L'INVITATION
regard sortit avec M. Des Roches pour aller au jeu (le paume.
« Comment trouvez -vous le marquis? — dit AI. de Montai à son cousin.
— J'ai fort entendu parler par mon père des ji[rands seigneurs de l'ancien régime , de leur esprit et de la façon cavalière avec laquelle ils traitaient le mariage. Il me semble que AI. de Beauregard doit leur ressembler beaucoup. Quelle gaieté! quelle bonne humeur!
— Vous ne croiriez pas que ce matin il a tué un homme en duel?
— Lui! — s'écria Ewen avec répugnance, — et ce soir ce diner?
— Ce n'est pas correct , je le sais ; mais , pour excuser le marquis, je vous dirai que l'homme qu'il a tué était une espèce de bravo, de spadassin féroce, qui ne laisse aucun regret; on saura même assez de gré à Beauregard d'en avoir débarrassé Paris. Malgré cela, ce dîner est un peu étrange le soir même de ce
• duel; mais le marquis nous a dit qu'il avait ses raisons pour agir ainsi, et il nous a si instamment priés d'accepter son invitation , que nous avons dû accepter, et vous nous imiterez,
— Maintenant je ne puis faire autrement, — dit Ewen assez attristé.
— Il faut que le marquis ait eu quelque lubie, — dit j\I. de Alonlal ; — car sa manie de duel lui était passée depuis cinq ou six ans. Mais oîi logez-vous
192 THKRESE DLXOVEU.
donc, mon cousia? Si \ous le voulez , j iiai vous prendre pour dîner, et je vous conduirai.
— J'accepte avec grand plaisir, — dit Kvvcn. — Je loge à l'hôtel du Croissant , rue Montmartre. Maintenant, je vais vous faire une question très-provinciale , mon cousin ; je désirerais savoir comment il faut être habillé pour ce dîner de garçons... où il y a des femmes. Vous me conduisez ; je ne voudrais pas , par une inconvenance de costume , vous faire rougir de moi, — dit Euen en souriant.
— Mon Dieu, mettez-vous le plus simplement du monde , comme vous voudrez ; seulement un habit au lieu d'une redingote. Ah çà ! j'espère mon cher cousin , que vos affaires vont s'embrouiller , afin que vous nous restiez longtemps.
— Sous ce rapport, et malheureusement pour moi, elles s'arrangent toutes seules. Lors de son voyage à Paris ,, le digne abbé de Kérouëllan avait à toucher pour moi une somme assez forte chez un banquier , M. Achille Dunoyer...
— M. Achille Dunoyer? — dit M. de Montai.
— Oui ; vous le connaissez ?
— Beaucoup ; mais continuez ! — s'écria ^I. de Montai.
— ■ Ignorant qu'à Paris un banquier avait un comptoir oîi il faisait ses affaires et une maison où il les fuyait , m'a-t-on dit, l'abbé s'était rendu au domicile de M. Achille Dunoyer ; là, on lui apprit que le banquier était en voyage. Le bon abbé n'en demanda pas davantage, et il vint m apprendre que
LIWrTATlOV 103
mes fonds conraiont les plus j|ran(ls dangers , puisque mou l)aiu|uior voyacroail sans sonjjer à ma créance.
— C'est impossible — dit M. de Montai avec une émotion involontaire ; — la fortune de M. Dunoyer est très-solide ; c'est une des maisons, les plus sures de Paris.
— C'est ce que tout le monde m'a dit, et dont je suis convaincu — dit Euen — car ce matin même M. Dunoyer m'a non-seulement soldé , mais il m'a encore offert de me payer à l'instant le montant de trois autres obligations que j'ai sur lui.
M. de Montai sembla respirer plus librement , et répondit :
—m Aussi je m'étonnais de ces bruits.
— La seule erreur du bon abbé de Kérouëllan avait causé mon inquiétude. Jusque dans l'hôtel où je suis logé, on m'a donné de si bons renseianements sur le crédit de AI. Dunoyer, dont la réputation s'étend partout, comme vous voyez, que j'ai replacé chez lui la somme échue.
— Et vous avez raison ; c'est un excellent placement. AI. Dunoyer a des propriétés d'une grande valeur ; on évalue sa fortune immobilière à près de deux millions. Sans compter son portefeuille et ce que lui rapporte sa maison de banque , son dernier inventaire se montait à quatre millions deux cent soixante mille francs.
— Vous me paraissez si bien connaître ses affaires
194 THKRKSE DIIXOVER.
— (lit naïvpnipnt M. de K>r-Ellio — que j'aurais dû m'adresspr à vous pour mes renseignements.
— J'ai du moins entendu évaluer ainsi sa fortune,
— dit M. de Montai en rougissant.
Evven reprit :
— M. Dunoyer m'a paru le meilleur homme du monde ; il m'a même invité à dîner cher lui dimanche prochain.
— Dimanche ? Cela se trouve à merveille — dit M. de ilontal , je dîne aussi chez lui ce jour-là.
— C'est une honne fortune pour moi — dit Ewen ;
— mais je vous laisse.
— Adieu donc , mon cousin.
— A ce soir, puisque vous voulez hien vous charger de moi. »
M. de Ker-Ellio sortit après avoir affectueusement serré la main de ^I. de Montai.
Ewen avait jusqu'alors fait bonne contenance ; mais , lorsqu'il fut dehors , il lui sembla qu'il avait besoin d'air. Ce qu'il venait d'entendre lui donnait presque le vertige. Le marquis surtout , cet homme de si bonne compagnie , qui pouvait être si gai , si moqueur, si grac'eux, et conserver toute la folle liberté de son esprit quelques heures après avoir tué un homme, lui semblait un phénomène.
Ce marquis parlait de sa jeune femme et de ses maîtresses avec un égal cynisme ; et pourtant il em- ])loyait les formules de la plus parfaite politesse lorsqu'il proposait ù Euen de le présenter à la marquise ; cet homme tour à tour impertinent et coi-dial,