LE DINER
tune (le son mari. La jalousie fait divaguer Dnmoncel.
claris.sk harlowe. — Il m'a dit, à moi, qu'elle lui coûtait plus de trois cent mille francs , sa Senanges.
LE DUC DE SERDA, — Ou dit qu'il lui a fait remeubler son hôtel d'une manière splendide.
RAiDRicouRï. — On parle d'un service de table en vermeil de cinquante mille francs.
LE PRLVCE CASTELLi. — Du moins tout le monde affirme que Dumoncel a vendu pour elle sa terre de Lorraine.
SAi\TE-LUCE. — Mais , cher prince , encore une fois , tout le monde affirme une stupidité : comment dépenser cent mille écus avec une femme du monde qui vit avec son mari et qui a eu de tout temps une excellente maison ?
PLUSIEURS coxviVES. — G'cst justc , au fait... c'est juste.
LE MARQUIS, à Eive7i de Ker-ElHo. — D'honneur, monsieur , vous allez avoir une singuhère idée de notre société , vous qui arrivez de votre solitude de Bretagne.
EU E\ DE KER-ELLio , souiiant. — Je suis assez malheureux pour ne juger que d'après mes impressions, et je vous avoue qu'à cette heure, malgré tout ce que je viens d'entendre , je suis encore dans
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iino complète ignorance au sujet de la sociélé parisienne.
SRRPEXTiXK. — Vous croycz donc que je mens, monsieur le Breton? V'ous n'êtes pas galant.
KVVKX DE KKR-ELLio. — Je crois, madame, que vous êtes très-aimable.
SAi.VTE-LLCK. — Et VOUS pourriez ajouter quelquefois très-véridique, car c'est une bizarre chose que ce monde , protce insaisissa])le, aujourd'hui esclave, demain tyran ; tantôt crédule comme un enfant, tantôt calomniateur effronté.
LE TRixcE CASTELLi. — Ma foi , j'ai toujours vu et trouvé le monde beaucoup meilleur qu'on ne le dit.
LE MARQUIS. — ^lon chcr prince , vous ne pouvez pas plus parler de la méchanceté du monde qu'Orphée de la férocité des tigres , ou que don Juan de la vertu des femmes. Mais à propos de vertu , et l'aventure de la duchesse, Serpentine?... Laissez-la dire, Baudricourt, nous ne croirons pas un mot de ce qu'elle va raconter.
SERPEXTiXE. — Xi moi non plus , ça me gênera moins. Vous savez qu'avant le règne du petit Sainval, la duchesse s'était éprise... au juger , comme vous dites en terme de chasse , de ce gros tambour-major de Préval... Tout le monde peut se tromper, hélas! la duchesse se trompa... Se débarrasser de Préval n'est pas facile , il est horriblement tenace , et si bru-
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tal , qu'il vous dit froideineni : — « Jp vous baUrai comme plâtre si vous me quittez, »
LK MAHQiis. — Et il tient parole ; il a cassé le bras d'une femme de ma connaissance qui lui avait parlé de séparation : il appelle ça demander à l'amour des liens indissolubles...
LE DUC DE SERDA. — Vraiment, marquis, un te sauvao[e existe ?
LE MARQUIS. — S'il existe , je le crois bien , pardieu ! Il avait dit à cette femme : n Je vous aime beaucoup , je vous serai très-fidèle ; mais si vous me trompez , mais si vous me quittez , je vous battrai à outrance ; car la passion ne raisonne pas. d Or, comme c'est une espèce de taureau, la pauvre femme a eu une peur borrible , elle a hésité longtemps à le quitter, mais à la fin...
SERPEXTiXE. — Vous jugez, d'après ça, combien la duchesse avait hâte de se défaire d'un tel animal. Heureusement elle se souvint de la comtesse de Surville, sa plus mortelle ennemie , avec qui elle avait conservé quelques relations amicales, afin d'être toujours à portée de lui faire une noirceur, ce qu'une brouille complète n'aurait pas permis. Elle s'en rapprocha donc.
DES ROCHES. — Voilà uue femme de prévision.
SERPENTINE. — Madame de Surville se tint sur ses gardes , mais la duchesse est fine. Madame de Surville avait une nièce à marier. La duchesse se mit
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à lui parler sans cesse de cette nièce, lui disant qu'elle avait un excellent parti pour elle... Enfin, elle lui proposa... Devinez qui?... Montai! C'était atroce !
MOXTAL. — Moi? quelle plaisanterie !
SERPEXTixE. — Vous n'en avez rien su? mais cela est ainsi , du moins selon le récit du petit Sainval : cherchez-lui querelie si vous voulez, je cite mes auteurs. A cette proposition de la duchesse, madame de Surville se dit : — a Je te devine ; tu me hais , tu voudrais faire le malheur de ma nièce en la mariant à Montai. C'était pour cette scélératesse que tu voulais te rapprocher de moi ; je ne serai pas ta dupe, s La duchesse avait frappé juste ; en éveillant la défiance de madame de Surville à l'endroit de sa nièce , elle l'empêchait de songer à se garantir du Préval, dont elle voulait l'empêtrer.
LE PRixcE CASTELLi. — Pestc ! quelle tacticienne consommée !
LE MAJOR BROUX. — Cette fausse attaque est trèshabile.
SERPEXTIXE. — La duchesse, prenant alors son air bonne femme , se met peu à peu en confiance avec madame de Surville, et finit par lui avouer sa passion pour Préval , le plus charmant , le plus délicat , le plus tendre des amants ; ajoutant qu'elle serait la plus infortunée des femmes s'ill' abandonnait jamais, t Je te tiens, pensa madame de Surville ; tu as voulu me frapper dans ma nièce , moi je te frapperai dans
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ton charmant Prëval!... » — Et, la sotte aveugle, de coqueter ouvertement avec ce goliath !
DES ROCHKS. — Ah ! la malheureuse !
SERi'EXTixE. — Vous voyez d'ici la joie de la duchesse ; de son côté elle s'était étudiée ù se rendre insupportable à Prcval. Il s'agit de porter les derniers coups. Un matin elle arrive chez madame de Surville , fondant en larmes , lui disant qu'elle s'est aperçue de son bon vouloir pour Préval ; qu'elle s'adresse à son cœur, à sa générosité, car l'infidélité de Préval la tuerait. Ceci décide madame de Surville à tuer immédiatement la duchesse, s'il est possible ; elle redouble d'agaceries envers Préval ; il en profite, et un beau jour madame de Surville se trouve bel et bien empêtrée du Sauvage. S'apercevoir de la valeur de son choix , en enrager, reconnaître la perfidie de la duchesse et lui vouer une haine de femme, ce fut tout un pour madame de Surville. Aussi la duchesse disait-elle à tout le monde de son petit air candide et étonné : * Mon Dieu, je ne sais pas ce que cette pauvre madame de Surville a contre moi , elle me lance des regards foudroyants depuis qu'elle est bien avec M, de Préval; on dirait ^ue c'est de ma faute ? »
DES ROCHES. — C'est charmant !
SERPENTINE. — Ce u'cst pas tout : madame de
Surville, furieuse, a voulu rompre avec Préval ; mais
celui-ci , en manière d'allégorie sans doute , lui a
rompu un doigt pour commencer. Voilà pourquoi la
porte de madame de Surville est fermée depuis Irois semaines ; or, comme Préval est à cette heure parfaitemeiit ébruité, elle ne trouvera d'ici longtemps personne pour l'en débarrasser.
SAiXTE-LicE. — Il faudra qu elle attende l'occasion de quelque innocente étrangère.
BAiDRicOLRT , ti'l's-piqué. — Bah ! bah ! c'est un conte fait à plaish- sur ma cousine ; Serpentine est si méchante I
LE MARQUIS. — Ma foi ! mon cher, si cela n'est pas vrai, c'est dommage ; mais tout à l'heure, quand les gens auront desservi, je vous raconterai une histoire conjugale qui vaut au moins celle de Serpentine.
SERPEXTixE. — A propos de mariage, sais-tu bien, mon cher marquis, qu'il n'y a pas un homme au monde qui porte ï hijmcnée aussi bien que toi? Et pourtant tu as donné des inquiétudes , de grandes inquiétudes à tes amis.
LORD FiTZ-HERALD. — Le fait est , chcr marquis , que vôtre mariage a été pendant quinze jours le sujet de toutes les conservations. Alors j'étais à Londres , c'a été un événement. Il y a eu chez Crokford jusqu'à trois mille guinées engagées contre ce bruit, qu'on disait faux.
LE PRixcE CASTELLi. — Moi , j'étais à Milan, l'on ne parlait que de cela. « Le marquis de Beauregard se marie, disaient les femmes ; puisse notre sexe
LE DINER. ■ii^
être enfin vengé ! n Car , je ne vous le cache pas, marquis, en Italie vous avez à la fois la plus détestable et la plus admirable réputation.
sai\te-m:ck. — Le mariage ! le mariage ! ah ! c'est recueil des gens à bonnes fortunes. Pour eux, il n'y a pas à hésiter ; il faut qu'ils trompent ou qu'ils soient trompés ?
LE ALiRQLis. — Quc préfércriez-vous , mon cher, être trompeur ou trompé?
SAîXTE-LUCE. — Ma foi, c'est embarrassant, car les deux alternatives ont leurs charmes pour un homme marié. . .
CLARISSE. — Leurs charmes ?
SALVTE-LUCE. — Sans doute : s'il est trompé , il peut être sublime de générosité ; s'il trompe , rien de plus amusant que les infidélités.
LE MARQUIS. — A propos de cela, messieurs, voici une question à résoudre. Une femme a un amant...
SERPEXTi.vE. — Oh ! que c'est commun!
LE M.ARQUis. — Elle lui cst fidèle.
SKRPEXTixE. — C'est encore plus commun.
LE MARQLI6. — Lequel de l'ancien ou du nouvel amant a la position la plus flatteuse?
BAUDRicoLRT. — Cela n'est pas discutable : le nouveau, sans contredit le nouveau !
MUM'AL. — \on, l'ancien... l'ancien î
ii)i IHKKESE DLXOVEH.
LE .MAJOR BROvvx. — Comment, l'ancien?... celui que l'on quitte ?
MOXTAL. — Sans doute : le nouveau ne fait que succéder, et c'est humiliant, vu qu'il n'en est pas de Tiimour d'une iemmc comme de la noblesse... dont l'éclat augmente à chaque nouveau quartier.
SAIM'E-LLCK. — Mais on est quitté, c'est blessant.
MONTAI,. — Mais on a été aimé le premier ! mais on a eu la première, la fine Heur de l'amour.
LK MARQUIS. — Gommc on voit que ce diable de Montai est habitué au triomphe du délaissement! ^lais, pardieu 1 messieurs , nous pouvons à l'heure même éclaircir cette question.
TOLS. — Comment, comment?
LE MARQUIS. — Deux de nous sont justement dans cette position-là ; l'un a été sacrifié à l'autre. Examinons les faits , et nous irons aux voix. (Tous les convives se regardent d'un air étonné ; M. Labirinte essuie la sueur qui lui vient au front.)
SERPEXTIVE. — Et qui sont ces deux-là?
LE MARQUIS, riant. — Des Roches. . . et M. Labirinte.
DES ROCHES, surmoulant une vive émotion. — Ah çà! et que suis-je, marquis? trompé ou préféré? [A jjart.) Que veut-il dire?... Ses plaisanteries de ce matin, l'embarras de M. Labirinle...
LE MARQUIS. — Hélas ! mon pauvre Des Hoches ,
I,E DIXER. ai9
rendpz tjjrâce à Montai d'avoir soutenu cette thèse : que l'amant trahi doit se consoler en songeant qu'après tout son successeur n'est... que son successeur. Cela vous sauve.
i)KS ROCHES, ftvec uiie feiutf inaoucifoice. — Puisje au moins savoir auprès de qui M. Labirinte m'a supplanté?
LE siARQUis tire une lettre de sa poche et la jette à Des Roches. — Auprès de la femme à qui vous écriviez ces douceurs, mon cher !
DES ROCHES, regardant l'écriture. (A part.) — Une de mes lettres à sa femme... Il savait tout, c'est un duel... Il va éclater tout à l'heure... (Haut et avec fermeté.) Je connais cette écriture, marquis. Que dois-je faire dans cette circonstance? {Etonnement des convives.
LE MARQUIS. — Ma foi , mou pauvre Des Roches, moi, à votre place, je serais très-philosophe... Xous avons tous nos jours de revers et nos jours de triomphe.
SERPEXTi.vE , riaîit aux éclats. — Dieu ! que ce serait drôle si la mystérieuse inconnue de M. Labirinte était la maîtresse de Des Roches ! (Ellr rit encore.)
CLARISSE. — AI. Labirinte réussissant auprès de la maîtresse de Des Roches, c^râce aux conseils de Des Roches ! {FMe rit. )
LE MARQUIS, riant. — C'est très-possible.
DES ROCHKS, à part. — Quel sancf-froid ! Où veutil en venir?
SAIXTE-1.UCR, haa à Bmtflncourt. — Des Roches a pâli ; il y a quelque chose de grave sous cette plaisanterie.
LE MARQUIS, à M. Labiriiite. — Et vous, mon cher monsieur Labirinte , connaissez-vous ceci? {Il lui jette mie lettre.)
LABIRINTE, pfircou7'aiit Cette lettre 7nachinalemejit. (.4 part.) — J'en étais sûr... Une de mes lettres à sa femme... Je suis perdu... Je suis entre l'enclume et le marteau ; d'un côté Des Roches, de l'autre le marquis ; et ce matin il a tué le colonel Kollcr!... (Haut, avec embari^as.) Msiis ie... ^e... ne reconnais pas absolument l'écriture. . .
LE AiARQUis. — Regardez donc bien , mon cher monsieur Labirinte.
SERPE.VTiXE. — Ah çà! voyons, marquis, parle vite. Ça promet d'être très-drôle. Dis-nous le nom de la femme. Ça doit être l'inconnue de M. Labirinte ; il faut que ça soit elle. . .
DES ROCHES, vivemeiit et cwec arixiétè. — De grâce, marquis, pas un mot de plus !
LE MARQUIS, gaiement. — Comment! ce jeune doctrinaire n'est-il pas votre élève en séduction? Ses succès sont les vôtres, mon cher.
DES ROCHES, avec fermeté. — Je ne veux être le