‹ Thérèse DunoyerChapitre 16 sur 71 · I.E RECTEUR. fir · texte numérisé non relu

I.E RECTEUR. fir

lui demander, moi, sans vous avoir consulti'. Allez donc à Paris , mon garçon, partez le plus tôt possible, et pour vos intérêts d'argent, et pour le salut de votre esprit. Ine fois dans la grande ville, vous secouerez malgré vous la mélancolie qui vous ronge, et au bout de quelques mois vous me reviendrez bien calme, bien tranquille, tout prêt à prendre une femme de ma main.

— Vous avez peut-être raison , — reprit Eu en ; — mon imagination malade s'est exagéré jusqu'au surnaturel quelques événements bizarres. Les distractions de Paris, le changement de lieu, la surveillance de mes intérêts, dissiperont cette sotte el malJieureuse mélancolie. Oui, mon vieil ami, je l'espérc , bien guéri de ma tristesse, je reviendrai vous demander en mariage l'une de vos protégées.

— Viens , mon garçon ! — s'écria l'abbé ; — viens dans mes bras ; il y a bien longtemps que mon cœur n'a ainsi battu de joie. Pars demain, je te dirais pars à l'instant , si cela était possible. Ton notaire de Kempcr m'a dit avoir à toi une vingtaine de mille francs d'épargnés ; c'est le double de ce qu'il faut pour tes dépenses de Paris. Pendant quelques mois que lu y seras, ce ne sera pas de l'argent mal placé, si , comme je l'espère, tu peux faire rendre gorge à ce M. Dunoyer , qui , malgré sa richesse, ne m'inspire pas beaucoup de confiance. Quant à ee portrait énigjnatique, — dit le curé en prenant le tableau, — cette fois (lu moins il sera bien brûlé ; je vais pro-

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fiter dp cette braise de chèiie pour nous en débarrasser.

— \on, non, mon ami, — dit Eu en, — n'en faites rien ; je veux au contraire conserver ce tableau. Plus tard, en le regardant, je sourirai de ma faiblesse.

— Hum ! hum ! j'aimerais mieux en finir une bonne fois avec cette méchante peinture, — dit l'abbé en se dessaisissant avec peme du tableau.

— Prenez garde , mon ami , — lui dit Eu en en souriant ; — vous me ferez croire que cette pâle image vous fait peur.

— Pour te prouver qu'elle ne me fait pas peur, de par tous les diables (aurais-je dit étant soldat) ! si tu veux, je l'emporte au presbytère.

— Xon, non, laissez-la ici jusqu'au jour de mes noces ; alors nous en ferons un glorieux auto-da-fé.

— Allons, soit , car ce jour-là n'est pas éloigné , je l'espère... »

Après cet entretien. Eu en de Ker-Ellio se sentit un peu calmé ; il comprit surtout la nécessité de s'arracher à des lieux où sa pensée s'était égarée presque jusqu'au vertige.

Afin de ne pas chanceler dans cette bonne résolution , il pria l'abbé de passer toute la journée à Treff-Hartlog, et même d'y coucher. Le recteur était trop désireux de voir partir Evven pour ne pas se rendre à ses désirs. Le reste du jour fut employé aux préparatifs du voyage. Plus d'une fois Ann-Jann essuya ses yeux en pensant au départ si précipité de son mab-meïbrin et aux dangers qu'il allait cou-

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lîr à Paris ; car Paris on IViifor, c'rlait fout un pour la vieille nourrice.

Quoique muet, concentré, le clia'jrin de Lès-enfiocli était aussi profond que celui de sa femme : il ne fuma pas une seule pipe de toute la journée. Encore plus silencieux que d'habitude, il répondait par monosyllabes aux ordres du pen-kan-guer.

Kvi en avait un moment songé à emmener avec lui ce fidèle serviteur ; mais l'abbé l'en dissuada en lui faisant observer qu'à Paris Lès-en-Goch lui causerait plus d'embarras qu'il ne lui rendrait de services. D'ailleurs, jamais le Breton n'aurait consenti à quitter son costume national pour s'affubler des vêtements d'un ûufroH * , comme il disait.

Le lendemain , deux chevaux de charrue furent attelés à l'antique chaise de poste qui avait servi à deux générations de Ker-EUio ; un métayer s'assit sur le porteur, et Eu en quitta Treff-Hartlog. L'abbé de lÛM'Ouëllan , qui avait voulu escorter son élève jtisqu à Pont-Croix, l'accompagnait à cheval. Il désirait embrasser Evven une dernière fois avant de le voir monter en voiture.

Il est inutile de dire les pleurs déchirantes d'Ann- .lann et la sombre consternation de Lès-en-Goch lorsque les deux fidèles serviteurs, deboui sur le seuil de la porte du manoir, virent disparaître dans le brouillard la voiture qui emmenait leur jeune maître.

A tous les périls qu'Ewen allait sans doute courir

' Monsieur.

r.S THERKSE DIXOYER.

à Paris , ville infernale , les deux naïves créatures ajoutaient encore tous les dangers que devait attirer sur lui la date fatale 'de son départ : Evven partait un vendredi du mois noir !

Anu-Jann avait voulu faire une observation à ce sujet à son mab-meïbrin ; mais l'abbé , qui l'entendit, lui lança un tel regard, et plus tard, la prenant à part, lui fit une si verte réprimande , que la mal • heureuse femme n'osa plus dire un mot.

liOrsque le vent eut apporté aux deux Piretons le dernier bruit de la voiture qui s'éloignait ; lorsque , prêtant au vent une oreille avide, ils n'entendirent plus rien, plus rien,... ils rentrèrent silencieusement dans la cuisine.

Ann-Jann s'assit d'un côté du foyer, s'enveloppa la tète de son tablier, et se mit à pleurer plus amèrement encore que lorsqu'Euen était parti pour la guerre à la tête de sa bande de chouans.

Assis de l'autre coté du foyer, Lès-en-Goch croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tète, et resta dans l'immobilité la plus complète.

La nuit trouva les deux serviteurs à la même place , auprès du foyer éteint ; ils n'avaient pas échangé une parole. Les sanglots étouffés d'Ann- Jann interrompaient seuls le silence morne qui réqnait à Treff-Harflog.

M. Di; MO.\i.\L.

CHAPITUE VI.

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