LE RÉCIT
Grâce à l'intelligence et à l'activité des ouvriers que M. de Ker-EUio alla plusieurs fois surveiller, en deux ou trois heures la mansarde de Thérèse fut rendue habitable. On recouvrit les lambris du toit et les murailles d'une étoffe simple mais épaisse, on garnit de rideaux les fenêtres, on monta un excellent lit, enfin on cacha l'humide carrelage de cette pièce sous un moelleux tapis.
Sans doute il eut été plus simple de conduire Thérèse dans un hôtel garni ; mais , craignant les refus ou la fière susceptibiHté de la jeune femme, M. de Ker-Ellio avait d'abord voulu la mettre dans l'impossibilité de s'opposer à son projet. D'ailleurs Thérèse ne pouvait pas refuser les preuves de la sollicitude d'Eucn , grâce au litre de frère qu'il avait pris.
loi illEUESE ULXOVEU.
Après cette journée d'aventures si cruelles et si imprévues, Thérèse avait besoin de repos. Eu en prit congé d'elle, elle lui tendit affectueusement la main et lui dit :
Il A demain donc. Vous êtes si bon que je serais bien coupable de ne pas avou* en vous une confiance aveugle. Je vous raconterai ma vie depuis que j'ai quitté la maison de M. Dunoyer. Je vous dirai ce que j'ai souffert , je vous dirai ce que j'éprouve maintenant. Alors, seulement alors, vous jugerez si je dois accepter et si vous pou\ez me faire votre offre généreuse. ^
Le lendemain, Eucn trouva Thérèse plus abattue que la veille ; elle avait beaucoup pleuré ; seule, elle avait douloureusement ressenti le contre-coup de l'infâme abandon de M. de Montai.
M. de Ker-Ellio secoua la tête.
tt Vous n'avez pas été raisonuable, — lui dit-il.
— C'est vrai; sans la pensée de ma fille, je ne sais pas jusqu'où serait allé mon désespoir.
— Vous aimez encore cet homme , — dit tristement Ewen.
— Hélas !
— Je ne vous fais pas de reproche... Si cruel, si fatal que soit cet amour, il est votre excuse.
— Non, je n'aime plus cet homme, ou plutôt... mais laissez-moi vous faire le récit que je vous ai promis , peut-être alors pourrcz-vous comprendre les malheureuses contradictions de mon cœur.
— Je vous ('coutc , j'aurai envers vous la môme
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franchise, en peu de mots je vous dirai ce qui m'est arrivé depuis que je vous ai quittée, puis nous onvisagerous l'avenir ; nous prendrons une résolution digne , sage , et nous songerons à votre pauvre petit ange, n'est-ce pas, ma sœur? »
Eweu dit ces deux mots , ma sœur^ avec une expression à la fois si tendre , si respectueuse , si résignée, que Thérèse, touchée jusqu'aux larmes, lui répondit :
«Oui, mon frère. Ecoutez donc cette longue et pénible confession.
Avant de sortir de la maison de M. Dunoyer , je fis demander la permission d'embrasser ma mère et ma sœur une dernière fois , cela me fut refusé. Je suivis M. de Montai chez lui, oîi pouvais-je aller ! Parmi le peu de parents que j'avais, et qui tous étaient liés avec M. et madame Dunoyer, aucun n'aurait voulu me donner asile? J'accompagnai donc l'homme que je regardais comme mon mari.
Dans le premier moment, je l'avoue, je fus assez égoïste pour ne pas songer que j'allais lui être à charge, à lui déjà si pauvre ; mais je ne songeais qu'au bonheur de ne plus le quitter désormais. La dureté de W. Dunoyer, l'insensibilité de ma mère m'exemptaient de tout remords. Jeune, aimante, courageuse, l'avenir ne m'effrayait pas. Je n'avais plus que M. de ]\Iontal à aimer sur la terre... J'étais heureuse... Lui, au contraire, était sombre, accablé ; mon sort l'inquiétait vivement , me disait-il. En arrivant chez lui, je fus à la fois saisie d'une
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joie d'enfant et d'un attendrissement involontaire ; tout ce qui l'intéressait, tout ce qui me retraçait ses habitudes , me semblait précieux ; le mélange de luxe et de misère que je trouvai chez lui me toucha profondément. Cette affectation d'élégance , pour ainsi dire désespérée , me parut de la dignité personnelle.
M. de Montai se jeta dans un fauteuil en cachant sa tête dans ses mains avec tous les symptômes de l'abattement. J'attribuai son air désolé à ses regrets de m' avoir mise dans une position si difficile. Si j'avais cru alors lui être à charge et qu'il s'apitoyât sur son sort, une heure après j'aurais cessé d'exister; mais je me croyais tendrement aimée, je me croyais surtout nécessaire au bonheur, à la vie de M. de Montai.
— Une fois mariés, lui disais-je, et lorsqu'on saura la conduite de ma famille à notre égard, nous inspirerons de l'intérêt. Connaissant votre capacité et nos malheurs, vos amis puissants viendront à votre aide. Que nous faut-il pour vivre? La place la plus modeste jointe à mon travail. Xous nous retirerons dans quelque quartier éloigué , et , vous le verrez , Edouard, je vous ferai dans cette humble condition des jours plus heureux que les plus beaux jours de votre opulence.
— A cela que répondait-il ?
— Qu'il n'était pas fait pour exercer un emploi subalterne ; qu'il lui restait quelque argent ; que sa position n'était pas encore désespérée. Par ses rela-