II. u
162 IHEllKSE DLXOVEK.
vie d'amour et de ti-avail ; je comprends que le souvenir de ce temps vous soit à la fois cher et douloureux.
— Gela est inexplicable , mais cela est. J'aurais été riche, je n'aurais souffert aucune privation, que mon bonheur eût été peut-être moins vif. Mon amour avait encore grandi dans cette solitude et dans cette lutte contre l'infortune ; il était devenu à la fois sérieux comme le dévouement, saint comme e devoir. Il me semblait que j'expiais en partie ma faute en me résignant à vivre si longtemps séparée de AI. de Alontal. Mon vieux libraire était si content de mou travail qu'il augmenta mon salaire ; le troisième mois je pus donner encore deux cents francs à M. de Montai.
— Et il prenait cet argent?
— Pourquoi l'aurais-je gardé? Il en avait plus besoin que moi. Pouvais-je prévoir qu'un jour je regretterais amèrement ces modestes sommes, hélas ! pour mon enfant... Mais plus tard, vous saurez tout. Mon Dieu! je vous attriste, je vous blesse en vous parlant ainsi des seuls jours heureux que j'aie connus.
— Xon, non, vous le savez, ma sœur, il faut que je sache tout, entendez-vous, tout, pour que nous puissions , comme vous me l'avez dit, envisager sûrement l'avenir. Et puis , la seule consolation du malheur n'est-ellc pas de parler du bonheur qui n'est plus ?
^- Oh! oui, CCS souvenirs m'ont bien souvent
LK UKCIT. 163
aidée à vivre ; mais je touche au moment le plus funeste et à la fois le plus beau de ma vie ; ce trop grantl bonheur aurait dû me faire pressentir qu'il cachait quelque horrible raillerie de la destinée.
C'était le vingt-cinq mars, un mercredi, je me le rappelle. Depuis huit jours je n'avais pas vu M. de Montai , pour la première fois son absence s'était ainsi prolongée ; il entra chez moi, je me jetai dans ses bras en fondant en larmes, a Tu pleures, ma Thérèse , — s'écria-t-il , — c'est de joie qu'il faut pleuiVr. J'ai le consulat de Lisbonne, 20,000 fr. d'appointements , et nos bans sont publiés depuis ce matin : voilà l'excuse et le motif de cette longue absence qui m'a autant affligé que toi. » Rien ne s'oublie plus vite que le chagrin lorsqu'un grand bonheur lui succède. Je ne pouvais d'abord croire à ce que me disait M. de Montai ; mais sa joie était si vive, sa physionomie si rayonnante que je me rendis à cette évidence, et pourtant... *
— Gomment, ce consulat? vos bans publiés?
— Mensonge , mensonge. Sa joie , savez-vous ce qui la causait, je l'ai compris depuis, c'était la certitude d'être aimé de madame de Beauregard.
— Gomment, à cette époque il la voyait?
— Tous les jours. ^lais ces révélations ne viendront que trop tôt. Puisque vous êtes assez généreux pour m'entendre , laissez-moi m'appesantir sur le dernier bon souvenir qui me reste.
Ce jour-là donc, M. de Montai me dit : « Thérèse, il faut que nous fêtions cette bonne chance qui assure
164 IHEKKSE DLNOVEK.
àjaniais notre avenir, l'oicimes projets :1e temps est charmant, nous allons faire une longue promenade, puis nous irons comme deux amants dîner au cabaret, et ensuite au spectacle en petite loge grillée.
Pardonnez-moi de vous entretenir de ces puérilités, — dit Thérèse à Euen, — et ne vous étonnez pas si la proposition de M. de Montai me fit un plaisir extrême. Tout semblait d'accord pour rendre cette journée ravissante , il faisait un soleil de printemps, les prés commençaient à verdir. Quoique les environs de Paris soient peu pittoresques , le temps était si doux, si pur, j'étais si contente, que jamais la vue des plus beaux sites ne m'aurait causé une impression plus charmante. J'avais retrouvé la pétulante gaieté de mes quinze ans. Edouard fut aussi d'une joie folle. Enfin, bien lassés, nous revînmes à Paris ; je fis ma plus belle toilette pendant que M. de Montai rentrait chez lui ; il revint me prendre ; notre dîner fut très-gai. Ensuite nous allâmes au théâtre ; jamais spectacle ne m'intéressa davantage. J'étais seule avec M. de Montai ; malgré moi je partageais ses ambitieuses espérances. Le consulat de Lisbonne n'était qu'un premier pas vers une fortune plus haute. Que vous dirai-je ? cette journée enchanteresse passa comme le plus riant des songes. Le soir, en me ramenant chez moi, M. de Montai me dit une chose qui la veille m'eût fait bien pleurer, mais qui alors me fut presque indifférente.
Pour se mettre au fait des affan-cs de son consulat, il devait aller passer huit ou dix jours chez iiu ancien
LE RKCIT. Ui.-.
consul do ceUo résidence qui habitait Melun; il m'écrirait souvent pour me rendre moins pénible cette petite séparation indispensable. J'étais dans un tel enivrement, et ce grossier mensonge me sembla d'ailleurs si naturel , que je pris mon parti résolument. Qu'était-ce que dix jours? Nous devions nous marier le 17 avril. Telle était l'époque qu'il avait fixée. Pourquoi celle-là plutôt qu'une autre? Je ne sais. C'était pour donner, sans doute , une apparence de réalité à ses tromperies. Il partit.
— Mais ce consulat? ce voyage à Melun pour se mettre au fait ?
— Mensonge, vous dis-je, mensonge. Au bout de quatre jours je reçus de lui une lettre très-tendre ; seulement , soit par oubli , soit à dessein , M. de ^lontal ne me donna pas son adresse , je ne pus lui répondre. Quelques jours après , nouvelle lettre aussi tendre que la première, mais elle m'annonçait que les travaux de ^I. de ]\Iontal sur son consulat futur lui prendraient encore quelque temps. J'attendis encore.
— Quelle effronterie ! quelle cruauté ! savez-vous où il était alors?
— A Melun , en effet ; mais madame de Beauregard avait une propriété à un quart de lieue de cette ville, et il y passait des journées entières.
— Oh! c'est horrible! mais pourquoi ces odieux c^es?
importait à ses projets que je n'eusse pas de soupçons ; il voulait à tout prix me rassurer et don-
ir,6 THKRESE DUXOYER.
ner un prétexte à ses absences ; il craignait sans doute que je ne fisse un éclat qui l'eût compromis auprès de madame de Beauregard. Enfin ce voyage finit. Lorsque je revis M. de Montai, quinze jours après cette journée où j'avais été si heureuse, ce fut moi qui, cette fois, radieuse, fière, enivrée, me jetai dans ses bras... J'étais mère.
^ Et cela... cela ne toucha pas le cœur de cet homme?
— Il partagea mon bonheur, du moins il parut le partager ; mais il m'annonça une triste nouvelle : le ministère était chancelant, et le ministre son ami, pour s'assurer d'un opposant très-influent, avait disposé du consulat. Hélas ! je l'avoue , en songeant à l'avenir de noti-e enfant , moi, jusqu'alors si indifférente, pour ne pas dire si contraire aux projets ambitieux de M. de Montai, je regrettais cette place qui nous eût mis à l'abri des privations que je ne redoutais pas pour moi, mon Dieu !
De ce jour datent mes malheurs. M. de Montai resta une semaine entière sans me voir. Je lui écrivis deux fois, je ne reçus pas de réponse ; enfin il vint, mais sa froideur, sa brusquerie me frappèrent. L'époque fixée pour notre mariage était dépassée depuis longtemps; je le lui rappelai. Il me demanda durement si je me fiais ou non à lui. a Mais nos bans sont publiés? — lui dis-je. — Cela ne prouve rien, — me dit-il, — l'inconvénient de votre naissance cause à chaque instant de nouvelles difficultés ; j'ai l'ennui
LM RKCIT. I«-
«|p 1rs lovor, rparf^nez-moi donc la faligno (\o vous ontendre faire toujours la même demande, i»
Ce reproche sur ma naissance me fit mal. Je pensai à mon enfant ; un moment j'eus un horrible pressentiment : si AI. de Montai me trompait, un jour on lui reprocherait peut-être aussi sa naissance... Alais je me rassurai bientôt en sonfjeant à la loyauté d'Edouard. Deux semaines se passèrent encore sans que je le revisse ; alors mille inquiétudes m'assaillirent. Ce ne fut pas tout. Les chagrins , joints aux préoccupations de mon nouvel état , ne me laissaient aucune liberté d'esprit ; et pourtant, depuis la ruine des espérances de M. de Montai , je sentais plus que jamais la nécessité du travail.
Mais, hélas ! pour la première fois, je me trouvai presque incapable de rien faire, tant j'étais cruellement absorbée. Si machinale que fût une œuvre de traduction , il m'était impossible de m'y livrer au milieu des inquiétudes, des angoisses dont j'étais assaillie. Je luttai énergiquement contre ce découragement ; ce fut en vain. Les reproches bienveillants du libraire m'apprirent que mon travail perdait de jour en jour de sa valeur ; j'avais beau m'appliquer de tout mon pouvoir, ma pensée était ailleurs ; je voulus vaincre ma préoccupation, mes efforts mêmes tournèrent conti-e moi ; si je pan enais quelquefois à éloigner pendant une heure les pénibles idées qui m'assiégeaient , elles revenaient bientôt avec une nouvelle violence.
Alors la plume me tombait des mains , je fondais
IfiS THERKSE nrxovER.
en larmes, jo me désespérais, je me jelais à frenoiix pour invoquer la Providence ; mais, hélas ! le temps s'écoulait. Chaque heure perdue dans le désespoir était aussi une heure perdue pour mes ressources. A cette pensée désolante , je séchais mes larmes , je reprenais ma tâche en maudissant ma faiblesse, en me disant que mon enfant ressentirait pent-être la réaction de mes chagrins , je me reprochais jusqu'à ma douleur elle pouvait atteindre ce pauvre petit être. ^lais bientôt mes idées s'obscurcissaient davantage , le chagrin m'hébétait ; le libraire, mécontent, cessa peu à peu de m'employer. Privée de cette précieuse ressource , je me bornai à la broderie ; quoique mon agitation fébrile fît parfois trembler convulsivement ma main , au moins je n'étais pas absolument incapable de cette occupation. Mais quelle différence ! En brodant douze à quinze heures par jour, je ne gagnais pas le quart de ce que je gagnais avec mes traductions... ; et puis ma vue s'affaiblit peu à peu. Oh ! ce fut un jour terrible que celui où mes yeux fatigués se refusèrent à ce travail, ma seule, ma dernière ressource !
— Mais ce que vous avez souffert est horrible , pauvre infortunée ! Moi qui parlais de mes douleurs, grand Dieu ! avais-je seulement le droit de me plaindre ? Mais cet homme , cet homme î
— Après la scène dont je vous ai parlé et dans laquelle il s'était montré si dur, je restai quinze jours sans le voir; je lui avais écrit sans recevoir de réponse, il m'avait toujours défendu d'aller chez lui :
LE RKCIT. ^ Hi'.t
elTrayôp do ccHo absence proloiifft'o , jo nr tins |)as compte (le ccl ordre, j'y allai. Son (loinesli{|ne iihî (lit qu'il (^tait sorti, qu'il s'habillait au club où il dînait, et qu'il ne rentrerait peut-être que bien avant dans la nuit.
— Comment ! M. de Montai vivait encore avec un certain luxe pendant que vous vous épuisiez à travailler!... Il vous prenait le peu d'argent que vous gagniez si péniblement ! mais c'est infâme !
— Il avait des habitudes de dépense auxquelles il ne pouvait pas renoncer; il l'avouait. Le peu d'argent que je lui remettais de temps en temps était alors presque du superflu pour moi. J'attendis ^I. de ^lontal dans la rue, à sa porte, depuis deux heures jusqu'à minuit. A cette heure je me lassai, je mourais de fatigue et d'inquiétude ; je rentrai chez moi. C'était encore une journée perdue pour le travail.
Le lendemain , au point du jour , je retournai chez lui. Son domestique me dit qu'il avait ordre de n'éveiller son maître qu'à midi : j'attendis jusqu'à midi. Je ne puis vous dire avec quelle colère, avec quelle brutalité il me reçut, avec quelle brutalité il me reprocha de l'accabler de lettres, de le poursuivre de ma présence... Le poursuivre de ma présence ! — reprit Thérèse avec amertume ; — je ne l'avais pas vu depuis quinze jours — L'accabler de mes lettres ! étais-je donc coupable de lui écrire lorsque j'étais dévorée d'inquiétudes ! Il finit par me déclarer que si je continuais de l'obséder ainsi , il ne tiendrait aucune de ses promesses.
no THKRESE DIXOYER.
— Cela devait être... cela devait être; seulement cet homme a bien tardé.
— S'il a tardé, c'est qu'il craignait un éclat.... vous saurez cela plus tard... Enfin , pour la première fois il me dit
— Vous hésitez, Thérèse — Cela est donc bien horrible ?
— Oui , mais je ne veux rien vous cacher, je ne suis plus tenue à aucun ménagement. Eh bien ! pour la première fois il me dit qu'en me promettant de ni'épouser, il s'était adressé à une jeune personne qu'il croyait la fille légitime de ]\I. Dunoyer, et non pas à une fille naturelle repoussée, reniée par sa famille.
— Continuez , continuez , rien ne m'étonnera plus.
— Cette duphcité m'indigna. Mais que pouvais-je faire ? mon sort ou plutôt celui de mon enfant n'était-il pas entre ses mains ? je fus lâche, je pleurai , je suppliai. M. de ^lontal se radoucit et me dit qu'il ne se refusait pas à notre mariage, mais qu'il se réservait d'en fixer l'époque, et qu'il dépendrait de ma soumission à ses volontés d'en reculer ou d'en rapprocher le terme. J'étais à sa merci , je me résignal ; je lui demandai en pleurant quand je le reveiTais ; il s'emporta de nouveau : — J'allais recommencer à l'obséder, s'écria-t-il ; il me verrait quand cela lui conviendrait , je n'avais qu'à l'attendre , il viendrait me voir au premier jour. Je le quittai.
— Et il ne s'informa pas de vos besoins ?
LE RECIT. m
— Jo IIP l'y avais pas liabitiu' ; mon travail m'avait d'abord suffi et au delà.
— Alais, ruiné comme il l'était, de quelle manière pouvait-il suffire à ses dépenses assez considérables.
— Lorsque je quittai la maison de il. Dunoyer, M. de Cloutai avait encore à lui et pour toute fortune, m'avait-il dit, cinq à six mille francs. Mais M. Dunoyer lui avait reproché devant moi de lui devoir deux cents louis. IJien des fois j'avais conjuré M. de ]\Iontal d'éteindre cette dette, je ne sais s'il le fit.
Pardonnez-moi maintenant si j'entre dans quelques détails qui vous paraîtront puérils ; mais ils sont nécessaires. Trois semaines se passèrent sans que j'entendisse de nouveau parler de M. de ilontal. Je n'oubliais pas ses menaces et sa défense de retourner chez lui ; je n'osai pas la braver, je me contentai de lui écrire, sans me plaindre, que j'étais souffrante , abattue, désolée, que je n'exigeais rien , mais que je serais bien heureuse de le revoir, ne fût-ce qu'une heure ; que cela remonterait mon courage, que l'état dans lequel je me trouvais méritait peut-être cette preuve de son attachement ; et cela, je vous l'assure, — ajouta Thérèse en essuyant ses larmes, — était dit bien tristement, mais sans aigreur, sans l'ombre d'un reproche.
— In tigre eût été attendri ! lui ne répondit rien... n'est-ce pas ?
— Rien... D'après mes dernières lettres, je l'avoue, j'avais compté sur sa présence... j'attendis un
ns THKRKSE nrxoYER.
jour... tirux jours... trois jours... il ne vinf pas. Jo perdis tout ospoir, mes forces étaient à bout , j'avais
dépensé une petite somme que j'avais conservée
ma vue devenait de plus en plus faible , ma broderie me donnait à peine de quoi vivre ; je tombai malade. Je n'osais pas prier M. de ^lonlal de venir avant d'être sure que j'étais réellement bien malade ; au bout de quelques jours, quand mon visage porta des marques visibles de souffrances , je lui demandai à le voir.
— Il ne vint pas ? il ne répondit pas ?
— Si... il me répondit qu'il n'était pas dîipe de mes mensonges et de mes ruses.
— L'infâme ! l'infcime !
— Ala maladie dura près d'un mois ; pour subvenir aux dépenses qu'elle me causa, je vendis plusieurs de mes vêtements et quelques petits objets de luxe dont on m'avait fait présent chez ma mère et qu'on m'avait renvoyés lorsque j'avais quitté la maison de M. Dunoyer. J'attendais avec anxiété la fin de ma convalescence, ou plutôt le moment où je pourrais me lever : j'avais mon projet.
Enfin j'eus la force de me soutenir. La première fois que je me regardai dans un miroir, je fus d'abord effrayée, puis satisfaite du changement de mes traits ; AL de Montai verrait bien que ma maladie n'était ni une ruse ni un mensonge, il aurait alors pour moi, sans doute, quelques paroles d'intérêt. Je me rendis chez lui ; il y a maintenant six mois de cela. Lorsque je me trouvai devant sa porte , je faillis m'évanouir, tant j'étais faible encore. Enfin je repris
LE KKCIi. l-;i
coura«{C, il était impossiblr; qu'à mon aspect AI. de Alontal ne fût pas saisi de pitié. Je montai , on parlait très-haut chez lui ; sa porte était entrouverte. Tout à coup je vis sortir de l'appartement cette femme dont je vous ai déjà parlé...
— Mademoiselle Julie ?
— Kllc-mème ; elle paraissait exaspérée. Le portier la suivait en tâchant de la calmer. En me voyant elle poussa un cri de surprise. — Vous ici, madame ? \ ous n'êtes donc pas accouchée ? — Je la regardai sans lui répondre ; sa fureur m'effrayait. Après m'avoir un instant examinée attentivement, elle s'écria : — Oh î le monstre ! c'était un mensonge... j'ai été sa dupe encore cette fois ! — Puis me prenant par le bras avec violence, elle m'attira dans l'appartement, qui était complètement démeublé ; elle en referma la porte, et nous nous trouvâmes seules. Je ne cherchai pas à sortir, j'étais anéantie, les plus funestes pressentiments me brisaient le cœur, a Madame, — me dit cette femme presque avec intérêt, — pardonnezmoi de vous avoir injuriée la première fois que je vous ai rencontrée ici, je ne savais pas qui vous étiez... malheureusement pour vous, car il était peut-être encore temps de vous désabuser sur le compte du misérable qui nous trompaitsiindignement toutes deux... Maintenant, apprenez l'infamie de sa conduite ; depuis six mois , il vous est infidèle pour moi, et moi, il me trompe à mon tour, savez-vous pour qui ? Pour une veuve, la marquise de Bcaurcgard , à laquelle il fait la cour, qu'il veut épouser,
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et qu'il épousera sans doute , il est si roue ! j'ai appris tout cela hier ; et j'avais été jusqu'ici assez sotte pour ne me douter de rien. Ce n'est pas tout, il est parti cette nuit on ne sait pas pour où , mais sans doute pour aller rejoindre sa marquise.
Je n'ai pas besoin de vous dire, — reprit Thérèse , l'horrible révolution que me causa cette nouvelle. Pourtant, jusqu'à cette heure, et quoi que m'eût dit mademoiselle Julie , jamais je n'avais cru ^l. de Montai capable de me sacrifier si indignement et d'épouser madame de Beauregard. Ma confiance était folle, mon illusion stupide, mais je la bénis, car elle m'a épargné un crime peut-être.
— Quel aveuglement ! Jamais l'idée de ce mariage ?...
— Jamais. J'avais cru à une liaison de galanterie entre eux, rien de plus. Celte femme était perdue dans l'opinion publique.
— Alais elle était puissamment riche.
— C'est vrai ; mais je ne pouvais croire à tant de bassesse. Enfin , mademoiselle Julie m'apprit que M. de Montai lui avait cyniquement avoué qu'il ne m'avait enlevée que dans l'espoir d'une riche dot et d'hériter un jour d'une partie de la fortune de M. Dunoyer ; mais qu'après la répudiation de M. Dunoyer, il ne pensait plus à m'épouser, et qu'il n'avait pour moi que les égards commandés par ma triste position. Ce n'est pas tout — Comment oserai-je encore ?...
— Courage. . . courage î
LE RLCIT. Hô
— C'est qu'il me semble que la honte de M. de Montai rejaillit sur moi... J'ai aimé un tel homme... hélas ! et, méprisez-moi, souvent j'ai regretté le temps où je croyais à son amour... Enfin ce sera une expiation de plus.
— Eh bien ?
— Cette femme, mademoiselle Julie, m'apprit, au milieu d'un redoublement de colère et d'indignation, que trois jours auparavant M. de Montai était venu à elle tout éploré... oui, lui dire en sanglotant que je venais d'accoucher... qu'il avait épuisé ses dernières ressources pour moi, et qu'il venait s'adresser à la générosité de mademoiselle Julie pour qu'elle lui prêtât mille écus destinés à me mettre , pendant quelqne temps, moi et mon enfant, à l'abri de la misère !
— Mais cet homme a des raffinements d'ignominie révoltants ! — s'écria ]\I. de Ker-Ellio au comble du dégoût et de l'indignation , — c'est l'hypocrisie dans la plus infâme dégradation.
— Enfin, les larmes de M. de Montai furent tellement hypocrites, il peignit ma triste position avec tant d'éloquence, qu'il sut intéresser à mon sort cette femme dont j'avais été la rivale, et qu'elle fit malgré son avarice (elle me l'avouaj ce prêt à ]M. de Montai , qui l'avait, me dit-elle, ensorcelée en lui peignant mes malheurs pendant ma grossesse.
» — Oh ! que de honte ! cela est-il possible , mon Dieu? cela est-il possible? Heureusement ce hideux récit touche à son terme.
ne IHKUKSE DLXOVKH.
— L'argent que M. de Montai avait emprunte soi-disant pour moi , était destiné à un voyage qu'il devait faire pour aller rejoindre madame de Beauregard partie depuis quelques jours. Du moins telle fut l'explication que me donna mademoiselle Julie ; le dcmcublement de l'appartement de M. de Montai justifiait ces craintes , malheureusement trop fondées.
^lademoiselie Julie avait appris la veille, et je l'appris d'elle, que, depuis quatre ou cinq mois, AI. de Montai faisait une cour assidue à madame de Beauregard ; le monde , malgré sa complaisance habituelle, avait durement repoussé cette femme ; personne ne la recevait plus depuis le scandaleux éclat de ses aventures. Deux fois AI. de Alontal l'avait suivie à la campagne. Tel avait été le prétexte de sa première absence à Melun. Que vous dirai-je de plus ! j'étais si écrasée par cette nouvelle , que mademoiselle Julie elle-même eut pitié de moi ; elle voulait se venger de AI. de Alontal , découvrir ses traces , aller le rejoindre et le démasquer aux yeux de madame de Beauregard ; elle m'offrit ses services.
— Toutes les douleurs , toutes les humiliations ! vous n'aurez échappé à aucune !
— Je refusai, je revms chez moi... Ce qui me reste à vous dire est si douloureux que j'abrégerai. Peu après , la misère vint m'accabler ; à la suite de ma maladie j'avais presque perdu la vue ; mon travail me rapportait si peu que je fus hors d'état de
LE RKCIT. 117
payer le loyer de mes deux chamhi-cs. Je vendis le peu de meubles que je possédais, j'allai me lo<i[cr dans un cabinet garni.
— Vous! vous! mon Dieu! élevée dans le luxe?
— Le terme de ma grossesse approchait , je surmontai une horrible répugnance ; je ne voulais pas que mon enfant fût victime de mon orgueil , j'allai accoucher à l'hospice :. là au moins nous reçûmes tous deux des soins auxquels ma pauvreté ne m'eût pas permis de prétendre. »
M. de Ker-Ellio cacha sa tête dans ses mains en poussant un douloureux»gémissement.
Thérèse continua eu essuyant ses larmes : tt Au bout de quinze jours , selon l'usage , on me renvoya de cet asile avec mon enfant, qui fut alors ma joie et ma douleur. En entrant à l'hospice , je possédais quarante francs environ ; j'augmentai quelque peu cette somme du fruit de mon travail pendant que je séjournai là. En sortant je pus acheter ce joli berceau pour mon enfant , — dit Thérèse en montrant à Euen ce petit meuble somptueux ; — ce fut ma dernière folie. Je garnis cette misérable mansarde de ce qui m'était indispensable, il ne me resta rien. Malgré un travail opiniâtre , les soins que réclamait ma fille absorbant beaucoup de mon temps, je gagnais à peine de quoi vivre : je n'avais pas de bois. Le froid devint si rigoureux que , tremblant pour la santé , pour la vie de cet enfant , je me résignai pour la première fois à une démarchç que pour moi seule je n'aurais jamais tentée... J'écrivis H. 12
rid THEllESE DL'NOVEU.
à ma mère... Vous savez sa réponse. Lorsque cette excellente femme , ma voisine , est entrée ici , elle m'a trouvée expirante de froid et de besoin....
Vous savez tout jusqu'à ce jour. ]\Ialgré moi j'avais vaguement espéré le retour de ^I. de Montai. Si incertain que fût cet espoir, il m'avait toujours soutenue.
Maintenant ai-je besoin de vous dire que mon cœur est brisé , flétri , mort pour tout autre sentiment que l'amour maternel? A force d'avoir souffert par l'amour, ce mot seul m'est odieux.
Vous dirai-je enfin que malgré l'Iiorrible ingratitude de M. de Montai , que malgré ses bassesses , que malgré son parjure et sa trahison, je regretterai toujours comme le plus beau, comme le plus heureux moment de ma vie , le temps où je le voyais chez ma mère, et le temps plus cher encore à mon cœur où , dans ma retraite de la rue de l'Ouest, je passais la moitié de mes journées à l'attendre en travaillant , et le reste des heures à me rappeler sa venue avec délices ?
Cela est lâche et honteux, je le sais; son abominable conduite devrait ternir jusqu'à ces souvenirs chéris , mais cela n'est pas , non, cela n'est pas. Il n'est point de souvenir, voyez-vous , plus puissant , plus opmiàtre , que celui de l'amour heureux dans le travail et dans la pauvreté ; aucun plaisir fastueux, aucune obligation mondaine ne vous en distrait. C'est à lui, à lui seul que vous demandez toutes vos joies , toutes vos félicites.
i.E iiL;cn. i7'j
Je vous le répète, mon cœur s'est use à la lois et dans le bonheur et dans la douleur. Tout ce qui me reste de sensibilité est concentré sur mon enlant... Oui, mon cœur est mort; s'il bat encore (juelquefois et bien rarement, c'est à la pensée des jours passés, c'est à la pensée d'un bonheur qu'il ne m'est plus , hélas ! donné de ressentir.
A cette heure , vous savez tout , — dit Thérèse on terminant ; — comprenez-vous enfin pourquoi je rcTuse votre offre, si noble, si généreuse? Que scrais-je pour vous? A peine une amie froide et triste. Pourquoi vouloir enchaîner votre vie à une vie désormais muette et glacée comme la tombe? Ah ! croyez-moi , un cœur comme le vôtre est digne de rencontrer un cœur qui lui réponde. Craignez de céder à un mouvement de pitié exaltée ; un jour vous ressentiriez des i-egrets cruels , et vous ne seriez pas seul à gémir d'avoir poussé la grandeur dàrne jusqu'à la folie... n
Euen de Ker-Ellio avait écouté Thérèse avec un mélange indicible d'admiration , de douleur et de pitié ; il la trouvait si courageuse , si résignée , que son amour pour elle avait encore augmenté.
Toute âme humaine a son côté faible. En parlant du sentiment absolument fraternel qu'il avait voué à Thérèse , Evven mentait peut - être à son insu ; non qu'il eût jamais songé à abuser des droits que pourrait lui donner son mariage avec Thérèse, mais sa tendresse , ses soins , chasseraient peut-être avec le temps l'indigne souvenir de Al. de Montai du cœur
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de la jeune femme ; un jour enfin , appréciant l'amour de ^I. de Ker-Ellio , elle le récompenserait peut-être en le partageant.
Connaissant la fière susceptibilité de Thérèse , sachant combien une première douleur est ombrageuse et défiante , M. de Ker-Ellio avait cru sage de ne pas d'abord se montrer aux yeux de Thérèse comme amant , mais comme frère ; bien résolu d'ailleurs , en homme de cœur et d'honneur , à rester à tout jamais son frère s'il ne parvenait pas à se faire aimer plus tendrement.
Ewen aimait passionnément, il avait confiance dans son dévouement , il était soutenu par le ferme espoir d'obtenir un jour l'amour de Thérèse.
X'excusera-t-on pas l'espèce de duplicité qu'il mettait peut-être dans sa conduite, en songeant qu'il tendait d'ailleurs à un but noble et généreux , celui d'arracher avant tout Thérèse et son enfant à la plus affreuse misère?
Quant à mademoiselle Dunoyer, elle était de bonne foi ; elle disait irai en déclarant à Evveu qu'elle avait le cœur mort à tout jamais , excepté à l'endroit de l'amour maternel, et qu'elle ne pourrait ressentir pour lui , homme si généreux , qu'une amitié sincère.
Cette conviction profonde de son impuissance à aimer désormais lui était révélée par une espèce de seconde vue du cœur que les femmes seules possèdent , car elles seules peut-être sont capables de u'aimer qu'une fois et de nourrir des regrets éternels.