CHAPITRE VII
LE MARIAOE.
liC uwval de M. de Montai ainsi posé, nous dirons quelques mots de la figure du gentilhomme.
Il était de taille moyenne, élégante et svelte, d'une physionomie en apparence ouverte et franche ; mais, en l'examinant plus attentivement, certains plis du front révélaient de méchantes préoccupations, de même que la ténuité de ses lèvres minces annonçait la fausseté ; à l'occasion , ses yeux bruns avaient une expression de douceur humble et hypocrite , mais ordinairement son regard était vif et gai ; son
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iioz petit, un peu relevé, lui donnait un air de linesse remarquable ; l'ovale de son visage était régulier : seulement ses dents n'étaient ni belles ni bien rangées.
Somme toute, M. de Montai avait ce qu'on appelle une très-agréable figure, des façons excellentes et une tournure fort distinguée. En attendant mademoiselle Julie, il portait une robe de chambre de cachemire français, un pantalon de flanelle rouge et des pantoufles turques. M. de Montai marchait avec une agitation fébrile dans le salon que nous avons dépeint, lorsqu'il entendit sonner : il tressaillit, fil un mouvement décisif et dit à mi-voix :
tt II n'y a plus à hésiter ! »
La porte s'ouvrit, une jeune femme entra.
(îrande et mince, âgée de vingt-cinq ans environ, mademoiselle Julie était vêtue plus que modestement , non par pauvreté mais par avarice ; sa petite capote de moire blanche à demi fanée pouvait à peine contenir les boucles épaisses de ses beaux cheveux bruns; elle avait de grands yeux noirs, une bouche mignonne et vermeille comme une cerise , des dents perlées , un teint brun frais et uni ; en un mot, malgré la simplicité de sa mise, mademoiselle Julie était ciiarmante. Seulement , comme nous l'a- \ ons dit, par un contraste singulier, elle laissait avec son costume de théâtre la distinction de ses manières. Les gens délicats ménagent toujours ce qui est d'empruiït.
Mademoiselle Julie avait déposé son parapluie et
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SCS socques dans l'antichambre ; elle donna tour à tour à ^I. de Montai son manchon , son manteau , son chapeau, et surveilla d'un regard de sollicitude inquiète le placement de ces différents objets.
^I. de Montai ayant , dans sa préoccupation , mis le manteau sur le chapeau , mademoiselle Julie s'écria :
K ?\ion chapeau, mon chapeau ! Alais prends donc garde, Edouard! tu vas en faire une vraie galette!
— C'est vrai, ma bonne Julie, je n'avais pas fait attention.
— Mais il faut faire attention ; un chapeau presque neuf ! Je ne suis pas une sans-soin! Dieu merci, je ne gâche pas mes affaires. Quel mauvais feu tu as. Dis-moi donc quel lubie t'a pris de me déranger, de me faire venir chez toi en sortant de la répétition? Donne-moi donc un tabouret pour mettre sous mes pieds. Es-tu peu galant, va !
— ^la chère Julie , j'ai à te parler très-sérieusement , — dit M. de Montai d'un air doux et grave en se mettant à genoux à côté du fauteuil de mademoiselle Julie et en s'accoudant sur le bras de ce meuble.
— Es-tu gentil quand tu te mets ainsi à genoux et que tu prends ton air cùlin ! — dit mademoiselle Julie en s'adoucissant. — Voulez-vous bien ne pas me regarder comme cela, monsieur, car j'ai avons gronder.
— ]\Ie gronder ?
— Certainement. C'est en vérité un plaisir de le
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cliaqjer de mes commissions. Je t'envoie avant-liicichez Melnote lui porter la mesure pour mes brodequins, j'y passe tout à l'heure, il ne savait seulement pas ce que je voulais lui dire. C'est gracieux.
— Ma chère petite , j'ai dit à Olivier d'y aller, cl je ne conçois pas...
— Il ne s'agit pas d'Olivier ; si j'avais voulu faire faire cette commission par un domestique, j'y aurais envoyé Annette. Je t'avais demandé d'y aller : c'était pour être sûre que ça serait fait. Comptez-donc sur quelqu'un !
— Voyons , mon adorée , ne me gronde pas. Je ne suis pas assez malheureux de t' avoir déplu?
— IVon , c'est que c'est vrai aussi , il n'y a personne de plus négligent que toi. L'autre jour , je (c recommande mon bouillon froid dans l'entr'acte ; quand je joue dans deux pièces et que je suis fatiguée, tu sais que cela me fait du bien...
— \e suis-je pas allé chez Véry t'en commander un?
— Oui, mais si gras, si gras , que je n'ai pas pu le boire ; tu pouvais bien le faire dégraisser devant toi.
— Allons, mon bon ange, vous avez de l'humeur, cl vous avez tort, car rien ne sied mieux à votre jolie bouche que votre charmant sourire.
— Oh ! je te vois venir , je te vois venir ; tu veux ra'apaiser par des flatteries ; ce n'est pas la peine, car je n'ai pas d'humeur, je te dis ça sans me fâcher; mais tu n'es plus aussi soigneux qu'autrefois. Tiens ,
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hier cmicoi'c , je te recominaiide d'apportei- des biscottes pour Tripotte; lu sais qu'avoir des attentions pour cette petite cliienne, c'est le moyen d'être toujours bien avec ma tante SauvaQCot, qui l'adore ; eh bien! tu n'y songes seulement pas.
— C'est un oubli que je réparerai , — dit ^l. de Montai en déguisant son humeur sous le plus charmant sourire et en ajoutant gaiement : — Tu dois me croire , car j'ai fait des bassesses pour plaire à notre tante Sauvageot.
— Ah! dame, vois-tu lOdouard, je te l'ai dit bien souvent, je t'aime beaucoup , je t'ai préféré à des gens très-riches , à des jeunes gens très à la mode. Je ne voudrais pas accepter ça de toi (elle mordit son ongle) ; pour toi, je suis tout cœur; mais ma tante Sauvageot me dirait : u Julie, il faut choisir entre ton Edouard ou ta tante, d hélas ! mou pauvre chéri, j'aurais, je crois, le courage de te sacrifier. Je serais Ja plus malheureuse des créatures, car je t'aime bien tendrement... allais... mon... Dieu, comme ça fume chez toi, si tu ouvrais un peu la fenêtre?
— Tu aurais froid. Cette cheminée ne fume pas ordinairement. C'est étonnant.
— En ce cas-là, j'ai du malheur ; la dernière fois que je suis venue , elle fumait encore. Mais quelle idée de me faire venir ici? C'est pour me parler sérieusement? Et de quoi? Est-ce que tu ne pouvais pas me parler aussi sérieusement chez moi?
— \on , mon bon ange , non. Pour toi comme pour moi, je tenais à te dire ce que j'ai à te dire
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ici... chez moi. Oui, — ajouta-t-il avrc un souriro (le tendresse mélancolique, en restant à genoux et en passant son bras autour de la taille de .Julie, — oui, ma Julie, il me semble que mes paroles seront ainsi plus intimes.
— De quelle bonne voix douce tu me dis ça, mon petit Edouard! Qu'est-ce que c'est donc? (]a m'intrigue. Ça ne peut être que quelque chose de bien gentil, j'en suis sûre. Tu es si aimant, si tendre, si câlin quand tu veux, vilain monstre! Ma tante Sauvageot t'appelle son j^etit notaire ; moi , monsieur, si vous êtes bien exact pour mes commissions , je vous appellerai mon petit commissionnaire , pauvre bon cbéri... Tiens, décidément, ouvre la fenêtre; il est impossible d'y tenir; le courant d'air fera peutêtre flamber. On dirait qu'elle est étonnée de voir du feu , cette cheminée. Donne-moi mon manteau ; je ne veux pas m'enrhumer ; je joue ce soir en premier ; il va falloir que je me sauve. Ab ! j'oubliais ; liens , je savais bien que j'avais quelque cliose à te dire à propos du théâtre... ^laintenant tu peux fermer la fenêtre, souffle un peu, ça ira tout seul. »
Il est inutile de dépeindre la colère contenue de M. de Montai pendant cette scène. ]\Iais, au moment d'annoncer à Julie qu'il l'épousait , il devait se contraindre.
L'entretien qui précède doit faire à peu près juger de quelle basse servilité AI. de Montai payait le bonheur qu'on lui enviait ; nous n'avons pas besoin (le répéter qu'il y a u?) abîme entre de tendres
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soius , de délicates prévenances inspirées par l'amour, et le honteux valetage auquel le comte se soumettait.
M. de Montai ferma la fenêtre , revint s'agenouiller aux pieds de mademoiselle Julie , impatient d'aborder l'importante conversation qu'il voulait avoir avec sa maîtresse.
Mademoiselle Julie reprit d'abord assez paisiblement, puis en s'animant peu à peu :
li Je savais bien que j'avais à te dire quelque chose à propos du théâtre. Ce matin j'arrive pour la répétition; au moment d'entrer dans le foyer, j'entends prononcer mon nom. Je m'arrête, j'écoute : c'était encore ce vieux scélérat de Ducanson, qui inventait des horreurs sur mon compte. J'entre furieuse ; il redouble d'insolence. Je lui dis qu'il aura affaire à toi ; il me répond qu'il se moque de mon amant et de moi ; et il a raison, car tout ce que je te dis à ce sujet-là, c'est comme si je débarbouillais un Maure.
— Mais, ma chère Julie, je...
— Mon Dieu ! je sais bien que tu vas me rabâcher que Ducanson est un vieillard infirme, et que tu ne peux pas plus te battre avec lui que l'cmpécher de parler. Qu'est-ce que tout ça me fait, à moi? il n'en est pas moins insolent, et, si tu ne me défends pas, qui est-ce qui me défendra?
— Mais , ma chère enfant , que veux-tu que je fasse ? Tu l'avoues toi-même, Ducanson est un vieillurd innrme : quand j'irai lui dire des duretés, à(|u»»i
cela m'avancera-t-il? Je m'attirerai une scène ridicule , et pourquoi?
— Oh ! certes , monsieur , je ne vaux pas la peine qu'on prenne mon parti : on peu m'insulter impunément.
— Ma bonne Julie , je ne dis pas cela. J'ai toujours soutenu tes intérêts , tu le sais bien , et de toutes façons , et dans toutes les occasions.
— Est-ce un reproche que vous me faites ?
— Xon , non... seulement tu n'es pas juste dans cette circonstance.
— Je ne suis pas juste? Il me semble pourtant que, si je vous ai pris pour mon amant, c'était pour avoir quelqu'un qui épousât mes querelles si j'en avais , qui partageât mes rancunes si je voulais en avoir, et qui regardât mes ennemis comme les siens...
— Aïais , Julie , écoute-moi donc.
— Eh mon Dieu ! si j'avais voulu un amant qui m'aurait aimée pour son plaisir , je n'aurais eu qu'à choisir ; mais je n'avais pas besoin de sans-cceuvs qui n'auraient jamais mis le nez au théâtre , qui auraient cru faire beaucoup pour moi en me menant dans leurs voitures, en me donnant de l'argent ou en me faisant des cadeaux. Dieu merci î je n'ai plus besoin de personne! Grâce à mon économie , j'ai amassé une petite fortune , je place mes appointements, je vis avec mes feux, et je suis assez à mon aise pour me donner un amant de cœur dont je n'accepterais pas un rouge liard. Mais, eu i-evanche, il
«tfi THERKSE DLNOYER.
m'est hiVn permis d'exiger que mon amant no me laisse pas insulter par un Ducanson ! i>
Les lèvres de AI. de Montai blanchirent de rage ; il fit un violent effort sur lui-même et se contint en disant doucement :
tt Julie , sois raisonnable ; réflécbis , souviens-toi, et tu verras que j'ai fait humainement ce qu'il était possible de faire dans toutes les occasions, excepté...
— C'est ça, excepté celles où vous m'avez abandonnée. Ainsi ça a encore été les mêmes liaisons à propos de cette canaille de Greuouillot.
— - Qu'est-ce que c'est que Grenouillot?
— Gomment! qu'est-ce que c'est? Vous connaissez bien Grenouillot peut-être, lechef desclaqueurs? 11 est de la clique de Ducanson, celui-là. Aussi, lors des débuts de cette petite araignée de mademoiselle Darbot, il fallait voir comment il soignait ses entrées, tandis que les miennes étaient glaciales!
— Mais enfin, Julie...
— Mais enfin, mais enfin, parce que vous avez maigrement fait siffler deux ou trois fois cette petite Darbot, il ne s'ensuit pas que j'aie été applaudie comme je le méritais. \'ous savez bien pourtant que j'ai besoin d'être chniiff('e ; je n'ai pas d'entrain sans cela. . . Eh bien , quand je me suis plainte à vous de l'indigne conduite de Grenouillot, que m'avez-vous répondu ? Que vous ne pouviez pas vous commettre avec un claqueur. Vous voyez bien que c'est toujours la même chose. Je dois tout endurer de celuilà parce qu'il est claqueur. de celui-ci parce qu'il