‹ Thérèse DunoyerChapitre 62 sur 71 · LE MOIS NOIR · texte numérisé non relu

LE MOIS NOIR

Le lecteur n'a peut-être pas oublié les deux vieux serviteurs qui portaient une si vive affection au jeune maître de Treff-Hartlog : Ann-Jann, nourrice d'Ewen, et Lès-en-Goch , ancien soldat de l'insurrection vendéenne.

Une année s'était écoulée depuis le mariage de Thérèse et de AI. de Ker-EIlio.

L'entretien de Lès-en-Goch et d'Ann-.Iann nous instruira des événements qui se sont passés durant cette période.

Novembre était arrivé.

Novembre... , ce mois noir que la tradition disait si fatal à la famille de Ker-Ellio î

Quoiqu'il fût une heure de l'après-midi , une brume épaisse obscurcissait l'atmosphère.

184 THKRESE niXOVER.

Lès-en-Gocli et Ann-Jann étaient, selon leur habitude, assis au coin du foj'er de la cuisine du manoir.

Rien n'est changé dans cette vaste salle ; on y voit toujours la haute cheminée , les gravures coloriées clouées aux murs et représentant les saints de Bretagne. L'étroite fenêtre , à petits carreaux verdâtres encadrés de plomb, filtre toujours une lumière vive et rare , qui s'accroche aux angles de la table de chêne massive et scintille aux arêtes du vieux buffet de noyer.

C'est toujours le vaste foyer, noir, enfumé, sur lequel se dessinent la haute taille et les vêtements blanchâtres de Lès-en-Goch.

Ann-Jann semblait accablée de tristesse.

Le vieux Breton, encore plus silencieux, plus taciturne que d'habitude, n'avait pas entendu sa femme, qui déjà deux fois lui avait adressé la parole.

a Lès-en-Goch, vous ne me répondez pas, — dit Ann-Jann en se levant et en appuyant légèrement sa main sur l'épaule de son mari, qui tressaillit. — Vous n'avez donc pas trouvé ^L le recteur au presbytère ?

— Il était à Rœdek , il administrait un mourant. Heureux celui-là! — ajouta le Breton d'un air sombre.

— Que voulez-vous dire, heureux celui-là qui meurt?

— Heureux celui-là ! — répéta le Breton avec un soupir.

LK MOIS NOIR. 18r.

— Mais aussi, malheureux celui qui survit! I,èsen-Goch, vos ponsôcs sont bien tristes.

— Tristes romtne le mois noir.

— Ah! le mois noir! le mois noir! — dit douloureusement la nourrice en cachant sa tète dans son tablier.

— Mor-\ader ai'ait raison, — reprit le Breton en se parlant à lui-même : — il y a deux ans,... au mois noir, le pen-kan-guer a quitté sa maison pour aller ù Paris, et il en est revenu désespéré et voulant mourir... C'est encore au mois noir, il y a un an, qu'il est retourné brusquement à Paris, pour y épouser cette femme pâle,... pâle comme le portrait infernal auquel elle ressemble. Xous voici au mois noir... Depuis un an le pen-kan-guer est marié, et jamais il n'a été plus triste.

— Jamais ! — dit Ann-Jann en relevant son visage vénérable baigné de larmes, car elle avait entendu le monologue de son mari ; — non, jamais le mab-meïbrin n'a été plus triste.

— \i cette femme maudite plus pâle. On dirait un spectre, — dit le Breton. — Quand retournera-telle à l'enfer, dont elle est sortie?

— \e la maudissez pas. Elle a perdu son petit enfant, le bon Dieu seul voit les larmes qu'elle pleure jour et nuit.

— Cet enfant n'était pas un enfant.

— Comment?

— C'était un fantôme...

— Lès-en-Cîoch !

186 THKRKSE DIXOYER.

— Cotte femme non plus n'est pas une femme... Je vous (lis que ce sont là des fantômes qui sorteni de l'enfer et apparaissent aux hommes dans le mois noir. Mor-\ader le dit, il a raison.

— Lès-en-Gocli , pouvez-vous toujours invoquer le témoignage de cet homme? M. l'abhé de Kérouëllan ne l'a-t-il pas déjà condamné en chaire, et aussi ceux qui écoutaient ses prédictions ?

— Le Seigneur a condamné Satan, Satan est toujours Satan,

— Mais pourquoi accuser cette femme si malheureuse? M. le recteur n'a-t-il pas pour elle bien des bontés ? X'est-il pas venu ici, pendant des journées entières , tâcher de la consoler de la perte de son enfant? Ah! si elle est un fantôme, Lès-en- Goch, elle est le fantôme d'elle-même ; on le voit bien, le chagrin la tue. Xon, non, cette femme n'est pas méchante ; les mères infortunées sont toujours bien venues d'elle, jamais elle ne refuse la demande qu'on lui fait faire par des enfants, quoiqu'elle pleure à leur vue en se rappelant sa pauvre petite fille... Comme par le passé, les malheureux trouvent toujours au manoir du pain, un abri et une aumône ; la femme pâle est secourable à tous. »

Lès-en-Goch secoua la tète et répondit : a Le démon prend toutes les formes.

— Il ne prend jamais celle d'une mère triste qui pleure son enfant, Lès-en-Goch.

— Il les prend toutes ; je juge de la méchanceté de la femme pâle par le chagrin du pen-kan-guer.

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