'homme de bien , vous l'homme pieux qui avez fermé les yeux de mon père! dites, dites, cela n'est-il pas fatal? ^
Le recteur, frappé malgré lui de ce bizarre rapprochement de faits, éprouva quelque emban-as à répondre.
Euen continua :
>c Je vous en conjure , mon ami, croyez plutôt à certaines influences mystérieuses, irrésistibles, qu'à im mauvais sentiment de ma part. Pardonnez-moi, j'ai honte, je me repens du mouvement auquel je me suis laissé emporter.
— Je t'excuserai , ma foi, bien sans cela, mon pauvre enfant, — dit l'abbé en serrant Euen dans ses bras. — Dieu merci, il faut antre chose que la découverte d'une vieille planche , que je croyais brûlée, pour ébranler ma raison. Ta main, mon bon
un THERKSE IH'XOVEP.
Kwen , ta main ; ne parlons plus de cela. Alais fu es agité, tu es brijlant, tu as eu de la fièvre.
— Oui, j'ai passé une nuit pénible.
— Et hier, aller l'exposer en mer par un temps pareil, avec un gredin comme ce Mor-Xader, qui, tôt ou tard, je t'en réponds, s'apercevra qu'en ma qualité de berger de mon troupeau je tiens d'une main vigoureuse mon bâton pastoral... autrement dit ma canne de houx. Le bon Dieu me pardonnera cette exécution un peu temporelle , mais j'appliquerai à ce vieux fourbe la meilleure volée que méchant garnement ait jamais reçue ; après quoi je lui dirai : \ oilà comme je t'aurais traité quand j'étais soldat. Et cette bastonnade sera une charité de ma part, car cet avertissement épargnera la prison ou les galères il ce mauvais drôle.
— ^lor-Xadçr n'est pas ce que vous pensez...
— C'est un misérable imposteur qui joue au sorcier! S'il continue , j'irai un de ces matins dire deux mots en sa faveur au procureur du roi de Kemper , et nous verrons si mons Mor-Xader persiste à épouvanter et à rançonner ma paroisse.
— Ecoutez, mon ami : si cet homme est dupe, il l'est de lui-même , il l'est de sa propre exaltation ; il est monomane, il est fou, soit; mais ce n'est pas un fourbe. Jamais il n'a demandé un liard aux gens qui le consultent. Il prédit l'avenir, et le hasard a presque toujours justifié ses prédictions.
— Bah ! bah ! s'il ne fait pas payer d'abord la honnp aventure, il agit en habile charlatan afin d'à-
LE IIECTELH. (W
morcer ses dupes, et il les rançonnera plus tard. Quant à ses prédictions , si quelques-unes se réalisent, cela ne prouve rien , sinon qu'il y a des gens qui gagnent en jouant à pair ou non et à croix ou pile.
— Ecoulez, mon ami, — dit Eu en après un moment de silence, — je puis , je dois peut-être vous raconter ce qui s'est passé hirr pendant cette soirée de tempête. »
Et le jeune homme fit le récit de la scène de la veille ; il dit comment, la chaloupe ayant coulé à fond, la fraîcheur de l'eau l'avait rappelé à lui-même ; comment , poussé par le vent et par la marée , il avait pu nager et aborder au rivage, moins éloigné qu'il ne l'avait cru; comment enfin il était arrivé à Treff- Hartlog, la raison à demi égarée, tant son imagination avait été frappée de l'accès de folie sauvage de Alor-Xader.
Après avoir écouté Ewen et frémi du danger qu'il avait couru, l'abbé lui dit :
tt Gela montre que ce misérable était assez slupide et assez féroce pour vouloir se noyer avec vous, mon pauvre ami , afin d'être regardé par le peuple, après sa mort, comme un grand sorcier! Les mauvaises causes ont leurs martyrs tout aussi bien que les bonnes. Et puis vous l'aviez avec raison traité d'imposteur : au risque de sa vie, il a voulu se venger. Peut-êti"e aussi se savait-il près de la cote. Puisque vous croyez qu'il a comme vous échappé à la noyade , je ne vous ferai pas de morale , l'événe^
td THERESE DUN'OYER.
meut vous a prouvé combien vous aviez eu tort tic mettre votre existence à la merci d'un tel misérable. Laissons cela, parlons d'autres choses, et, sans transition , passons de ces tristes visions à des intérêts tout matériels. \ oulez-vous, mon cher Euen, être à moitié ruiné?
— Que dites-vous?
— Le placement que votre père a fait chez \[. Achille Dunoyer , banquier à Paris , me paraît Irès-avcnturé. Il s'agit d'une partie considérable de votre fortune. Je ne suppose pas que cette perte vous soit indil'iérente.
— Et quel danger court ce placement ?
— Ln très-grand danger, je le crains du moins : M. Achille Dunoyer n'a pu me payer le premier quart de cette somme que je devais toucher pour vous par procuration.
— ^l-àis on disait M. Achille Dunoyer puissamment riche.
— On dit bien d'autres choses , mon enfant : ce qu'il y a de certain , c'est que , lorsque je me suis présenté chez lui, on m'a répondu qu'il était en voyage, qu on ne savait pas au juste l'époque de son retour, et qu'il n'avait laissé aucun ordre pour ce payement. Pourtant, lorsqu'il s'agit d'une bagatelle de 50,000 francs, il me semble que cela ne doit guère s'oublier, à moins que 50,000 francs ne soient moins que rien pour M. Dunoyer.
— En effet, c'est singulier.
— Votre notaire de Kcmper est d'avis (|ue vous
LE RECTELH. 0^5
VOUS rcnclie/ iinmcdiatement à Paris, afin de prendre vos sûretés s'il en est temps encore.
— Mais ne puis-je pias donner ma procuralioii au notaire de Kempcr tout bonnement?
— Cela n'aurait pas le sens commun. Si M. Achille Dunoyer est dans de mauvaises affaires, il est certaines questions que vous pouvez seul consentir et dont volis pouvez seul apprécier la convenance.
— Ah! quel ennui, quel tracas! — dit Eu en avec al)attement ; — et puis cette vie de Paris me sera, j'en suis sûr, insupportable. .Je n'y connais personne.
— Et votre cousin, AI. le comte lùlouard de Montai , pour qui vous m'avez donné une lettre de recommandation?
— A peine l'ai-jc vu deux ou trois fois , il y a ([ualre ans, à Kemper, où il est venu passer un mois chez le vieux chevalier de Lémoléan.
— Il vous accueillera certes toujours aussi bien qu'il m'a accueilli. Il sera pour vous uu très-bon introducteur; il est lancé dans le grand monde, et il paraît, sinon riche, du moins fort à son aise.
— Je croyais qu'il ne lui restait plus rien de la fortune de son père.
— \ ous me l'aviez dit aussi, Eu en ; il faut alors qu'il ait trouve la pierre philosophale, car il m'a paru logé comme un prince. Il s'est d'ailleurs mis trèscordialement à votre disposition dans le cas où vous viendi'iez jamais à Paris.
— C'est très-obligeant de su part.
64 THERKSK DIXOVER.
— Saus doute ; et pourtant, si je ue vous couuaissais pas comme je vous connais, j'aurais préféré vous voir un autre mentor, car, pendant ma visite , il csl venu là une espèce de mauvais sujet entre les deuv âges , un marquis de Beauregard. . . oui ; c'est cela , (retenez bien cTb nom) , qui a bien l'air du plus effronté vaurien ! — Puis , il faut être juste , son premier étonnement passé (votre cousin ne reçoit pas souvent d'hommes de ma robe), le marquis a été pour moi aussi honnête que possible, ce qui m'a prouvé qu'il était au moins bien élevé. D'ailleurs , comme vous le pensez , je n'ai pas prolongé longtemps ma visite. Pourtant elle a été encore assez longue pour que je visse entrer en trottinant, en sautillant, une demoiselle que votre cousin a appelée Julie.
— Quelle est cette femme?
— D'après ce que j'ai lu dans le journal, cette demoiselle est une des plus fameuses comédiennes de ce temps-ci. Vous comprenez, mon ami, qu'à l'aspect d'un tel oiseau de passage, l'abbé de Kérouëllan n'est pas resté longtemps chez votre cousin. Quant à vous, mon cher Ewen, au risque de rencontrer cet effronté marquis de Beauregard et cette demoiselle Julie, vous ferez toujours bien d'aller voir M. le comte de Montai ; ces jeunes gens-là sont lancés partout , ils connaissent tout le monde , et il pourra peut-être vous donner des avis utiles sur la manière de vous tirer d'affaire avec ce M. Dunoyer, et pour le présent , et pour l'avenir ; avis que je ne pouvais