‹ Thérèse DunoyerChapitre 7 sur 71 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

K UE\ DE KER-KI, r, I 0.

\ous interromprons un moment le récit des événements pour donner une analyse détaillée du caractère bizarre du jeune maître de Treff-Hartlog. Xous dirons plus tard comment il fut presque miraculeusement arraché aux périls que lui avait fait courir le délire féroce de Alor-Xader,

Eu en , fds unique du baron de Ker-Ellio , avait perdu sa mère au bei'ceau. Ann-Jann , chargée d'élever notre héros, remplit cette fàclie avec autant de dévouement que de tendresse. Lorsqu'il s'agit de l'éducation d'Euen , le baron manda au château l'abbé de Kérouéllan, ancien lieutenant de dragons , qui avait aijandonné l'épée pour les ordres , et était devenu curé (ou recteur, comme on dit en Bretagne)

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(le la paroisse de Saint-Mirhcl , petit bourj^ \oisiii de Treff-Hartlog.

L'abbé n'était pas savant, mais il rénnissait à un sens droit, à un esprit ferme, de rares et solides ([ualitcs. Il apprit à son élève à parler et à écrire à peu près correctement, et ce qu'il fallait d'arithmétique pour tenir un compte de fermage.

Si l'éducation scientifique d'Evvcnfut très-négligée, son éducation morale et physique fut merveilleusement bien dirigée par l'abbé ; développant dans cet enfant la force du corps et l'énergie du caractère, il eu fit un homme loyal et généreux, robuste et hardi. D'une piété sincère, d'un royalisme pour ainsi dire instinctif, les principes religieux et politiques d'Ewen étaient ceux de tout gentilhomme breton; ils se résumaient par ces deux mots : Dieu et le ro?".

Le vieux baron mourut en recommandant à son fils d'être fidèle à son Eglise et à son souverain , de se montrer juste et bon pour ses tenanciers , et de n'aller jamais habiter Paris , où l'on ne pouvait que perdre son Ame et dissiper son patrimoine.

Euen obéit scrupuleusement aux dernières volontés de son père. La révolution de 1850 arriva. La guerre civile éclata dans l'Ouest ; le maître de Treff-Hartlog crut de son devoir d'imiter la conduite de son père, ancien chef de bandes : il alla soutenir la cause de son souverain légitime à la tète d'une quarantaine d'hommes, tous nés sur son domaine. Ils partirent en chantant cette vieille chanson des chouans, d'une poésie si naïve et si énergique :

E\VE.\ 1)E KKR-ELI.iO. 33

I. El" \r "jDC'li l'uy cr iiu'ic lied iidjji'i- cr pniliil, (,'lr.

I Les xk-illaidï. fl les jeunes lilles, el les pelils eiifiiiits , et tous ceux i|iii soûl incapables d'iiller se l)!itlre, ceux-là dirout en allant se coiicliev lin Ace et un Pater pour les chouans. )

Tant que dura l'insuiTection , Eu en combattit inti"épidenient à la tcHe de sa petite bande entretenue à ses frais. A la fin de la guerre , il fut poursuivi , condamné à mort par contumace , et obligé de se cacber dans les bois avec son fidèle Lès-en-Gocb. Après quatre mois de cette vie errante, il fut am^ nistié. Dans plusieurs combats contre les troupes constitutionnelles, il avait montré un courage et un sang-froid remarquables.

Evven reprit le cours de sa vie paisible • il regretta pendant quelque temps l'existence aventureuse de cbef de bande, amoureux comme on l'est dans la première jeunesse de tout ce qui est périlleux et chevaleresque ; mais cette exaltation guerrière s'éteignit peu à peu au milieu des tranquilles douceurs de la solitude. Chose étrange à son âge, Evven éprouvait un grand bonheur à vivre dans l'isolement. La première année qui suivit l'amnistie de sa rébellion s'écoula dans un calme délicieux.

Tantôt Euen s'abandonnait à des rêveries charmantes, tantôt il se livrait à la contemplation la plus intelligente , la plus religieusement poétique, des grands phénomènes de la nature ; souvent la nuit l'avait surpris, heureux, ému de voir le soleil se coucher dans l'Océan, par une belle et paisible soi- I. ■■■

:i4 THKKESE DUXOVKR.

rée d'été , alors que les jeuues lillcs et les enfants ramassaient le goémon sui* la grève en chantani ces vieux chants bretons toujours si doux aux fils de l'Armorique.

Oui,... le crépuscule remplaçait le jour, la nuit remplaçait le crépuscule , et Evven était encore assis sur le même rocher , les yeux haignés de douces larmes, éprouvant un attendrissement inexprimable.

Alors il reprenait lentement la route de l'antique manoir, admirant le ciel étoile, respirant avec amour les fortes et saines odeurs du varech ou des bruyères, senteurs bien chères à ceux qui ont habité le rivage breton.

A son arrivée à Treff-Hartlog , Euen trouvait les soins empressés de ses deux bons servi'eurs, le feu bien flambant dans la grande cheminée , le souper prêt , et sa nourrice à la fois inquiète et impatiente de savoir si le mab-meï])rin trouverait le repas de son goût ; puis venaient les rêveries au coin du foyer, puis une nuit de paisible sommeil sous le toit de ses ancêtres.

D'autres fois , montant un de ces petits chevaux des montagnes d'Arrez, pleins de vigueur et de feu, Eu en faisait de longues courses dans l'intérieur du pays, évitant toujours les villes de Pont-Croix et de Kemper, tant le jeune sauvage fuyait le bruit et le tumulte. Il choisissait pour ses promenades les landes immenses , plaines désertes conmic la mer, imposantes comme la mer.

Souvent encore Ewcn chassait tout le jour dans te

EVVEX DK KEK-ELLK). 3.-,

pays si couvert, si coupé de haies impénélrables, de fossés prolonds, de routes escarpées ; grâce à sa vigueur, il retournait au manoir d'un pas leste et rapide, rapportant son carnier plein, en devançant ses deux chiens fidèles, Cyfnerth et Bidnewin.

D'après ce crayon de la vie du jeune baron de Kcr- Kllio, on aurait pu le croire exclusiiement voué aux exercices physiques ; jamais, au contraire, pensée ne lut plus active, plus poétique que la sinnne.

Kwen était trop sensible aux charmes, aux magîiilicences de la nature pour jie pas être poète : non qu'il eût jamais fait des vers (il savait à peu près correctement écrire et parler sa langue : tranchons le mot , il était d'une extrême ignorance) ; mais il était poète par ses instincts d'une rare élévation , poète par ses perceptions d'une délicatesse exquise, poète par son amour pour la solitude ;... la solitude, oîi les méchantes natures se dépravent et s'aigrissent encore, tandis que les âmes fortes et généreuses s'y retrempent, s'y épurent, s'y agrandissent. Il était poète enfin par son amour instinctif du beau, par sa sympathie pour les hommes d'un naturel rude , inculte, énergique, et par sa répulsion involontaire pour ce qui était bourgeois- ou trivial.

Vivant par goût au milieu des pêcheurs et des laboureurs, Euen ne pouvait se résoudre à fréquenter les jeunes gens des villes voisines ; leurs plaisirs vulgaires, leur gaieté bruyante, grossière, lui causaient une répugnance , un éloignement insurmontable.

La loyauté, la bonté du baron de Ker-Ellio étaient

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si connues clans sou canton que , malgré la rclraifc absolue où il \ivait, on ne lui connaissait pas d'ennemi ; on lui tenait compte de la vigueur de sa conduite lors des affaires de Vendée ; sa réserve , que des esprits chagrins auraient dû attribuer à la fierté ou au dédain, n'avait jamais été méchamment interprétée. On l'appelait le philosophe , innocente épigramme , seule protestation que les voisins d'Ewen se permirent jamais contre sa sauvagerie.

Comment un esprit si impressionnable, on pourrait presque dire si susceptible dans ses affinités , suUiait-il à un caractère d'une rare énergie? Gomment tant de délicatesse s'était-elle développée sous cette rude écorce? Comment, sans avoir de sa vie lu un vers ou une œuvre littéraire, s'était-il tout à coup élancé avec tant de bonheur dans les espaces infinis de la méditation et de la poésie , non écrite , mais pensée? D'oîi tenait-il cette singulière aptitude à une vie solitaire et spéculative , vie dont son père , loyal gentilhomme, franc chasseur, franc buveur, ne lui avait jamais prêché l'exemple, et dont son éducation simple et agreste aurait dû l'éloigner? Nous n'essaierons pas d'éclaircir ce mystère ; nous racontons un lait malheureusement trop réel.

Il est, en effet, douloureux de penser qu'il en est peut-être des instincts moraux comme des appétits physiques : plus on les sollicite , plus on les développe ; plus on les développe , plus ils deviennent exigeants : alors l'abus aiTi\c , la satiété suit , et lu d('pravation succède.

KWEX DE KER-RLI-IO. .17

Appliqui'e aux besoins de l'imagination, cette logique progressive est souvent plus rigoureuse encore.

I.a vie du jeune maître de Treff-Hartlog , jusqu'alors riante et paisible , subit donc lentement une transformation complète.

Ainsi quelquefois , au matin , le ciel est du plus pur, du plus riant azur ; pas un nuage n'en trouble la sérénité... Pourtant, peu à peu, sans que ce cbaugement soit pour ainsi dire visible , une impercep-lible vapeur étend sa gaze transparente et légère sur l'horizon; le ciel est toujours bleu, mais moins limpide, ce bleu s'est assom.bri ; enfin, de nuance en nuance , insensiblement il arrive ù un gris lugubre , à un noir glauque, précurseur de la tempête.

Rien de plus simple, de plus humain, que la cause du bouleversement de la vie d'Muen.

Un jour la solitude lui parut pesante. A force de concentrer ses impressions en lui-même, il en était venu à regretter de n'avoir pas auprès de lui un cœur ami, un esprit intelligent, une àme poétique , pour les partager. Ce regret le conduisit à se créer par la pensée une compagne imaginaire, un de ces charmants fantômes que nos premières et chastes rêveries évoquent toujours.

Nous n'avons pas parlé des sentiments d'Eu en au sujet da l'amour, parce que quelques rencontres silvestrcs avec des nymplies aux pieds nus et au corset de bure ne méritaient pas ce nom.

Ses voisins, qu'il trouvait quelquefois sur sa route.

HS THKRESE DUXOVF.R.

lui disaient : ^ Eh bien! monsieur de Kei'-Ellio, quand vous mariez-vous donc?

— Jamais, — repondait le maîfre de Treff-Hartlog. — Je ne songe pas à me marier; je suis trop sauvage et trop jaloux de ma liberté. »

Euen ne disait pas la vérité ; il ne se passait pas (le jour depuis quelque temps qu'il ne bâtît, au con- Éraire , les romans les plus merveilleux sur son mariage, ou plutôt sur le mariage qu'il aurait rêvé; mais il demandait tant de qualités, tant de charmes à son idéal, qu'il devait renoncer à jamais le rencontrer, La môme susceptibilité qui l'éloignait de ses joyeux et bruyants voisins causait son antipathie «•xagérée pour les jeunes fdles de sa province parmi lesquelles il pouvait chercher une femme.

La fortune assez considérable d'Ewen , son nom vénéré en Bretagne, sa loyauté bien connue, le rendaient un parti désii-able. Son ancien précepteur, l'abbé de Kérouollan, lui avait, entre autres, proposé deux riches héritières de Quimpcr, qui s'étaient rencontrées, par /taxa rd, avec le maître dcTreff-Hartlog au pardon ' du Falgoat.

Quoique ces prétendantes fussent agréables, bien nées, bien élevées, elles répondaient si peu aux vœux d'Eu en, qu'il s'excusa, comme toujours, de faire un choix, prétextant de sa sauvagerie et de son éloignement pour le mariage.

Pendant longtemps, Al. de Ker-Ellio se complut

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