‹ Thérèse DunoyerChapitre 32 sur 71 · L E R 0 C H E R DE C A X C A L E · texte numérisé non relu

L E R 0 C H E R DE C A X C A L E

Lorsqu'Eueu et AI. de Montai entrèrent dans le salon destiné aux convives du marquis , ce dernier n'était pas encore arrivé.

Le capitaine Des Roches causait avec M. Lahirinte , son rival , comme avait dit ^\. de Beauregard.

M. Labirinte, le poète député , était un jeune doctrinaire Irais , blond, d'une jolie figure, et qui rougissait comme une jeune fille au moindre propos léger ; son excessive timidité l'empêchait d'aborder la tribune ; mais , la plume à la main et dans le mystère du cabinet, il disait aigrement et doctoralement son l'ait à l'opposition, par l'organe de AI. Roupi- (jobillon , son ami le ministre , dont il élaborait, assurait-on , les discours.

Parmi les convives présents , il y avait encore le major Brown, officier hanovrien renommé par l'ex-

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centricité de ses paris , qu'il gagnait presque toujours ; car il mettait pour enjeu une intrépidité fabuleuse. En Angleterre, on ne parlait de lui qu'avec vénération depuis ce trait presque incroyable : le major se trouvait à bord du yacht de plaisance de lord Fitz-Herald , en pleine mer ; la houle était forte ; le vent emporte la casquette du major. — Votre casquette est perdue — dit le lord en la montrant déjà loin dans le sillage du navire. — Cent louis que non! dit le major. — Cent louis que si ! — dit le lord. — D'un bond le major saute i\ la mer ; il nageait comme un dauphin , mais il était habillé et il avait à lutter contre des lames d'une hauteur énorme. Il courut le pins grand danger pour parvenir à rattraper sa casquette , dont il se coiffa bravement. Le lord , stupéfait de cette folle hardiesse , avait aussitôt fait mettre le yacht en panne et descendre une yole à la mer; cette manœuvre, exécutée aussi rapidement que possible , avait demandé beaucoup de temps ; lorsqu'à force de rames l'embarcation arriva auprès du major , ses forces étaient presque épuisées , et heureusement il put être hissé à bord.

Une foule de traits de ce genre avaient souvent mérité au major le titre de lion dans la véritable acception de ce mot. C'était un homme jeune encore, d'une physionomie énergique, d'une taille svelte et agile.

Bientôt après arrivèrent le prince Castelli et le duc de Serda.

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Grand seigneur florentin autrefois exile coniino carbonaro , le prince Castelli semblait appartenir au temps des iMédicis , par son élégance , par sa folle gaieté , par son ardent amour de la liberté ; conspirateur sans haine, cent fois il avait joué sa tète avec une insouciance héroïque. En voyant ce joyeux et beau prince de la renaissance égaré dans notre triste époque , on regrettait pour lui les splendides costumes de ces seigneurs du Titien qui se promenaient si magistralement , de belles femmes au bras, dans ces grandes villas au ciel bleu , aux escaliers de marbre blanc ombragés de pins en parasol.

Le prince Castelli aurait pu se passer d'être prince ; il chantait en artiste excellent de délicieuse musique qu'il composait. Lorsqu'à la fin d'un souper les premières clartés de l'aube faisaient pâlir les bougies , et qu'on entendait cette voix toujours fraîche et sonore, on eût dit un hymne matinal saluant à son lever la vermeille aurore.

Par l'éminencc de son talent, par sa charmante humeur , le prince Castelli était encore un véritable Uo7i ; car , excepté AL Labirinte et Eu en , presque tous les convives du marquis étaient des hommes plus ou moins remarquables.

Le duc de Scrda , grand d'Espagne , marquis de IJuonavista, etc., avait établi en Xormandie un haras magnifique. Il y dépensait des sommes énormes. Ses élèves avaient déjà obtenu de brillants succès à Chantilly et au Champ-de-Mars. Le premier, d avait introduit en France l'usage de faire voyager les chevaux

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de course en voiture. C'était encore un homme spécial , partant un linn.

Le duc de Serda était le spécimen de l'Kspagnol, maigre et pâle, aux cheveux blond -ardent, dont Yelasquez a immortalisé le type ; du reste, grave et silencieux , malgré sa taille chétive le duc avait fort grand aii*.

II. le comte de Sainte-Luce arriva bientôt après ; c'était encore un lion des plus à la mode.

Ce jeune pair représentait dignement, à la chambre haute, la jeunesse née sous l'empire; il était écouté toujours avec attention , souvent avec un trèsvif intérêt , par cette illustre assemblée. Parole nette et incisive, jugement sain et droit, tact parfait, ironie de bon goût, patriotisme éclairé, profond dédain des lieux communs politiques, telles étaient les qualités parlementaires de M. de Sainte-Luce ; ce qui le constituait véritablement lion , c'est que ce législateur était le plus gai des hommes , c'est que l'acteur des plus spirituelles folies se retrouvait plein de haute raison lorsqu'il le fallait.

Qu'un homme d'un talent sérieux, d'une position sérieuse, soit partout et toujours sérieux, c'est estimable et ennuyeux ; qu'un homme frivole et gai soit partout et toujours frivole et gai , c'est à merveille ; mais être aussi brillant à table qu'à la tribune , mais tenir aussi rudement tète à un ministre qu'à un buveur, mais ne jamais contaminer l'hermine de son manteau de pair au milieu des bacchanales dont on

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pourrait être le héros cité , mais être à la fois grave et digne avec ceux-ci , turbulent et fou avec ceux-là, mais faire tout ce qui plaît et savoir plaire à tous, cela nous semble rare et méritoire.

Et voici pourquoi M, de Sainte-Luce avait toutes sortes de titres à être lion.

jM. de Baudricourt , autre convive , avait une spécialité moins éclatante, mais non moins célèbre. Il était gros joueur et de première force au whist et au piquet, mais sa valeur réelle était celle de gros joueur. On citait telle de ses parties avec M. H. . . ou lord G..., dans lesquelles il avait eu, avec ses paris, jusqu'à quatre à cinq mille louis engagés ; ce qui éleva sa réputation à son apogée fut d'avoir un jour rais comme enjeu une inscription de deux mille livres de rente , en substituant à cette formule surannée : Je joue mille louis , cette formule beaucoup plus neuve : Je joue cent louis de rente.

Un étranger proposait-il quelque partie effrayante, ou répondait : — Attendez Baudricourt ; où est Baudricourt? 11 n'y a que lui pour tenir un pareil jeu. — Pour M. de Baudricourt, la fin de toutes choses était le jeu. Le jeu était l'indispensable complément d'un dîner, d'une course , d'une partie de chasse : après l'Opéra, le jeu; après le bal, le jeu; le matin, le jeu ; toujours le jeu. AI. de Baudricourt avait en horreur les jeux de hasard; il gagnait, dit-on, soixante ou quatre-vingt mille francs par année ; il avait toujours au moins le double de cette somme toute prête comme enjeu.

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Et voilà pourquoi M. de Baudricourt comptait aussi parmi les véritables lions.

Lord Fitz-Herald avait aussi un goût spécial : il aimait les fleurs à la passion ; ses admirables serres de plantes équinoxiales pouvaient soutenir la comparaison avec celles de M. le duc de Devonsbire ; il avait des jardiniers voyageurs en Amérique, en Afrique, en Asie, et ses bateaux à vapeur organisés en serre chaude lui rapportaient des ricbesses horticulturales de toutes les parties du monde. Sa collection d'orchidées était merveilleuse ; il était parvenu, à force d'art, à avoir une température constamment humide de trente à quarante degrés ; en entrant dans la serre des orchis du Magellan, on était suffoqué ; c'était l'atmosphère étouffante qui suit ou précède toujours le typhon des Indes. On avait une fois emporté lord Fitz-Herald presque asphyxié par cette zone torride artificielle.

Quant au cousin de la marquise de Beauregard , c'était un jeune Américain de vingt-trois ans, à cheveux crépus et à longues dents, qui s'appelait M. Alonzo Florès.

Tels étaient les convives du marquis ; les femmes se nommaient Serpentine, Clarisse Harloue, et Cora, dite la belle Grecque.

Serpentine était maigre , svelte , brune et pâle ; ses yeux noirs pétillaient de malice ; ses lèvres minces , ses narines serrées exprimaient l'ironie ; un pli vertical , profondément creusé entre les deux sourcils, annonçait la méchanceté.

LE KOCHKK DE CA\(JALE. -20»

Clarisse Harlowe était blonde, blanche, un peu grasse. Sa figure ronde, rose et réjouie, ses yeux bleus riants comme l'azur, sa bouche vermeille et sensuelle, contrastaient singulièrement avec les souvenirs mélancoliques que rappelait son nom.

Pour se figurer Cora, la belle Grecque, qu'on descende la Vénus de Milo de son piédestal : même magnificence, même impassibilité, blancheur de marbre , cheveux d'ébène.

Il est inutile de dire que les trois impures étaient mises avec le meilleur goût, et que les femmes du monde les plus élégantes n'auraient pas été vêtues avec une plus gracieuse simplicité.

En moins d'un quart d'heure tous les convives arrivèrent; on n'attendait plus que mesdemoiselles Herminie, Rosa, et le marquis.

Ce dernier savait si parfaitement vivre , on supposait son retard si involontaire , que personne ne songeait à s'en formaliser.

La réputation sanguinaire du colonel Koller était détestable ; c'était un homme tellement féroce , que la nouvelle de sa mort avait été presque reçue comme une délivrance universelle , et depuis le matin le duel du marquis était le sujet de toutes les conversations.

Les physionomies des convives de M. de Beauregard étaient gaies, ouvertes, épanouies.

Le plaisir, ou plutôt l'attente du plaisir, était pour ainsi dire dans l'air. Les hommes se connaissaient et

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étaient contents de se trouver réunis ; les femmes savaient qu'elles seraient admirées et appréciées, celles-ci pour son esprit, celle-là pour son joyeux entrain , cette autre pour sa beauté.

Pourtant, quand nous disons que toutes les physionomies étaient ouvertes et gaies , nous nous trompons.

Ewen de Ker-Ellio était sérieux , attentif, et cette fois un peu embarrassé, quoique son cousin M. de Montai l'eût présenté à tous les hommes.

M. I.abirinte, le député doctrinaire, semblait mal à son aise; il rougissait de temps à autre, quoique personne ne lui parlât; car, à l'exception de M. de Cloutai et du capitaine Des Roches, il connaissait à peine de vue les autres convives.

Enfin M. Alonzo Florès était, depuis son arrivée, campé debout, immobile devant une gravure représentant l'éducation d'Achille, qu'il paraissait contempler avec une attention dévorante.

On entendit le bruit de deux voitures qui s'arrêtaient.

Il n'y eut qu'un cri :

« Le voilà, c'est le marquis! s

C'étaient en effet M. de Beauregard dans sa voiture et mesdemoiselles Rosa et Herminie dans la leur. Malgré son affectation cynique , le marquis ne se départait jamais de certaine étiquette. Le hasard semblait l'avoir fait arriver en même temps que les deux sœurs. Il trouva plaisant de se ménager, grâce à elles , une entrée triomphante.

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