LE MOIS NOIR
— KIIp paraît l'aimer, pourtant?
— I.a (oml)O aimo les vivants.
— La femme pâle ne le quitte pas...
— La fièvre ne quitte pas non plus l'agonisant.
— Lès-en-(îocli, vous êtes injuste.
— Injuste!... Au plus mauvais temps de ses noires rêveries le pen-kan-guer vous a-t-il paru plus sombre, Ann-Jann?
— Hélas ! non...
— Il y a deux ans, à son retour de Paris, était-il plus désespéré que maintenant?
— Hélas ! non...
— Je vous le dis, cette femme est son mauvais ange. L'autre soir , à la nuit , à l'heure du souper, j'avais cJierché partout le pen-kan-guer et la femme pâle ; où les ai-je trouvés , Ann-Jann ! J'en fi-émis encore ! debout sur le bord de la plate-forme de la tour, dont la mer bat le pied. Il faisait grand vent, la lune sortait de temps en temps des nuages qui couraient sur le ciel : c'est à sa clarté que je les ai vus. Le pen-kan-guer et la femme pâle regardaient l'abîme... penchés... penchés comme s'ils avaient eu envie de se précipiter dans la mer...
— Ah ! malheur, malheur ! — s'écria la nourrice en mettant sa main sur ses yeux.
— Oh! oui, malheur ! mais aussi malheur à cette femme si jamais...
— Lès-en-Goch , calmez-vous... Il se passe ici quehjue chose que nous ne pouvons comprendre... mais (|uand vous avez vu le mab-meïbrin sur le
ISS THERESE Dl'NOYER.
faîle de la tour et penché si dangereusement, qu'a- \ ez-v ous dit ?
— Je n'ai pas osé avertir le pen-kan-guer , de peur que la surprise ne le fît broncher et tomber. J'ai attendu. Un engoulevent s'est envolé dans les ruines eu poussant des cris funèbres. La femme pâle et le pen-kan-guer ont tressailli, ils se sont retournés : tous deux avaient le visage baigné de larmes.
— Hélas ! hélas ! cela est vrai ; bien souvent ils pleurent. Avant-hier encore...
— Les avez-vous vus? Et, pendant le souper, quel morne silence ! quels tristes sourires ils échangèrent! Ah! je vous le dis, la femme pâle tient l'âme du pen-kan-guer. Le recteur a aussi été Irompé par ce fantôme... Les hommes simples et bons sont toujours trompés par le démon. Ann- Jann ! Ann-Jann ! la femme pâle sera fatale à cette maison ; son portrait avait commencé le malheur de notre maître , elle l'achèvera ; je vous le dis, elle tient l'âme d'Eu en. .. un jour elle l'emportera ; Mor- Xader l'a dit.
— ]\Ior-Xader est insensé.
— Il sait ce que les hommes ignorent ; il ne peut être comme les autres hommes... ce qu'il prédit arrive.
— Malheur alors , malheur sur cette maison. Pourquoi Mor-Xader ne prédit-il pas que notre sort sera celui du mab-meïbrin ? »
Le vieux Breton resta longtemps pensif, tout à
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coup il (lit à voix basse en se parlant à lui-même : « Quanti je le tuerais » la prédiction s'accomplirait toujours !
— Tuer... ! tuer... ! qui, Lès-en-Gocli? — s'écria la nourrice avec épouvante.
— Mor-Xader !
— Le tuer ! Et la justice des hommes ? Et la justice de Dieu?
— Quand je tuai le bleu qui ajustait le pen-kanguer, je ne pensai ni à Dieu, ni aux hommes, ni à moi... Je pensai à celui que j'aime comme mon enfant. Vingt fois , depuis deux ans, j'ai pris mon fusil , j'ai été m'embusquer sur la grève , près du Moine-Rouge, ce rocher où les jours de tempête Mor-Xader va chanter le glas des trépassés , en voyant le soleil se coucher dans les nuages.
— C'est là où vous alliez, Lès-en-Goch? le Seigneur a eu pitié de vous...
— Peut-être une fois, à l'affût, mon bras
tremblait , ma vue s'obscurcissait. Vingt fois j'ai tenu le pilote au bout de mon fusil... Dieu n'a pas voulu.
— Xon, Dieu n'a pas voulu que vous soyez meurtrier. II se réserve de punir Mor-Xader. Ce qui m'afflige , c'est de voir le mab-meibrin parler souvent à ce réprouvé. Le mois passé , malgré la folie de ce maudit, ne l'a-t-il pas accompagné en mer? Oubliait-il donc, que, il y a deux ans maintenant, il a manqué périr pendant la tempête avec ce pilote?
— Mor-Xader dit qu'il a lu dans les nuages que
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le pcn-kan-guer et la femme pâle périraient pendant mie tempête du mois noir... — reprit Lès-en- Goch presque avec eflroi.
A ce moment la porte s'ouvrit.
Mor-Xader entra lentement dans la cuisine.
Xous l'avons dit : ce vieillard était de grande taille , ses longs cheveux d'un blanc roux retoml)aient sur son front cuivré par le soleil et par la bise de mer ; il portait le costume sévère des pêcheurs de l'ile de Sein , une casaque noire et de larges braies blanches pareilles aux jupons albanais; malgré le froid de novembre, sa veste laissait voir son cou et sa poitrine nus. Sa physionomie avait quelque chose de sinistre , d'égaré ; ses moments d'hallucination et de folie devenaient de plus en plus fréquents.
Malgré l'aversion qu'il inspirait à Lès-en-Goch et à Ann-Jann, ils cédèrent à un mouvement de respect involontaire lorsque le pilote entra.
Mor-\ader s'avança à pas comptes , presque solennels, en attachant sur les deux serviteurs d'Evvcn ses yeux ronds à prunelles jaunâtres comme celles des oiseaux de proie.
tt Où est le pen-kan-guer ? n dit-il brusquement.
Lès-en-Goch et Ann-Jann baissèrent la tête sans répondre.
La nourrice porta la main à sa croix comme poiir se défendre d'un maléfice.
LK MUIS \U1U. l'.'l
« OÙ est le pen-kan-gucr? — répéta Mor-Xadcr d'une voix plus haute, presque menaçante.
— Tu sais tout, devine-le, — dit Lès-en-Goch.
— Où il est? — s'écria le pilote d'un air sombre ; — il est dans le mois noir qui verra sa mort et celle de la femme pâle...
— L'enlends-tu? t> dit tout bas Lès-en-Goch à la nourrice, qui se signait dévotement.
liC pilote, étendant le bras du côté de la fenêtre qui regardait la mer, entonna cette espèce d'improvisation, qui, ressemblant au chant des anciens bardes, ne manquait pas d'une sauvage poésie :
tt La brume est épaisse ; la mer dort, le vent sommeille, le vieil Océan est aussi calme qu'un lac. Les hommes disent : Soyons en paix, laissons nos filets sur la grève.
» ^lais le corbeau de mer, en s'élevant, en s'élevant, voit ce que les hommes ne voient pas.
« Sous le flot joyeux et azuré où brille le soleil, il voit un cadavre aux yeux verts.
1) Sous le calme, il voit la tempête,
» Il s'élève, il s'élève, le vieux corbeau de mer..., et il voit des pierres noires submergées, et il voit le tourbillon du raz des Agonisants tourner plus vite que Jan et son feu K
» Et il voit une vapeur rouge au couchant, et il entend s'avancer la tempête qui accourt, qui accourt, et que les hommes n'entendent pas encore. Il voit
' Jan cl son feu, déinoa fuinilici, liudilioii iioiiuluiie.
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au loin son écume blanche que les hommes ne voient pas encore , et , comme le vieux corbeau de mer aime le pen-kan-guer... r
Ajouta le pilote avec un éclat de rire féroce ,
tt II vient le chercher pour lui dire des choses que lui seid peut entendre. Où est-il? où est-il? où est-il ? »
Demanda par trois fois le pilote d'une voix de plus en plus éclatante.
Ann-Jann se signa.
Cet homme avait l'air d'un démon venant chercher une âme.
« Et que veux-tu dire au pen-kan-guer? s ^ Demanda Lès-en-Goch.
Le pilote sourit d'un air sinistre , leva le doigt indicateur vers le ciel, et répondit en breton par ces deux vers mystérieux et prophétiques :
<■ Peu importe ce qui arrivera, Ce qui doit être sera. ^
A ce moment la porte s'ouvrit brusquement , et l'abbé de Kérouëllan entra dans la cuisine : l'œil étincelant, le teint enflammé d'indignation, il marcha droit à Mor-Xader, le saisit au collet d'une main rude et l'entraîna hors de la cuisine en s' écriant :
Il Ah ! vieux drôle ! tu sais ce qui a été , tout ce qui est et tout ce qui sera ; eh bien ! quant au passé, rappelle-toi la correction que je t'ai promise , et,
LK MOIS NOIR. lii.;
(juant au présent, voici cotte correction, que je t'aurais donnée de la sorte... lorsque j'étais dragon.
Ce disant , l'ancien soldat appliqua deux ou trois vigoureux coups du manche de son fouet sur les épaules du pilote en le poussant à la porte de la cuisine du manoir.
Mor-\ader devint livide de rage, ses yeux roulèrent dans leurs orbites , sa raison s'égara , il poussa un éclat de rire insensé.
Après une courte lutte il se tint un moment immobile ; puis , levant ses deux bras au ciel comme pour maudire la maison , il murmura quelques paroles à voix basse : ensuite , brisant un lacet noir qu'il avait autour du cou, il en jeta les débris sur le seuil de la porte où se tenait toujours l'abbé.
],e recteur, irrité de ce nouveau sortilège, s'écria :
li Cesse à l'instant tes momeries, effronté coquin, sinon je recommence la coi'rection de tout à l'heure. L'ne fois pour toutes , regarde bien cette porte et songe à n'y jamais plus montrer ta face de réprotivé ; ce qui d'ailleurs ne te sera pas difficile, car dès demain le procureur du roi sera saisi de ma plainte, et quelques années de prison t'apprendront à abuser de la crédulité de mes paroissiens et à jouer au sorcier. »
Occupé de ses pratiques mystérieuses, Mor-Nader semblait ne pas entendre les paroles du recteur,
liOrsque le pilote eut successivement jeté sur le seuil les débris du lacet noir et d'un sachet qu'il por- II. i.j
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tait sur la poitrine, il s'écria en breton d'une voix retentissante ;
« Le philtre que voici , prêtre , fut fait avec l'œil d'un corbeau de mer et avec le cœur d'une vipère.
— Comment , vieux drôle , tu oses encore parler de sortilèges? — s'écria le recteur en brandissant son fouet et en avançant d'un pas. — Prends garde, ce moyen est souverain pour conjurer les sorts. »
Le pilote s'écria en semblant jeter l'anathème sur la maison :
a Demain, le vieux fossoyeur parcourra le pays sa clochette à la main.
» — Il parcourra le pays pour porter des nouvelles de mort, i
]lIor-Xader prononça ces paroles avec un tel accent de conviction, sa physionomie avait un caractère si effrayant, si exalté, il paraissait si réellement inspiré par une révélation occulte , qu'un moment l'abbé de Kérouëllan fut frappé de surprise ; mais il rentra bientôt dans la cuisine , après avoir encore menacé de son fouet Mor-Xader, qui se dirigeait ù grands pas vers les bords de la mer.
En revenant, le recteur vit avec étonnement Ann- Jann et Lès-en-Goch agenouillés et priant avec ferveur.
tt Eh bien! que diable avez-vous... aurais-je dit quand j'étais soldat ? Avez-vous peur que ce vieux coquin ne renverse le manoir en soufflant dessus? C'est parce que vous l'écoutez qu'il vient vous débiter ses effronteries. Comment, toi, Lès-en-Goch,
LE MOIS NOIR. i;ti
n'as-lu pas toujours là ù la portée un bon brin i\v houx pour frotter les épaules de ce drôle? Il n'y a pas de charme qui résiste à cela , c'est encore plus sur que rade rétro Sataiias ; mots que Ton peut, du reste , dire en même temps , ça ne gâte rien ; suis donc ma méthode et mon exemple. Si c'est un péché, je t'en donnerai l'absolution, sois tranquille. Où est Kwen? il faut que je lui parle à l'instant même.
— Je crois que le pen-kan-guer est dans la grande salle avec... avec la femme pâle, — dit le Breton, qui ne pouvait se décider à appeler Thérèse sa maîtresse.
Le recteur fronça les sourcils, un nuage passa sur son front, il répondit à Lès-en-Goch :
tt II n'importe ! conduis-moi auprès du pen-kanguer. »
Le Breton se leva , et précéda le recteur dans le large escalier de pierre qui conduisait aux étages supérieurs du manoir.
THKRKSK DINOVER.