‹ Thérèse DunoyerChapitre 18 sur 71 · M. DE MONTAI · texte numérisé non relu

M. DE MONTAI

que ce besoin impérieux de paraitre était un des traits les plus saillants et les plus déterminants du caractère de ce personnage. Xous nous expliquerons plus tard à ce sujet.

Loin de nous la pensée de railler la médiocrité patiente qui pare une retraite modeste à force de privations ; nous respectons profondément ce culte du foyer, ces velléités de luxe intime, alors même que les règles sévères du bon goût ne sont pas observées.

Presque toujours les gens qui vivent beaucoup chez eux, qui chérissent ^ ainsi que l'on dit vulgairement , leur intérieur , qui l'ornent avec amour , comme les dévots ornent une chapelle , presque toujours ces gens-là, disons-nous, jouissent de quelque bonheur ignoré , mènent une vie paisible et pure, ou sont doués des éminentes qualités qui font aimer la solitude.

Or , les gens mystérieusement heureux, les caractères simples, les rêveurs un peu sauvages, nous inspirent une vive sympathie.

AI. de Montai n'appartenait à aucune classe de ces partisans de la vie intime ; quoiqu'il eût autant que possible embelli sa demeure, rien ne lui aurait été plus odieux qu'une journée ou une soirée passée solitairement chez lui.

Gela se conçoit.

Pour les gens qui vivent d'une vie de dehors , vie bruyante, agitée, dépendante surtout des impressions extérieures, le chez soi est le lieu désert et si-

72 THERESE DLXOVEH.

Icncieux, le pandénioniuni où ils revicuncnl cluique soir cuver les humiliations de l'orgueil , les haines de la jalousie , les pleurs amers d'un amour méprise ; acteurs continuellement en scène , ils n'ont chez eux que des pensées de colère ou d'envie, car c'est chez eux qu'ils ressentent le douloureux con- Ire-coup de ce qu'ils ont enduré dans le monde le sourire aux lèvres.

Comme ces gens-là ne recherchent ce qu'ils appellent le bonheur que pour qu'on les voie , pour qu'on les sache , pour qu'on les croie heureux , le souvenir de leurs félicités factices est impuissant à charnier leur solitude , car ces félicités naissent et meurent au milieu de l'éclat des fêtes.

liCs joies véritables, au contraire, toujours un peu égoïstes, un peu ombrageuses, ue dévoilent Ions leurs charmes que dans le secret de l'intimité : alors le chez soi qui leur sert d'asile devient cher c( sacré ; alors les objets matériels mêmes se changent en trésors de souvenirs adorés , plus tard en trésors de regrets. Oui , trésors ! \'est-ce donc rien ([ue le regret du bonheur qui n'est plus? Le regret... cette mélancolique espérance du passé?

M. de Montai appartenait à la première classe des gens dont nous avons parlé, il rentrait presque toujours chez lui dans une disposition d'esprit aigre , jalouse , haineuse ; chez lui il se trouvait face à face avec lui-même , face à face avec la triste réalité de sa position fausse et précaire.

M. liK AlOXiAL. r.i

(Quelques mots du caraclèrc de ce j)crsoiiiiii;{C sont iridispensa!)les à riiitclligcncc do ce récif.

M. Kdouard de Montai avait environ- trente ans, il était <le bonne et ancienne noblesse de Brela;j,nc (son arrière-grand-père était l'oncle du père d'Eu en de Ker-Ellio). Après avoir exercé, sous l'empire et sous la restauration , de hauts emplois administratifs, le père de M. de Montai était mort en laissajit à son fils environ 25,000 livres de rente ; le jeu , le désordre , la bonne chère , quelques filles d'Opéra , un goût passager pour les chevaux épuisèrent en cinq ou six ans cette fortune modeste mais honorable.

La plaie incurable de M. de Montai était la vanité ; il avait sacrifié sa fortune au désir jaloux de marcher de pair par la dépense avec des gens beaucoup plus riches que lui.

Rien de plus effrayant, rien de plus coinmuji , (|uc ce vertige (|ui vous pousse à Tabîmc , quoique \ ous ayez la conscience de votre ruine , la cei'titude de votre perte imminente ; quoiqu'à travers les fumées de l'ivresse ou les éblouissements des fêtes , vous voyiez de temps à autre se dresser à l'horizon les paies et sanglants fantômes de la misère et du suicide.

M. de Montai appartenait , par ses dissipations sans originalité, k la classe la plus vulgaire des prodigues ; selon l'habitude , plus ses ressoui-ces diminuèrent, plus il voulut tromper le monde sur le véritable état de sa fortune.

74 THERESE DL.XOVER.

On ne saurait croire le nombre incalculable (le misères , de chagrins , de bassesses , d'infamies , de malheurs, d'épouvantables malheurs , que cause la peur de paraître pauvre aux yeux de ce que chacun, dans sa sphère , appelle le monde !

On ne saurait croire jusqu'à quel point des esprits même distingués s'exagèrent l'importance de leur plus ou moins grande dépense , toujours aux yeux de ce monde ; diminuer , supprimer à temps certaines dépenses superflues qui les sauveraient de leur ruine, leur est impossible ; ils tiennent à ces fastueuses inutilités , moins pour la jouissance qu'ils en retirent que pour la considération que, selon eux, ce luxe leur donne aux yeux du monde.

Et, chose étrange , il n'y a rien de plus insolemment joyeux du malheur d'autrui que ce monde égoïste, que cet être de raison ou plutôt de folie auquel on fait de si grands , de si douloureux et quelquefois de si sanglants sacrilices, auquel souvent on immole sa fortune , sou honneur, sa vie... et son bonheur toujours.

M. de ilontal avait cruellement expérimenté cette raillerie superbe du monde envers les fous qui se ruinent pour briller à ses yeux. Il prétexta un voyage en Italie pour avoir le droit de vendre ses chevaux , de réformer sa maîtresse et sa maison sans trop déroger ; il occupait un assez vaste appartement, il le quitta sous ce prétexte qu'il ne voulait habiter désormais qu'une maison où il fût seul ; il se délit de ses meubles, qui n'étaient plus de son goût.

M. l)K MO.XÏAL. 75

(lisait-il ; lu veiilc des débris de sou opulence pusséc lui fournit une somme de trente mille francs environ; il y avait de quoi vivre obscurément sans doute dans quelque coin de la France, mais de quoi vivre enfin? Au li( u de se résigner à cette position modeste mais assurée, M. de Montai acheta une voiture de voyage, emmena un valet de chambre qu'il avait gardé , et partit pour ce voyage d'Italie pompeusement annoncé.

A Lyon, il s'arrêta, prit la route d'Avignon , et l)endaut trois mois il habita un petit village des environs de cette ville ; puis il reparut à Paris , répondant mystérieusement à ceux qui lui parlaient de sou voyage d'Italie qu'une rencontre romanesque faite à Lyon avait bouleversé ses projets... La discrétion l'obligeait de n'en pas dire davantage. Seulement , son aventure l'ayant forcé de revenir brusquement à Paris, pouvant l'obliger d'en partir d'un moment à l'autre, il avait pris comme pied-â-terre le petit appartement que nous avons dépeint au lecteur.

Comme toujours, ces mensonges laborieusemenl combinés ne trompèrent personne : le monde a un flair prodigieux pour découvrir , sous les brillants lambeaux dont on les cache , les fortunes expirantes ; il sent la ruine.

M. de Montai , ainsi que cela arrive toujours , croyait fermement avoir donné le change sur le véritable état de ses affaires. Il lui restait vingtcinq mille francs environ : il résolut de vivre quatre ou cinq ans avec cette somme , qui , soigneuse-

76 THEUESl-: DINOVER.

ment mciiagcc , pouvait lui donner durant ce temps l'apparence de ce luxe auquel il avait tout sacrilié.

Un autre trait fort accusé du caractère de M. de Montai s'était développé chez lui : nous voulons parler d'une sorte de loi fatale , aveugle , dans une influence quelconque qui ne pouvait permettre , pensait-il , qu'un homme comme lui , charmant , aimable , spirituel, put jamais être acculé dans l'une de ces horribles impasses d'oîi l'on ne sort que par le suicide.

Si l'on eût creusé quelque peu cette folle croyance, on y eût trouvé sans doute le besoin si naturel à l'homme d'échapper aux réalités pénibles par une consolante espérance.

Ainsi qu'une àme sainte et éprouvée sur la terre se dit : <i II est impossible que je me sois résignée pieusement à tant de douleurs pendant ma vie pour arriver au néant, fi M. de Montai se disait : k 11 est impossible qu'après avoir vécu au sein du luxe et des plaisirs , j'arrive à nue fin horrible ou misérable. 3) Comme le croyant , il n'avait aucune preuve visible, palpable, de la réalité future de cette espérance ; pourtant , prenant les violences de ses désirs pour des certitudes, il croyait fermement à son heureuse étoile.

Lorsque le hasard semble encourager de si folles idées en les justifiant quelquefois, elles deviennent incurables. Xous verrons plus tard comment une ou deux chances heureuses exaltèrent jusqu'au vertige l'étrange fatalisme de ^I. de Montai. Réduit aux vingt-

Page 1