CHAPITRE V
LE RECTEIR.
Le lendemain du jour où Eu en de Ker-Ellio avail fouru un si grand danger, M. l'abbé de Kérouëllan, recteur de la paroisse de Saint-Michel , grand et robuste vieillard, vêtu du costume ecclésiastique, gravissait au pas de son petit cheval blanc le chemin escarpé qui conduisait du bourg au manoir de Treff- Hartlog.
L'ouragan avait cessé ; un brouillard froid et humide voilait l'horizon ; on ne voyait pas la iner , mais on entendait au loin les sourds mugissements de son ressac ; une forte houle succédait au déchaînement des vagues.
L'abbé de Kérouéllan chantait, d'une voix plus sonore qu'harmonieuse , le kauouanen rir Uclrl; fnvhannet (le Chant du Prêtre exilé), qui commence ainsi :
a Ecoutez un recteur de l'évèché de Vannes, exilé pour la foi loin de son pays ; son corps est loin de \ous, mais sa pensée et son cœur ne vous quif lent jamais, u
Ancien soldat , l'abbé n'avait jamais manqué aux sérieux et graves devoirs qu'impose la vie religieuse ;
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mais sou lau|];y<j(' rlail rude et brusque. IiOrs(|ue le hou recteur s'écluij)pail à (lire quelques paroles peu cougrues à son habit, il se hâtait d'ajouter, en l'ornic de correctif : Aurais-je dit quand f étais soldat ! \i\\ reste, l'abbé gouvernait son petit troupeau avec autant de fermeté que de sagesse , et ses ouailles l'adoraient. Sa physionomie mâle , ouverte , respirait la bienveillance et la cordialité. Fièrement campé sur sa monture, le recteur prouvait qu'il n'clait pas un cavalier novice ; l'air militaire , qui ne se dépouille jamais entièrement, se trahissait dans tous ses mouvements. En arrivant à la porte extérieure du manoir de Treff-Hartlog , il sonna une grosse cloche.
Lès-en-Goch parut, salua respectueusement le curé , et prit la bride du cheval pour le conduire à l'écurie.
■1. Eu en est-il au château ? — demanda le prêtre, qui appelait toujours ainsi familièrement son ancien disciple.
— Oui, monsieur le recteur , le peu - kau-guei" sera bien aise de vous voir de retour de votre voyage.
— Comment va-t-il depuis trois mois que je l'ai quitté ? yi demanda l'abbé , qui , nous l'avons dit , était parti pour Paris alors qi,ie la noire mélancolie d'Ewen commençait à se manifester.
Lès-en-Goch secoua la tète tristement. K Ainsi , je le retrouverai tel (|u'il était lorsjpie je lui quitté? — dit l'abbé.
— Bien pis , monsieur le recteur.
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— Et il n'a vu pe'*soiiue , aucun de ses voisins ?
— Aucun, monsieur le recteur. Hier, Ann-Janii et moi , nous avons été bien inquiets du peu-kanguer pendant la tempête.
— Eh bien ! qu'a-t-il fait pendant cette tempête, qui d'ailleurs a rudement secoué mon presbytère depuis la cave jusqu'au grenier? Depuis dix ans, il n'y a pas eu un coup de vent pareU sur la côte. Eb bien ! réponds donc , qu'est-il arrivé pendant cette tempête ?
— Le pen-kan-guer était en mer.
— Jésus-Dieu ! mais il devient fou ! — s'écria le recteur en joignant les mains.
— En mer avec Mor-Xader , t> ajouta Lès-en- Goch.
La physionomie du curé se rembrunit.
« Avec ce lieux drôle, malgré les méchants bruits (|ui courent sur cet homme? Il a tort, Lès-en-Goch, il a grand tort.
— Oui , oui , il a tort , monsieur le recteur. Mor- Xader est un esprit malfaisant ; il a plus de science de l'avenir qu'un bon chrétien ne doit en avoir.
— Et toi , tu es plus âne qu'un bon chrétien ne doit l'être ; ne vas-tu pas croire aussi à la magie de ce vieux fripon? Tiens, tu es aussi fou que ton maître , et moi je suis plus fou que vous deux en te parlant raison. Allons , mène mon cheval à l'écurie, je vais aller trouver Eu en...
— Le pen-kan-gucr n'est pas encore éveillé, monsieul' le recteur.