‹ Thérèse DunoyerChapitre 8 sur 71 · E\VE\ DE KER-ELLIO · texte numérisé non relu

E\VE\ DE KER-ELLIO

à parfaire le portrait de la femme qu'il rêvait ; chaque jour il la parait d'une j^ràce , d'une qualité de plus ; à une exquise beauté elle joignait des talents variés, (les qualités essentielles ; son caractère était doux et ferme à la fois ; son àme , tendre , poétique , essentiellement sympathique à toutes les magnificences de la nature ; enfin cette femme était aussi amoureuse que lui de la solitude à deux.

En un mot, cette création fut l'œuvre poétique d'l<]uen: artiste passionné, il l'enrichit de tous les trésors de son cœur et de son imagination.

Tant que cette singulière fantaisie ne fut qu'un jeu de l'esprit d'Ewen, ce gracieux fantôme qu'il évoluait à son gré occupa délicieusement sa solitude ; /nais peu à peu ces pensées, d'abord douces, lui devinrent amères. Après avoir été fier de posséder assez l'instinct du beau pour concevoir une pareille idéalité , après s'être contenté de dire avec une touchante mélancolie : Si nue pareille femme existait! il s'attrista profondément , et se dit : Pourquoi )i 'existe-t-elle pas ?

Enfin ses réflexions s'aigrirent davantage encore lorsqu'il se persuada qu'une telle femme , existâtelle, ne lui appartiendrait jamais.

tt Malheur à moi ! — disait-il ; — mes vœux sont si ambitieux, qu'ils sont impossibles à réaliseï"; ils ont tellement subtilisé mes goûts, qu'il me serait désormais impossible de me contenter du bonheur vulgaire auquel je puis prétendre. Ce que je désire est

M THERESE DUXOYER.

trop au-dessus de moi ; ce que je puis est trop audessous. »

De ce moment les idées d'Euen subirent cette réaction funeste dont nous avons parlé.

Il se lassa des tableaux riants et calmes qui l'avaient d'abord séduit : il rechercha les soirées orageuses, comme il avait autrefois recherché les paisibles matinées que l'aube naissante diaprait de vermeil et d'azur; il devint insensible à la fraîche poésie des pi"és verts tout baignés de rosée ; il n'aima plus ù voir les vastes landes de bruyères à fleurs pourpres onduler sous le tiède et léger souffle d'une brise d'été ; il ne rechercha plus le bruissement des ruisseaux qui murmuraient sous les saules et reflétaient çà et là les lueurs argentées de la lune.

Ewen n'allait plus s'asseoir suk les hauts rochers de la côte que lorsque le soleil, d'un rouge ardent, s'abaissait derrière une zone de nuages noirs, et présageait une nuit si terrible, que les bateaux pécheurs rentraient en hâte dans le port comme une volée de mouettes effrayées.

La tempête se déchaînait. Euen éprouvait une volupté sauvage à entendre l'Océan tonner à ses pieds , à voir les vagues écumantes se briser sur les récifs de la baie des Trépassés, à suivre d'un sombre regard les nuées épaisses chassées par l'ouragan , et qui, bizarrement éclairées par le reflet blafard de la lune, ressemblaient quelquefois à une armée de pâles fantômes emportés sur l'aile des vents.

Après ces contemplations donlourenses , Euen

EWEX DE KER-ELLIO. /.l

rentrait à Treff-Hartlof; , haletant, épuisé, sentant, comme il le disait, la tempête continue)', au fond de son âme.

Les soins maternels d'Ann-Jann, le dévouement silencieux de Lès-en-Goch, calmaient un peu l'agitation fébrile de leur jeune maître. Avant de rentrer dans sa chambre, il parcourait à pas lents les vastes pièces inhabitées du manoir, écoutant avec une vafi[ue terreur le vent gémir dans les appartements déserts.

Ce besoin d'émotions poignantes, cette mélancolie noire et confuse , affaiblissant l'esprit d'Ewen , développèrent chez lui une forte tendance à croire au merveilleux.

On parlait avec un certain effroi de la puissance divinatrice de Mor-\ader, pilote de l'île de Sein. Euen ne résista pas au désir de le consulter. Le vieux pilote, dont la raison était à demi égarée, lui avait fait les prédictions les plus sinistres sur la fatale influence du mois noir, toujours funeste à la famille de Ker-Ellio.

Enfin, on l'a vu, au risque de se noyer a\ee sa victime, Mor-Xader, dans son délire sauvage, avait essayé de réaliser ses sinistres pronostics.

Hâtons-nous de le dire, Euen, malgré ses bizarres exaltations , était resté bon , loyal ; son affectueuse charité j)our les malheureux avait même augmenté en raison de l'intensité de ses chagrins. Seulement une circonstance étrange rendit son aberration presque incurable en donnant un corps à sa vision, une forme humaine à la lille de ses rêves.

4i THKRESE DINOVER.

Quoique les objets d'art fussent rares à Trefl- Hartlog , il. y avait dans la chambre d'Euen une vieille peinture à demi détruite qui représentait une femme d'une rare beauté.

Le visage pâle, d'un coloris très-effacé, se détachait d'un fond presque noir ; une tunique rouge , dont envoyait à peine vestige, couvrait les épaules; quelques boucles de cheveux bruns s'arrondissaient sur les tempes, mais le reste de la coiffure disparaissait dans l'obscurité du fond. Les seules parties intactes de ce portrait étaient donc le front et les yeux : le front, haut, fier, d'une blancheur et d'une dureté de marbre ; les yeux, noirs, grands, admirablement beaux , malgré leur expression méchante et hardie ; les contours du nez, de la bouche, du menton, se devinaient plus qu'ils ne se voyaient.

Cette peinture causait une impression bizan-e.

On n'apercevait , pour ainsi dire , tout d'abord qu'un front d'un blanc mat et deux grands yeux noirs ; enfin , dernière particularité , un grain de henutè s'an-ondissait un peu au-dessus du sourcil gauche, comme une mouche d'ébène ; le reste du visage s'effaçait insensiblement dans le clair-obscur et dans l'ombre.

Euen avait donné à l'être idéal dont il s'était si fortement épris la physionomie de ce portrait ; ses contours indécis , son aspect fantastique se prêtaient merveilleusement à ce nouveau caprice de son imagination malade.

Lp soir H son coucher, le malin à son réveil, Euen

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cherchait toujours du regard ces deux grands yeux si noirs et ce front si hianc.

Dans la disposition d'esprit où se trouvait le maître de Trefl-Hartlog, la moindre singularité devait s'empreindre pour lui d'un caractère mystérieux, presque surnaturel. Soit qu'il eût tardivement remarqué cette peinture , soit qu'elle eût été placée dans sa chambre à son insu, Evven croyait n'avoir jamais vu ce tableau durant la vie de son père ; et pourtant il ne pouvait préciser à quelle époque il avait été placé dans son appartement , à lui. En vain il interrogea Iiè.s-en-Goch et Ann-Jann ; ces deux serviteurs ne purent le renseigner à ce sujet , et leurs réponses augmentèrent encore son inquiète curiosité.

de tableau était peint sur bois. Euen l'examina soigneusement. A force de patience , il découvrit dans un angle, près de la bordure , plusieurs lettres à demi effacées , et il lut le mot noremhve. Eu en tressaillit. Par quel mystère retrouvait-il là le nom de ce mois noir , que la tradition regardait comme si fatal à sa famille? L'ancien précepteur d'Eu en, le i-ecteur de la paroisse de Saint-AIicliel , aurait seul pu éclaircir ce mystère ; mais l'abbé était absent depuis trois mois environ ; depuis ce temps la sombre mélancolie de son ancien disciple avait fait d'effrayants et de rapides progrès.

Telle était la situation morale d'Eu en au moînent où nous le présentons au lecteur.

ai THKRESE nrXOYER.

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