I. 'entrktik V
Lorsque l'abbé de Ivérouëllan entra, Evven était seul dans un vaste salon dont les fenêtres s'ouvraient sur la nier.
Ainsi que l'avait annoncé Mor-Xader, la soii'ée , calme encore , menaçait d'être orageuse. Le soleil se couchait derrière de grands nuages noirs ; l'Océan était paisible, mais ses eaux prenaient une teinte de plus en plus sombre et plombée ; il ne faisait pas de \ent, pourtant les nuées s'avançaient de l'ouest... lentes, mais formidables.
Euen n'entendit pas le bruit que ùt l'abbé en entrant.
Ses deux coudes appuyés sur une table , son menton reposant dans la paume de ses mains, les yeux rougis par les veilles et par les larmes, M. de Ker-Ellio regardait machinalement le ciel et la mer.
Evven n'était plus que l'ombre de lui-même ; ses joues caves , ses orbites creux , sa pâleur , l'altération de ses traits annonçaient un chagrin profond.
Le recteur considéra pendant quelque temps son ancien disciple, puis s'approchant de lui :
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'■Euen, Eu en, à (|ii<)i donc pensez-vous ainsi, mon cher enfant? »
Le baron tressaillit, regarda l'abbé d'un air hagard, puis, revenant à lui, il répondit :
<!■ La nuit sera mauvaise... je regarde la mer.
— Et sans doute vous avez le désir d'aller faire un tour dans la baie? L'occasion est belle et le pilote était en bas tout à l'heure , » ajouta l'abbé avec ironie.
Euen baissa la tête sans répondre.
L'abbé continua :
« Je suis arrivé à propos pour chasser cet honnête sorcier de chez vous à coups de manche de fouet. Étes-vous fou? OubUez-vous qu'il y a deux ans, à pareille époque, ce misérable a failli vous noyer pour justifier ses prédictions ? n
Evven, affectant un calme, une gaieté bien loin de son cœur, et voulant rassurer l'abbé, lui dit :
« Vous le savez, mon père, j'aime les promenades en mer un peu... accidentées. Depuis mon retouij'en ai fait souvent, soit seul, soit avec ma femme, et le vieux AIor-\ader n'a jamais démérité de sa réputation d'excellent pilote. Le mois passé , Thérèse et moi nous avons fait , sur la barque de Mor-\ader, la traversée de l'île de Sein.
— Alais vous savez bien , Eu en , que ce misérable feint de croire que le mois de novembre, oîi nous venons d'entrer , est un mois fatal à votre famille.
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Encore une fois, déliez-vous du pilote ; il est aussi lou que méchant.
— Thérèse s'amuse de ses sauvages bizarreries ; il n'y a rien à craindre. Quant à la fatalité du mois noir,... il faut y croire sans l'expliquer, tant d'autres choses confondent noire raison.
— Vous dites cela pour faire allusion à la manière dont le portrait autrefois brûlé a reparu,... vous avez tort; rien de plus simple que ce mystère-là, je vous l'ai déjà expliqué. Après votre départ, j'ai soigneusement examiné le portrait : la toile que votre père avait arrachée du panneau où elle était fixée recouvrait une copie très-exacte de cette figure. D'abord cette espèce d'empreinte fut presque invisible , mais peu à peu ses couleurs se ravivèrent au contact de l'air, et...
— Cette explication m'a satisfait, mon ami.
— ^laintenant vous m'objecterez peut-être la ressemblance extraordinaire de votre femme avec ce portrait , mais...
— Effet de pur hasard , mon ami ; d'ailleurs quelle comparaison peut-on faire entre Thérèse et l'original de ce mystérieux tableau? La fenmie qu'il représente, après avoir horriblement tourmenté mon aïeul , a causé sa mort. Thérèse me rend au contraire le plus heureux des hommes ; Thérèse est un ange de bonté, vous le savez.
— Oui, votre femme est un modèle de douceur, de bonté, de résignation; elle est secourable aux
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niallicui'ciix ; elle a de rares qualités... et cependant, loin d'être le plus heureux des hommes... vous dépérissez chaque jour.
— iMa santé s'est altérée ; c'est le fruit de la guerre, mon vieil ami, — dit Evven en souriant. — Bien des nuits j'ai couché dans les bois... sur la terre humide.
— Dieu merci , ce ncsl pas cela ; vous étiez robuste comme un chêne...
— Mais, l'abbé...
— Ce n'est pas votre corps, c'est votre esprit qui est malade.
— Je vous assure...
— Votre tristesse augmente chaque jour.
— Je n'ai jamais été bien gai.
— Il ne s'agit pas d'être gai, mais de ne pas être désespéré.
— Kncore une fois, l'abbé...
— Oh ! tant pis si cela vous choque. Je ne puis me taire plus longtemps... votre cœur est douloureusement blessé... il faut que je vous parle avec franchise ; je vous ai deviné.
— Que dites-vous?
— Je sais tout.
— Que savez-vous? — s'écria Evven avec crainte.
— Rassurez-vous... ce que l'on surprend dans le c«i'ur des hommes e.<t un secret aussi sacré que celui d<; la confession, je vous ai deviné, mais c'est à vous, mon enfant... a vous seul que je m'adresse.
— Eh bien?
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— Ln chagrin secret vous ronge, vous tue. Vous avez l'air d'un spectre. Vous êtes la plus infortunée des créatures.
— La mort de notre enfant m'a causé une violente peine. X'est-ce pas naturel?
— Je ne puis vous répondre à cela. . .
— Que voulez-vous dire ? — s'écria Euen.
— Ce n'est pas la mort de votre enfant qui cause votre chagrin incurable.
— Je vous l'ai avoué , il y a deux ans , lors de mon premier voyage à Paris, après avoir séduit mademoiselle Dunoyer , je l'avais abandonnée ; poussé par mes remords, l'an passé, à cette époque, je suis allé réparer mon crime en donnant mon nom à Thérèse et à notre enfant, d
On voit que M. de Ker-Ellio avait ainsi généreusement expliqué la naissance de la fille de Thérèse.
« Vous m'avez dit cela, Euen,... vous avez ainsi voulu justifier l'atroce douleur où vous étiez resté plongé ici pendant si longtemps... l'attribuer aux remords d'une faute! Xoble, généreux menteur!...
— L'abbé !
— Gela n'était pas vrai, vous vous êtes caché d'une bonne et belle action comme d'un crime.
— j\Iais, encore une fois...
— Mais, encore une fois, Euen, vous avez rendu l'honneur et la vie à une malheureuse femme qu'un monstre avait déshonorée ! Vous voilà stupéfait de
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ce (ju'au lond de nos solitudes j'ai découvert ce mystère.
— Gela est étrange , en vérité , — dit Ku en au comble de la surprise.
— Je soupçonnai votre mensonge. D'abord vous n'êtes pas bomme à commettre une infamie, et puis, si le remords d'avoir trompé cette jeune fille eût causé votre désespoir, qui vous empècbait de rendre riionueur à Thérèse? Pourquoi cette idée ne vous vint-elle que lors du mariage de votre infâme cousin ? Vous le voyez bien , cette odieuse calomnie contre vous-même n'avait aucune consistance... Vous revîntes ici avec votre femme et l'enfant que vous appeliez votre enfant.
— \e le traitais-je pas comme s'il eût été le mien en effet?
— Qu'est-ce que cela prouve? Avez-vous jamais manqué aux moindres exigences de la délicatesse et de la générosité?... Pendant le premier mois de votre retour , il y eut en vous un grand changement , vos traits rayonnaient de boniieur, d'espérance... Je vous l'avoue , j'étais prévenu contre votre femme ; mes préventions tombèrent peu à peu devant sa douceur angélique , devant l'affection qu'elle vous témoignait, quoique cette affection me parût quelquefois... distraite. Une seule chose confirmait mes soupçons ; vous étiez pour l'otre enfant d'une bonté parfaite , égale , empressée , soigneuse ; néanmoins il vous échappait quelquefois,... à votre insu, d'ini-
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perceptibles mouvenienls, non d'impatience... non de brusquerie... mais... de douleur; oui, Eu en... de douleur sombre, amère et comme jalouse... je n'ose dire... haineuse, contre cet enfant,
— Ah ! l'abbé , par pitié , pas un mot de plus.
— Ewen, mon ami, — dit tendrement l'abbé en prenant la main de M. Ker-EUio dans les siennes, — croyez-vous que je vous fais des reproches, à vous... à vous qui avez poussé la grandeur du dévouement au delà des bornes du possible ? Xon , je viens solliciter, exiger presque votre confiance en vous montrant que j'en suis digne , puisque mon intérêt pour vous m'a fait deviner une partie de votre secret. Longtemps j'ai hésité ; mais, en vous voyant si changé, si désolé, je ne puis m'empècher de venir à vous pour tâcher de vous consoler , d'adoucir peut-être vos chagrins en vous amenant à les épancher. Malgré moi et quoique je traite ces sottises de fatalité , comme elles le méritent , ce mois noir , je ne sais pourquoi , m'inquiète ; il est toujours orageux sur ces côtes , il peut avoir une mauvaise influence sur votre santé déjà si délabrée...
— Rassurez-vous, mon ami, le temps... est un grand médecin , — dit Ewen en souriant ; — lui seul me guérira. ,
— Soit... ; mais peut-être le chagrin qui vous mine..., chagrin dont je vois les effets et dont j'ignore la cause... , céderait-jl à des distractions , à un voyage... Croyez-moi, partez d'ici avec votre
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reiniiM- le plus tôt possible. Le chaii|jcmetit de lieux vous lera du bien à tous deux, allez passer l'hiver dans le .Midi, je suppose?
— A quoi bon, mon ami ; là, si, eomnie vous le supposez , j'ai un chagrin , ne me suivra-t-il pas partout ?
— \'ous l'avouez donc , ce chagrin , mon pauvre enfant ?
— J'avoue que la tristesse a toutes les apparences du chagrin...
— Mais pourquoi cette tristesse ? mademoiselle Dunoyer v ous a épousé ; elle a donc oublie votre infâme cousin. Cela ne peut être autrement. Remplie de nobles qualités , sensible à vos soins , à vos prévenances, aimée de tous..., maintenant autant que vous peut-être bénie et révérée ; comment, malgré cela , semble-t-elle , comme vous , accablée d'un
morne désespoir ?
— La mort de son enfant a été pour Thérèse un coup affreux. Les regrets d'une mère sont souvent éternels... ; moi... je souffre de la voir souffrir. Il n'y a rien de plus. Je vous l'assure, votre amitié s'alarme à tort ; depuis quelques jours je me sens même plus calme , plus tranquille. Thérèse aussi est moins accablée ; avant-hier ne nous avez-vous pas rencontrés... presque gais sur la grève?
— Va cette gaieté m'a épouvanté, Evven ; oui, cette gaieté m'a décidé à vous parler comme je vous parle aujourd'hui.
Mi THERESE 1)1X0 VEK.
— Je VOUS proteste, mon ami...
— .Je vous dis, moi , que cette gaieté avait quelque chose de sinistre.
— Vous vous trompez !
— Je vous dis que l'expression de votre physionomie et de celle de votre femme à ce moment-là... m'a fait frémir.
— Mais encore une fois , l'abbé , vous êtes dan.s l'erreur ; jamais Thérèse et moi nous n'avions été plus en confiance l'un pour l'autre ; nous venions de faire une longue promenade au bord de la mer , jamais nos pensées ne s'étaient révélées... plus franches , dans une intimité plus douce. . . plus complète.
— Ah î malheureux , vous ne vous voyez pas en me parlant ainsi ! vos paroles sont rassurantes , et cependant les larmes me viennent aux yeux... mon cœur se brise... tenez... je pressens quelque malheur horrible.. . Ewen ! au nom du ciel , ne me cachez rien...
— Que dites-vous ? mais je n'ai rien, l'abbé ; je ne \ous comprends pas.
— Mon instinct me dit que l'amertume est au fond de vos paroles , si calmes en apparence ; votre sourire me navre , votre tranquillité m'effraie. Ewen ! Ewen ! je t'en supplie , mon cher enfant , confie-toi à moi. Jusqu'à présent j'ai souffert en silence de ta réserve , mais aujourd'hui tu m'épouvantes , et ,