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vouais d€|>ui» (pe Yuïmevs a été foriaé des maioa de la Nature I
« Ce sont les deux infâmes brigands au Bora des- . quels toute âme républicaine se révolte et regretterait la douceur du supplice de la guillotine et rabolition; des tortures» Faut-il les nommer et salir le ciel pur qui nous entoure^ et dans lequel voltigent sans doute les mânes sacrées des héros morts pour Thumanitéy des Marat, des PeUetier, des Lazowski I
« Je les nommerai, un citoyen ne doit reculer devant rien. C'est le monstre ci-devant baron de Batz et. un autre monstre plus effroyable encore, car on ignore même son vrai nom. Ses complices l'ont nommé Bord, Ker, Lerey, Leroy, et de vingt autres façons,
« Il est inutile de donner leur signalement. Ces infâmes, pour qui rien n'est sacré, ces lâches, habiles en toute fourberie, ces vils poltrons qui n'ont même pas" le courage, de leur aristocratie... »
11 s'arrêta encore. II regarda Aristobule, dont le visage était devenu pourpre* Arthur Riche lanÇa un signe d'intelligence à l'un de ses canonniers* et il acheva:
« Ces misérables changent de visage comme de nom.
(t Aussi pour appeler tous les citoyens au salut dé la patrie, la Commune rappelle que ces deux monstres sont mis hors la loi. »
Un silence plus profond que jamais s'étendit sur la foule, tant ces mots hors la loi étaient alors redoutables et sacrés.
Ci Une récompense civique sera accordée k celai qui les appréhendra. S'ils font résistance, comme ils sont par leur mise hors la loi supprimés du nombre des humains et rangés parmi les bêtes féroces et venimeuses, qu on les tue. Seulement, il faut que le secret de leurs papiers soit respecté. . .
a Respecté sous peine de mort, continua-t-îl ^ime voix solennelle. Et, comme la loi donne aux of&ckw; municipaux la mission de constater Tidentîté de ceux qui sont hors la loi, c'est à THôtel-de-Ville que ces papiers doivent être apportés. Le salut db la patrie y
EST COISTENU. »
Un murmure grave et craintif succéda au silence qui avait régné jusque-là. Rien, encore une ibis, ne peut donner une idée de TdFroi que causait aux mtisses ces mots : Mise hors la loi!
La Révolution, tout en surexcitant les înstîncts sceptiques et destructeurs, avait habilement concentré sur elle-même, sur ses hommes et ses institutions, cette immense somme de respect que la Monarchie avait peu à peu rassemblée. La République était devenue culte, religion, foi, divinité, infaillibilité. Ses menaces étaient épouvantables, et ses anathèmes sacrés, comme s'ils
sortaient de la voix même de l'Etre suprême. L'homme que la Convention mettait hors la loi tombait bien réellement, dans l'opinion des foules, à Tétat de bête immonde et dangereuse, et l'on éprouvait la même satisfaction à en purger le sol de la patrie, que s'il se fût agi d'un chien enragé.
Les citoyens rassemblés au coin de la rue Montagne-
des-Champs se communiquaient ?i mi-voix leurs impressions. Jamais, depuis le commencement de la Terreur, il ne venait plus à l'esprit de cette alerte, ma- Jicieuse et caustique race parisienne de discuter les plus étranges affirmations de l'autorité, et Ton n'entendait que le retentissement de toutes les variétés d'injures qui avaient eu cours depuis les premiers jours de la Révolution :
« Complices et satellites de Capet I
— Esclaves de la liste civile !
— Chevaliers du poignard !
— Assassins du peuple à la journée du 10 aoûti
— Chefs de la faction fédéraliste !
— Agents de Pitt et Cobourg!
— Intrigants! Accapareurs! »
Arthur Riche avait profité de ce moment d'émotion pour se baisser vers celui des canonniers, auquel il avait déjà fait un signe. Il lui avait dit quelques mots. Le soldat s'était redressé; il mit son pied dans l'un des étriers que l'officier municipal laissa libre, et se soulevant» il regarda dans la direction d'Aristobule, que lui indiqua Riche.
Ce mouvement ne fut pas sans frapper le Boulanger, qui murmura deux mots à l'oreille d'Aristobule. Celuici se baissa comme pour ramasser son bâton qu'il venait de laisser tomber; puis il se faufila, tête basse, à travers la foule.
Quand le canonnier arriva à la place qu'on lui 'avait montrée, il trouva le Boulanger qui se carrait, en criant d'une voix retentissante :
LA VILLE SOUS LA TEftRBDR. 101
« Nous venons d'entendre la Ccftnmune réclamer * pour elle les féroces conspirateurs. Voyons ce que va nous dire le Comité de Salut public. Allons, Lelièvre» vieux lapin, un ban pour le Comité de Salut public, comme si nous montions encore à l'assaut de la Bastille, »
Le peuple écouta ces paroles avec faveur, et le Boulanger continua :
a Qu'est-ce que nous veut donc ce petit canonnierlà qui court dans nos jambes? Est-ce que le peuple paye les majoriens du citoyen Hanriat pour empêcher les citoyens d'entendre les proclamations du Comité de Salut public?»
La figure morne de l'officier municipal s'éveilla.
(c Voilà un imbécile ou un intrigant d'aristocrate * qui veut s'opposer à la justice du peuple, et qui insulte à ses mandataires.
— Ah ! ah I cria le gros boiteux en riant de tout son .cœur et en montrant des dents d'une blancheur éclatante, vous entendez; citoyens, le municipal dit que je suis un aristocrate ! iMoi, je dis que je suis le Boulanger!»
Quelques applaudissements, au milieu desquels on entendit le rire de quelques mégères, s'élevèrent.
Riche s'anima décidément, et son visage prit comme subitement une expression farouche.
• a Lâche esclave et vil accapareur ! cria-t-il. Je vais donner Tordre au comité de la section de te faire arrêter. Dans vingt-quatre heures, tu répondras au Tribunal révolutionnaire dç ton,,, '\
i02 THERUIDOB.
Un nouvel éclat de rire lui coupa la parole.
« Eh ben, cria à son tour le Boulanger, il faudra voir si on miet à c'te heure les citoyens en prison parce qu'ils veulent entendre ce que le Comité de Salut public leur publie. Faut savoir avant si c'est le naaire Fleuriot Lescot, un Belge ou un Autrichien, qui est le nouveau Capet de la France, avec les officiers municipaux pour courtisans, ou bien si c'est un crime de vouloir obéir aux Comités de Salut public ou de Surveillance générale. -
— Vil hypocrite! hurla le municipal, dont les yeux commençaient à s'injecter de sang, en attendant que le bourreau mette ta vilaine tête à la lucarne patriotique, je vais te saigner un peu, pour que ton sang impur salisse moins le panier national. »
Et il mit la main à sou sabre.
« Du sang! répondit le Boulanger d'une voix grave, j'en ai peut-être moins que toi, car je n'en ai jamais bu, moi ; mais il m'en reste assez pour te fricasser, toi, ton sabre, ta haridelle et tes canonniers. n
Là- dessus il leva son énorme bâton, et avançant un pied et tenant sa massue des deux mains, il se mit en garde.
Le peuple lui était évidemment favorable. Riche put s'en assurer en promenant un regard vif autour de soi.
Mais telle était la lâcheté que la Terreur avait répandue par toute la France, que, dans les choses équivoques, là où l'on ne retrouvait pas le patient ordinaire, l'aristocrate, nul n'osait bouger.
Une expression bien fugitive de désappointement traversa le visage du Boulanger* Quelques voix-féminioes toutefois s'élevèrent :
« Lâches, criaient-elles, laisserez-vous égorger par ce tnuscadîn -déguisé, notre père, celui fjui nous a nourris?
— Non, non, murmura la foule.
— Allons, au diable les ivrognes de canonniersf cria le Boulanger en repoussant le soldat du bas bout de son bâton. »
Riche tira à demi son sabre. Le murmure populaire grandit. L'on commençait à arracher les épaulettes du canonnier.
L'agent du Comité^ qui suivait d'un regard évidemment satisfait ce mouvement populaire, intervint.
Silence^ au nom de la loi! cria-t-il. Malheur à celui qui, municipal ou canonnier, chercherait à s'opposer à une proclamation du Comité de SaluJt public! Citoyen Riche, dans ton intérêt même, reste en paix, c est le peuple qui te le dit. Tambour, un ban I »
Lelièvre sonna un roulement auprès duquel les ra et les fla du tambour de la Commune n'étaient qu'un son de tambour de basque. Riche lanp un regard méprisant à,Dulac, un coup d'œil menaçant au Boulanger, dont l'attitude était devenue plus provocante.
« Rira bien qui rira demain, dit-il. »
Et il s'éloigna avec son tambour et ses deux gardes.
« Citoyen cannibale, cria le Boulaioger, quand M seras fatigué de te nourrir d'étrangers et que tu vou*
104 TI1ERMID0R«
dras connaître le goût d'un cœur français, ne m'oublie pas : je m'appelle lé Boulangera)
Quelques rires féminins se firent entendre; mais nul des hommes présents n'osa pousser xles huées.
({ Les lâches I murmura le Boulanger;en se détournant, il n'y a plus rien à espérer d'eux! »
Et ouvrant violemment les rangs de la foule, il disparut, prenant le chemin qu'avait suivi Aristobule.
Personne ne fit attention h son dé{)art.
Tous les i:egards étaient tendus vers Dulac. La proclamation du Comité était presque identique à celle de la Commune; elle mettait hors la 'loi les deux mêmes individus, presque dans les mêmes termes.
Seulement elle ordonnait de mener ces deux criminels au Comité morts ou vifs. Elle recommandait, sous peiné de mort, de respecter les papiers qu'on pourrait saisir sur eux, et de ne les remettre à qui ce fût au monde, sauf aux Comités de Sûreté générale ou de Salut public.
L& rue Notre-Dame- des- Champs en Tan II.
• Nous pouvons reconstituer par l'histoire, à laquelle, comme on le voit, nous donnons la plus grande part en cette première partie de notre roman, la rue Notre- Dame- des -Champs, ou Mon tagne-des- Champs, ou Lucrèce- Vengée, telle qu'elle existait sous la Terreur.
^SHip««^H?v«C^'WUJV-H«^V"""^ie9S^
LA VILLÏ5 sots LA TERREUR, i05
Nous devons, avant tout, avertir le lecteur que le haut de la rue des Citoyennes (rue Madame) n'existait pas, non plus que la rue de l'Ouest. Le jardin du palais du Luxembourg et l'enclos des Chartreux poussaient leur muraille de clôture jusqu'à l'endroit justement où l'on a tracé cette dernière rue.
Maintenant, montons la rue avec Aristobule.
Au coin à droite, en face de l'endroit même où il s'était étendu pjaur dormir, s'élevaient les murs du petit couvent de Sainte-Thècle. Au delà, toujours à droite, se dressaient les bâtinients de l'institiition des Frères des écoles chrétiennes, puis l'hôtel- de Maillé et la rue A\x Montp entasse^ comme on disait alors. En face, c'est-à dire à gauche en montant, quelques petites maisons allaient jusqu'au cul-de-sac de Notre- Dame -des-Ghamps, lequel représentait, ayons-nous dit, la partie de la rue de Fleurus qui s'étend aujourr d'hui jusqu'à la rue de l'Ouest. Ce cul-de-sac venait finir à la murailljBvqui dosait à l'ouest le jardin du palais du Luxembourg. L'autre partie de la rue de Fleurus, celle qui est aujourd'hui entre la rue de l'Ouest et la rue Bonaparte, représente à peu près la muraille qui séparait ce jardin de l'enclos des Chartreux.
Cet enclos était rempli de jardins très-ombragés e fort abandonnés.
Au sortir du cul-de-sac, pour continuer à monter la rue Lucrèçe-Vengée, en regardant toujours à gauche, on voyait quelques maisonnettes, puis l'hôtel de Laval, situé à peu près en face de la rue du Montparnasse, et
tt)6 THERMIDOR.
OÙ l'on avait établi le troisième corps d€ garde de la section MutiuS^Scévola.
Au-dessus de cette partie, la rue devenait champêtre.
Puis à partir de l'endroit où elle rencontrait la rue de Chevreuse, la rue Montagne-des-Champ3 n'était plus une voie urbaine, maïs un simple sentier de village bordé par une haute muraille d'un côté, de l'autre, par une haie qui commençait, du reste, un peu audessus de l'hôtel de Laval. Six maisons — je compte bien — qui s'appuyaient sur le mur de l'enclos des Chartreux, envoyaient l'extrémité de leurs jardins jusqu'à ces haies, c'est-à-dire jusqu'à la rue.
La dernière de ces maisons se trouvait à la hauteur du moulin des religieux, lequel tenait la place occupée aujourd'hui par la grille du jardin du Luxembourg qui s'ouvre sur le carrefour de l'Observatoire.
Le jardin de cette maison était clos de murs. Une double allée de vieux ormes lui servait de ceinture.
Si Ton veut bien imaginer que, entre la muraille des Chartreux et la rue d'Enfer, tout l'espace que nous nommons aujourd'hui le carrefour de l'Observatoire, était aussi planté et désert; si l'on V6ut encore se rappeler la description que nous venons de donner de cette partie de la rue et du voisinage, on comprendra que cette maison pouvait être considérée comme étant en pleine campagne, en vraie solitude, à l'extrémité de cette ville, dont les parties les plus populeuses tendaient, du reste, à se dépeupler.
Pour qui connaissait le quartier, il y avait bien
LA VILLE SOUS tk TERREUR, t07
des moyens d'arriver à couvert jusqu'à cette niaison : le long des haies du bas; sous les arbres duhacit; par les brèches du clos des Chartreux.
Aussi cette maison était-elle le plus sûr et, à vrai dire, le dernier lieu de réunion et de refuge qui resta* aux cbefe des royalistes pari^ens en ce moment où, après avoir entamé et perdu tant de parties, ils se pré' paraient à courir une suprême aventure.
Aristobule, une fois sorti des jambes au milieu desquelles il avait cherché un refuge contre les soupçons de l'officier municipal, avait continué tranquillement sa route vers le haut de la rue Montagne. Tout y était désert, les maisons paraissaient fort vides et closes.
n s'arrêta un instant à côté du corps de garde, et demanda du feu à la sentinelle pour allumer une belle pipe à tuyau recourbé sur laquelle le sectionnaire jeta un regard d'envie. Mais il n'y avait pas trop moyen de faire passer ce farouche moustachu pour un muscadin, et de lui confisquer sa pipe comme à un ennemi de la patrie. D'ailleurs, le sectionnaire était seul et peu zélé, peut-être point brave ; tous ses compagnons avaient quitté le poste pour assister à la proclamation,, et le gaillard qu'il avait devant lui paraissait de taille à se défendre hardiment
11 se contenta donc de lui demander des nouvelles* Aristobule lui raconta que la Commune de Paris venait de déclarer la guerre à la Convention, laquelle, pour se venger, venait de mettre toutes les sections de Paris hors la loi.
Le garde national avait déjà entendu murmurer qu'il
s'agissait d'une mise hors la loi. Il regardaavec épouvante Aristobule, qui alluma sa belle pipe tranquillement et continua son chemin. Le sectionnaire le suivit de rœil ; puis, aimant mieux risquer un jour de prison qu'être mis hors la loi, il jeta son fusil dans le poste, ferma la porte, sans songer au petit bossu qui commençait à se réveiller de son étourdissement, et il disparut.
«Bon! se dit Aristobule, eu voilà un qui ne. dira pas de quel côté je me suis dirigé. »
Il fit encore quelques pas, puis se retourna d'un air négligent.
« Pas une âme dans la rue ! Ah ! qu'est-ce qui agite ce volet vermoulu à la fenêtre de ce grenier? Bon I c'est un petit souffle d'air embrasé qui essaye de remuer cette lourde atmosphère qui m'étouffe, et qui pèse sur mon cerveau et sur mes paupières comme si j'avais encore sur la têie ce pavé que je reçus à l'attaque d'Yorktown, à côté de mon pauvre camarade Baillehache. Il a disparu depuis, le brave compagnon, enlevé par les Indiens, rous dit-on. La Fayette ne l'aimait guère. Mais n'en disons pas de mal, de ce pitoyable marquis, puisqu'il a l'honneur d'être le parent de ma chère Marie-Thérèse. Allons, je ne vois personne.
ir s'appuya sur son bâton et sauta par-dessus la haie, derrière laquelle il se blottit. Il se tint coi un instant, puis se releva sur les genoux.
«Maudit sommeil! murmura-t -il. Mon heure de repos là-bas, au soleil, sous l'œil du citoyen Orateur, ue m'a pas suffi. Marchons, je n'ai pas le loisir de
dormir de nouveau. Ah! il me semble que je donuerais tout pour une nouvelle heure de sommeil, tout, ma vie, la France et... Allons donc, misérable corps! »
Il arracha une longue épine à la haie et s'en piqua la poitrine.
Quelques minutes se passèrent. 11 laissait tomber sa tête, sommeillait, puis se relevait en sursaut, et piquait avec une sorte de colère sa gorge et sa poitrine. On entendit un pas pesant qui marquait en cadence une molle variation sur l'air de la Marseillaise.
Aristobule se leva,
« Eh l citoyen, cria-t-il, me voilà perdu ! On se croirait dans la forêt de Romainville. Je voulais aller au comité de la quarante- septième section, autrement dit l'Observatoire, si tu ne le sais pas. On m'a raconté qu'il se tenait au faubourg Jacques, chez les ci-devant Feuillantines, et qu'il y avait un passage plus court en passant par ces jardins. Des jardins, c'est une forêt comme au Missipipipipi I AtchittI citoyenne, que l'Être suprême t'accorde beaucoup d'enfants pour le salut de la République, ou la mort I »
Une jeune fille qu' Aristobule avait aperçue à la fenêtre d'une maison voisine se retira et ferma la croisée.
f( C'est bon, cria le Boulanger, — le isurvenant n'était autre que notre ami, le père des citoyennes, — tu as célébré le septidi comme un bon républicain, et ^ tu es tombé dans les épines. Viens avec moi, je vais Renseigner un chemin de traverse par le clos des cidevant enfroqués. »
Aviâtobule envoya un baiser à' la jeune fiile, qui (^îdipai'ut définitivement, et il se mit à marcher côte à côte^ du Boulanger.
Ua enUërent tous deux sous les arbre» et avrivèrent en face d'une muraille sur le haut de laquelle on avait l^mé quelques brècbes» ainsi que le voulai^t l'usage ciY^ue» V égalité et la fraternité. Un bon eÂtoyen, qui niavait rien à= caetier, n'avait pas besoin d'èlre bien remparé^ et une maison très- close était fort suspecte de renfermai: des conspirateurs.» des inodérés^ ou au moins de *ces êtres égoïstes qui ne font rien ni contre ni pour la révolution.
Cette muraille servait de clôture à cette dernière maison de la rue Notr^Dame-des-Champs, dont nous atvons iijictiquè l'aspect solitaire et la situation pleine-^ ment obampêtre.
Le Boulanger frappa à la porte d'une certaine façon et à plusieurs reprises* £lle s'ouvrit. Deux gros chiens de la race, fort rare alors en France, des doguins, s'ap* prêchèrent gravement des deux persoanageSé Us re* muèrent doucement et flcgmatiquement leur petite queiie et retournèrent se poster au pied des deux plus gran des brèches des murailles.
L'homme qui vint ouvrir resta aussi muet, moins d^éi^anstratif encore que les chiens. Ua boanet phrygien enfoncé sur une perruque rousse attachée en-dessous ^ menton par une. ficelle, une carmagnole luisanté de graisse, des pantalons tombant sur les chevilles nues, et des sabots» composaient son costume.
Une vive et fugitive nuance d'étonjEiemeat et de
LA VJLLE SOUS LA TERRE Dfi. Itl
colère anima son visage flegmatique à l'aspect d'Ans** tobule. Ce fut un éclair que nul n'aperçut. 11 reprit immédiatement sa physionomie impassible.
« Rien de nouveau, Yvon? demanda le Boulanger à mi-voîx. »
Celui-ci secoua la tète et rentra dans une petite maisonnette qu'il occupait à côté de la porte. ^ Les deux autres personnages s'avancèrent k l'ombre des grands ormes jusqu'à la maison cachée par ces arbres, de façon à échapper aux regards mùme des très-rares habitants du voisinage. Le Boulanger ouvrit la porte avec une clef compliquée qu'il portait attachée à une chaînette d'acier sous sa houppelande.
Ce q«*étateAt Aristobule et le tuystérleiix Boolasger*
A peine entrés, les deux hommes se précipitèrent dans les bras Tun de l'autre.
« Mon pauvre vicomte , dit le Boulanger, c*est à peiné si j'espérais vous revoir encore.
— Hélas f baron, c'est à peine si c'est moi que vous voyez : les trois quarts de mon être sont engourdis.
— . Bah ! l'autre quart n'en vaut guère mieux, vicomte, puisque la Convention a rais le tout hors la loi.
— En votre compagnie, baron. Mais vous con-.
liaissez le jeu ? Petit bonhomme vit encore. Quoique, à
vrai dire, depuis cinq jours, j'aie recommandé plus de vingt fois mon âme à Dieu.
— Vous allez me raconter cela, vicomte. Je vous savais en danger imminent, rien de plus, et je ne pouvais vous aider. Mais il faut que j'aille voir à l'étage s'il n'y a rien de dérangé dans le signal qui doit appeler Ker et Boid. Vous savez que c'est sous ce nom que les JacoqUins connaissent nos amis Kéraudren et Boisdicourt. Auparavant, que j'enlève cette défroque. » «
Il enleva sa perruque de matelot, sa houppelande, et laissa voir un homme vigoureux, trapii, qui semblait avoir quarante ans environ. Le baron de Batz — car c'était ce célèbre personnage que cachait la houppelande du Boulanger — n'en avait pas encore trentequatre, étant né en décembre 1760. Mais l'énergie de sa volonté, la merveilleuse activité de sa vie, et les graves préoccupations qui accablaient le chef et le directeur du parti royaliste à Paris lui avaient donné, avant le temps, les apparences de l'âge mûr, presque de la vieillesse. Sa barbe était quasi blanche, ses cheveux coupés ras grisonnaient, son front large et peu élevé était coupé de rides droites et profondes. Seuls, ses yeux noirs brillaient d'un éclat pénétrant et impé^ rieux sous ses sourcils épais. C'était, nous le répétons, le célèbre baron Jean de Batz.
11 disparut lestement et sans boiter, tandis que son compagnon, avec une colère comique, jetait à terre et piétinait son bonnet jrouge.
« Pouah I l'immonde harnais de jacobin! Je pue le
^HaappigiP I m I .W P M I i l l ll J, JJ , l L x^ .J ^-A r- ■ tf -,gfeafe^T=^=? ^B!
LA VILl^ SOUS LA TERREUR. i{3
démagogue! Peuhl peuh! désinfectons-nous et réveillons -nous. »
Et avec cette mobilité d'impression, dont il faut que nous prenions notre pai:ti quand nous avons à juger nos pères du dix-huitième siècle, il se mit à pirouetter en sifflant l'air delà Monaco.
Il avait redressé et lissé avec les doigts ses cheveux blonds châtains qui, rejetés en arrière, laissaient voir un beau front ouvert, jeune et pur, lequel s'harmonisait à merveille avec des yeux d'un bleu clair, pleins de franchise, d'esprit, de hardiesse et de bonté.
Quand il eut fait quelques entrechats il s'arrêta.
(c Au diable la carmagnole I s'écria-t-îl. Qu'elle aille rejoindre le bonnet de la liberté I »
11 enleva j/ivement ladite carmagnole, qu'il avait gardée boutonnée jusque-là.
Un papier plié tomba à terre. Le jeune homme le saisit, le déplia et le lut. 11 pâlit.
Jean de Batz rentrait à cet instant.
« Et quoi ! allez-vous vous trouver mal, mon pauvre Vulmer?»
— Nous sommes trahis, baron 1 Lisez ! Nôtre dernier refuge va être découvert. Ce sera le dixième d'où je suis forcé de fuir depuis cinq jours. Cette fois, je ne résiste plus.
— Bah! Et mademoiselle Marie-Thérèse de Lugnières I Voyons ce papier. Trois mots : « Lozembrune. Meudon. Danger. » *
C'était le papier que l'homme maigre et silencieux avait jeté dans là poitrine d'Aristobule, pendant que
il4 TQERMIDOR.
celuî-<îi dormait au coin de la rue Notre-Dame-des- Champs.
« Vous le voyez, baron, dit Vulmer de Loxembrune, on m'a reconnu, ie suis sûr qu'on n'a pu mettre ce billet sur moi que pendant mon sommeil.
— Eh bien I dit Batz, qui réfléchissait, pourquoi ne sen^it^ce pas un ami qui ne veut pas se compromettre, et qui vous donne iin conseil ?
•— De cette façon 7 Un ami I II n'y en a plus. Ne sommes-nous pas traqués comme des bêtes fauves, et n'y a-t-il pas longtemps que nous sommes hors la loi et l'humanité?
*- Mais si c'était un ennemi, pourquoi ne vous eûtil' pas fait arrêter immédiatement?
— • Justement pour connaître noire refuge.
— Pourquoi vous avoir donné cet avertissement?
— Pour me faire souffrir une plus cruelle angoisse.» Batz réfléchit un instant.
« C'est trop compliqué, vicomte, pour les sansculottes. Il faut leur rendre justice. Ils sont simples, jusque dans leur férocité. Ils ont besoin de sang, ils le prennent naïvement. Ils tombent sur leur ennemi, l'insultent quand ils l'ont et l'écrasent; mais ils ne songent pas à la métaphysique, même en fait de haine et de cruauté. Je suis convaincu que c'est quelque bonne âme timorée, ou surveillée qui aura voulu...
— Mais alors Marie-Thérèse est en danger, s'écria Vulmer en saisissant le bras du baron.
— Tout est possible, mon ami, dit froidement celuid. Mais le billet ne dit pas cela. Il parait vouloir dire
qu'il y a dianger pour vous à aller à Meudon. Peutêtre, au contraire, sîgnifie-t-îl qu'il faut aller à Meudon pour fuir le danger ou pour protéger mademoiselte de Lugnières. Réfléchissez ; moi je monte à mon observa** toire avec ma lunette pour voir la physionomie du voisinage. )i
Il rentra au bout de quelques minutes.
« Rien, dit-il, paix, solitude, soleil brûlant, poussière qui poudroie, F herbe qui ne verdoie pas. Quand je^is rien, je me trompe. Ce petit espion bossu, que vous avez eu tort de ne pas assommer comme une lâche hyène qu'il est, ce petit bossu flâne, en allant de ci de là, comme un homme ivre, et en cherchant votre trace qu'il ne trouvera pas.
— Décidément, baron, vous avez raison, dit Vulmer qui n'avait pas quitté le billet des yeux; oui, cela veut' dire que Marie-Thérèse a besoin de moi h Meudon.
-*- Parbleu I vicomte.
— Du reste, je vais le savoir; j'ai rendez^vous à deux heures à la barrière d'Enfer, ou à trois heures à la barrière Vaugirard pour apprendre le jour de notre mariage.
— Et ils eurent beaucoup d'enfants,» dit un homme mince, dont la physionomie cynique, la voix grêle et pénétrante, étaient en même temps antipathiques et Impérieuses, et dont toutes les paroles étaient à la fois irritantes, lumineuses, répugnantes et irrésistibles.
Il était entré comme en glissant, sans bruit.
« Maintenant à nos affaires, continua«l41I Le jour
de gloire est arrivé, comme disent ôes' imbédtes. ' — Ce diable de Reratidren ! dit le baron de Batz. Je crois, Dieu nous garde! qu'il a hérité de Tanneau de Gygès.
' — Aux affaires \ \ ■
— Et Boisdicourt? demanda Batz.
— Arrêté depuis hier soir, torturé moralement demain pour quir livre nos secrets, jugé et guillotiné 'après demain. »
Les deux gentilshommes ne purent retenir un cri d'angoisse et de surprise.
<( Allons aux affaires, vertudlenne I Comme M. le vicomte se marie et qu^ M. le baron ne peut sortir du pétrin du boulanger, j'augure que ce sera moi qui héritei*ai de I.a besogne de Boisdicourt. Du diable ! aux affaires I je viens de recevoir une lettre de M; de Galonné. Nous avons à discuter la plus importante question qui puisse être soulevée, puisque de sa solution dépend sans doute l'avenir de la monarchie dans les siècles futurs, )r
làB comité royaliste du 7 thermidor.
« Pau vre Boisdicourt I dit Vulmerde Lozembrune, que peut-on faire pour le sauver?
— Rien, dit froidement Jean de Batz, qui s'était assis, et qui, en reprenant ses fonctions de président du
comité des affaires royalistes de Paris, avait retrouvé cette froide et sèche impassibilité qu'il avait imiK)sée à sa nature bouillante. Nous avons à discuter ici une situation, non pas un incident, une situation suprême où la vie d'un homme est peu de chose, puisqu'il s'agit de sauver ou de pousser à la mort des milliers d'êtres humains. Boisdicourt sera dévoré par la Révolution comme l'ont été tant d'autres de nos compagnons». •
• — Et voilà pourquoi, conclut le cynique Keraudren, moi, humble disciple de d'AIembert, petit. bailli de petite ville, obscur journaliste de PAmi du roi, après avoir été le trentième, par faveur et hasard, le soir du 10 août, quand nous formâmes notre comité royaliste, je suis le troisième... et dernier. Les princes et les ducs, Saint-Mauris et Laval-Montmprency ont été emportés : petit Keraudren vit encore.
— : Et vous voudriez bien être le premier? dit Lozembrun^ avec une imperceptible nuace de mépris.
— Impar tanto labori! murmura Keraudren, tandis que son astucieuse physionomie prenait une expression de regret véritable. J'y ai souvent pensé, continua-f-il avec son effrontée franchise, mais c'est un rêve. Je suis le premier en second ordre. Je ne suis pas un homme du premier ordre, Je vois clair dans la nuit, le grand jour m' éblouirait. Je serai le ministre de la police de la monarchie restaurée. Cela m'est promis et cela me suffit. Mais, Gpnclut*il en regardant Vulmer avec un méchant sourire, du troisième je pourrais bien devenir le second.
— Messieurs, dit Jean de Batz, avant de nous oc-
cuper de nous et de demander à M. Keraudren les renseignements qui lui font croire que la vie du vicomte de Lozembrune est sérieusement menacée, traitons les affaires générales. Permettez-moi de vous rap* peler où nous en sommes. A notre dernière réunion, il y a huit jours, nous décidâmes que la situation était décidément intoiérable, et qu'il fallait en finir, dussions-nous recourir à des moyens qui nous avaient répugné jusqu'ici. Je veux indiquer, entre autres moyens, des relations à nouer, une sorte d'alliance à conclure avec les Montagnards, les régicides, avec tous ces hommes dont les mains sont teintes du sang de nos meilleurs amis. »
Keraudren haussa les épaules. Il était sans ombre de préjugés.
a La situation, continua Batz, vous la connaissez et elle s'est empirée encore depuis huit jours. Le danger n'est pas seulement pour l'avenir de la monarchie, pour l'avenir de la noblesse française et de la religion, il met en question l'existence même de la France. Bientôt le roi et la foi n'auront plus un seul défenseur, ni la morale ni le bon sens un seul partisan. On a guillotiné plus de mille personnes à Paris seulement depuis un mois, et l'on prépare des moyens d'aller encore plus vite en besogne.
SI vous ajoutez à cette boucherie celle qui a lieu dans toute la province, aux frontières, aux armées, et les émigrés que la misère décime, vous voyez que la France est logiquement en voie de se suicider.
— Soit, dit Kerjaudren qui restait froid.
LA VILLE sots LA TERREUR. 119
— C'est rhonheur, c'est la vertu, c'est la sagesse qui quittent la terre avec tous ces braves qui meurent* Notts voyons dès aujourd'hui qu'il y a impossibilité mo* raie de vivre au milieu de ce peuple jadis si doux, si facile, si gracieux ; non, il n'y a plus moyen de vivre, sinon pour les ignorants, les fous, les coquins et les lâches. Ce sont les imbéciles et les hommes corrompu^ qui mènent nécessairementtout. Enfin, si le présent est horrible, l'avenir est épouvantable. Une nouvelle gé-» nération s'élève au milieu des théories, des conversa-» * tiôns, des^ chansons, des préceptes d'jéducation, des exemples les mieux faits pour détruire toute idée de morale, de raison, de bon, sens. La tyrannie des co-» mités directeurs de la Convention, en concentrant toute la vie politique, en centralisant, comme on com-i menée à le dire, toute l'activité & Paris, annule désormais le reste de la France et lui ôtera toute influence dans les gouvernements à venir. J'ai donc raison de dire : La France est en voie de se suicider.
C'est un devoir pour nous royalistes, chrétiens, hommes sensés, et bons Français, de ne plus reculer devant les moyens les plus douloureux pour délivrer la patrie de cette épouvantable et immonde tyrannie.
Vicomte de Lozembrune, et vous, Thomas Keraiidren, puisque la volonté de Dieu et du roi Louis XVI, martyr, que Dieu récompense! ptisque la volonté présumée du roi Louis XVII, martyr, que Dieu sauve l ont remis entre nos faibles mains, — après que tant de nos frères, de nos maîtres et de nos compagnons, sont
morts à là tâche, -i- le devoir de sauver lamoûarchie et la pairie, je vous le demande, qu avez-vôus fait pour cette œuvre? Moi je n'ai pu rieu. Vous connaissez la mission qui m'a été assignée. Je suis l'homme populaire. Toute activité compromettante m'est interdite et i'ai juré d'être égoïste, de sacrifier tout et tous à la préoccupation de riaon salut, du-salut de celui qui est le chef, la tête, le pivot sur lequel tout tourne. J'ai diDnc dû tout sacrifier au salut du Boulanger, le dernier espoir, le refuge dans les moments de danger suprême, et le seul être qui, eh conservant là faveur * populaire, puisse sauver et le roi Louis XVII et Madame Royîile. ■ - ^ '
— Eh bien! qu'a fait le Boulanger? demanda Reraudren.
— Peu de chose, je le répète. J'ai pu seulemient constater qu'il n'y a pas à compter sur l'opinion ni sur le peuple. L'une est hébétée par la Terreur, l'autre est tombé au dernier degré de la lâcheté. Vous l'avez vu tout à l'heure, vicomte, l'occasion était belle pour soulever cette foule, la Goïumune et le Comité de Salut public étaient visiblement en hostilité. J'ai agité toutes les cordes, rien n'a osé bouger. Il faut décidément perdre tout espoir de soulever le peuple. On l'a rendu si couard que, dût-on Fécorcher vif, il courbei'a le fi'ont et tendra la tête aux bourreaux. Nous n'avdns donc qu'un moyen, la division, la guerre civile entre les bourreaux. Qu'avez-vous fait, Lozembrune et Keraudren, pour engager au combat suprême Robespierre et les Montagnards, la Commune de Paris et la Con-
hk VJLLE SOUS LA TERREUR. iM
ventlon, la Société-mère et le Comité de Sûreté générale, les Jacobins contre les Républicains, c'est-à-dire l'égalité contre la liberté?
— Un instant, s'il vous plaît, baron, dit Keraudren, je demande la question préjudicielle, comme on disait du temps où j'étais bailli. »
Sa voix âpre, sceptique et railleuse, conti*astait.avec l'émotion qui avait gagné jusqu'à Batz, et qui illuminait les prunelles maintenant vivantes et ardentes de Vulmer.
« Vous voyez un côté de la question, monsieur le président, le côté moral, c'est-à-dire, le côté faible de la question, permettez-moi de le dire.
— Chacun de nous a le droit de tout dire, c'est une des règles de notre constitution^ répondit froidement Batz, parlez.
— Voici ce que j'ai à proposer. Le mal que vous dépeignez est fait ; le vice républicain est entré dans les mœurs, la Terreur a produit son impression désormais ou de longtemps ineffaçable. Jusque-là je suis de votre avis, baron de Batz. Mais je conclus différem^ inept. Je dis donc : le mal est fait, nous ne pouvons le réparer; eh bien ! laissons-le durer, laissons-le continuer en se développant jusqu'à ce qu'il atteigne des limites de honte, d'infamie, de monstruosité inouïes. Moi, je di3 que si nous voulons sauver le principe monarchique, sauver la société future, il faut que la Révolution dure et se développe, il faut que la République commette tant de crimes, tant de sottises, qu'elle devienne à tout jamais un objet d'horreur, il faut
lâ-2 THEIIMIDOR.
que son nom épouvante la postérité, que son souvenir produise la même impression de dégoût, d'effroi ins- ' tinotif et irraisonné que produit celui des Néron, des Attila. Moi, je dis que si nous voulons sauver la France, il faut soutenir Robespierre.
— Mais, s'écria Vulmer, avec indignation, c'est le crime, c'est la honte que vous conseillez là !
— Il n'y a pas de crime en politique. Il n'y a de honte qu'à ne pas réussir. Voua connaissez mes principes sur la distinction entre la morale et la diplomatie, et l'homme d'Etat...
— Nous les connaissons, dit tranquillement Batz. Vous avez parlé, monsieur. Vicomte, vous avez la parole.
-H- Sans doute, dit Vulmer, il y a de dures nécessités. Ne croyez-vous pas que mon cœur se révolte contre toutes ces hypocrisies, tous ces mensonges, tous ces déguisements qui me sont imposés? irie faut, hélas! Nous sommes trois contre une armée de tigres. Mais il y a une limite que nous ne devons jamais dépasser, sous peine de n'avoir plus de droits contre les Jacobins. Si nous les imitons, pourquoi ies mépriserions- nous? Nous devons nous arrêter devant le crime, devant le déshonneur, devant la félonie. Eh I bien, moi, je dis que c'est un crime à. un Français de froidement livrer à la mort des milliers de ses compatriotes! Je dis que c'est un déshonneur pour un gentilhomme de voir tant de ses frères qui marchent au supplice et de ne pas vouloir les délivrer. Je dis qu^ c'est félonie pour un royaliste d'abandonner son roi
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qu'on martyrise. Louis XVII, mon roi, est dans son agonie. Maïs en frappant demain Robespierre, après demain je briserai les portes du Temple. Et je soutiendrais Robespi erre 1 Non,
— Ce sont des préjugés. Il ne faut jamais discuter contre les préjugés, dit tranquillement Kéraudren. On les enchaîne et on les condamne au silence jusqu'à ce qu'ils soient oubliés. Voici la chaîne. »
Il déplia un petit papier chiffré et le donna au baron de Batz, en disant à Lozembrune :
« Vous connaissez, vicomte, le premier article de la loi qui nous régit : « Chacun des membres du comité jure sur son honneur, sur son salut, qu'il obéira à la majorité, lui commandât-elle quelque chose qui fût contraire à son sentiment, à ses désirs, à son intérêt, à ses convictions.
— Je me rappelle mon serment, répliqua sèchement Lozembrune.
— Voici ce que dit le papier que vient de me remettre Kéraudren, dit Batz : « Soutenez Robespierre à tout prix, » signé Calonne.
— M. dfe Calonne, ajouta Kéraudren d'un ton triomphant, est le ministre dirigeant de la politique de Mgr le comte de Provence, régent de France. C'est lui qui est accrédité auprès de nous pour nous faire passer les ordres de la régence* »
Lozembrune était resté comme hébété. Batïf le front appuyé sur sa main, réfléchissait.
« Calonne I murmura Vutmer, d'une voix altérée, mais n'oubliez pas que le roi martyr, que notre au-
iâ4 THERMIDOR.
guste reine sont morts en le maudissant. C'est à lui qu'ils ont attribué une partie de leurs malheurs, et presque toutes les fautes que les émigrés, nobles et princes, ont commises. Et croyez-vous donc, continuat-il en jetant un regard perçant sur le bailli, que Son ^ Altesse Royale le régent veuille laisser mourir le roi son neveu en nous interdisant le dernier moyen qui nous reste de le sauver ?»
Kéraudren haussa les épaules :
« Le roi n'est rien, murnrura-t-il, la royauté est tout. »
Vulmer se détourna avec colère. Batz réfléchissait toujours. Il prit enfin la parole :
« L'article, dans cette loi qui nous régit et que vous invoquez, monsieur, dit aussi que, vu la gravité des circonstances, nous agirons sous notre pVopre responsabilité, sans être absolument tenus de suivre les ordres ou avis de qui que ce soit, jusqu'à ce que Sa Majesté ait recouvré sa liberté. Nous ne sommes donc pas tenus d'obéir à cet ordre de M. de Galonné, si clair qu'il soit, mais qui représente sans doute uniquement l'opinion personnelle du ministre. Car je dois dire, que les dernières notes que j'ai reçues de Mgr le régent, de Mgr le comte d'Artois me recommandaient de travailler à en finir avec cette horrible situation, par tous les moyens possibles. Vicomte de Lozembrune, qui représentez ici la noblesse de France, vous connaissez tous les éléments de la question, que décidez-vous?
— Je regrette d'être resté seul de tant de gentilshommes qui ne voulurent pas quitter la personne du roi.
mais puisque j'ai, cette dernière fois peut-être, la mission de parler au nom de la noblesse de France, j'invoque l'honneur, l'honneur qui a été son guide et son drapeau, et je jure que tout gentilhomme français eût demandé comme moi qu'on n'épargnât rien pour mettre fin à la Terreur. .
— Monsieur Kéraudren, depuis longtemps nous n'avons plus à notre comité les représentants du clergé de France. Des membres du Tiers, qui avaient été nos associés, vous êtes resté seul. Vous avez entendu les observations de M. de Lozembrune, que décidez-vous?
— J'ignore si beaucoup dé bourgeois sont de mon avis, mais au nom de la raison d'État, et en me demandant ce qu'eussent décidé, à notre place, mon maître d'Alembert, le grand Frédéric, l'illustre Mirabeau et tous les vrais philosophes, je démande que, pour le salut, sinon du roi, du moins de là royauté, bien loin d'attaquer Robespierre, nous travaillions pour lui et l'aidions à triompher de tous ses ennemis. »
Batz réfléchit de nouveau. Chacun des deux personnages avait les yeux fixés sur lui, de qui dépendait la décision.
Ils étaient tous deux convaincus que de cette décision sortiraient non-seulement le triomphe de Robespierre ou de ses ennemis, rhais le salut de milliers d'hommes et une nouvelle révolution.
Robespierre vaincu, ou Robespierre triomphant, c'était l'histoire universelle qui changeait dé voie selon l'événement.
126 THEarnooR.
Kéraudren paraissait toutefois moins préoccupé que Vulraer. Il était légèrement distrait i)ar un aboiement de Tun des chiens du jardin.
a Messieurs, dit tranquillement le baron de Batz^ nous allons travailler de toutes nos forces à la chute de Robespierre.
— J'en suis fâché, pour l'amour de la logique, dit non moins tranquillement Kéraudren. J'obéirai à la décision de la majorité. Mais c'était unel)elle et grande partie à jouer. Nous agissons comme de bons marchands dont les idées sont confinées dans le comptoir. L'avenir punira nos enfants de notre faiblesse* »
Il avait déchiré le papier en vingt petits morceaux, qu'il avalait dans l'intervalle de ses phrases. C'était un homme au«si peu solennel que possible.
Tout d'un coup il glissa sur le parquet^ comme pour écouter, en faisant signe à ses compagnons de gaider le silence* Puis il se i^eva, ouvrit brusque^ ment la porte.
(( Que faites- vous là, mon garçon, dit-il à un person^ nage qui se trouvait justement derrière cette porte. »
Celui*ci s'avança. C'était le domestique iiegmatique qui avait ouvert la porte d'entrée.
Etait-il là depuis longtemps? Arrivait-il? N'av«t-îl pas laissé échapper un geste d'effroi en voyant paraître brusquement le rusé bailli? C'est ce que celui-ci se demanda. La vérité est que le domestique s'avança avec un calme parfait.
« Monsieur, dit*ii au baron de Batz, les chiens aboient. Je me suis mis aux aguets. 11 y a un peiti
^^ LA VILLE SODS LÀ TERREUR. i2t
bossu accompagné d'un homme de mauvaise mine, qui, après avoir monté la rue et interrogé une jeune fille qui était à une fenêtre, sont venus rôder dans le voisinage. S'ils demandent à entrer pour faire une l)erquisition, quedois-je faire?
— Tâche de les en dissuader, Yvon. S'ils insistent laisse-les pénétrer. Seulement ferme tout dans le c<:trridor, et tu refermeras la porte de la maison sur eux. Avant qu'ils aient eu le temps de s'habituer à l'obscurité, ils seront iissommés.
— * Raison d'Etat, murmura Kéraudren en ricanant.
— Nous nous défendrons , répondît Batz avec la placidité qui ne le quittait plus. Je pense qtfils n'accepteraient pas un duel; et j'ai dans l'idée que saint Louis lui-même ne nous conseillerait pas de les engager à aller chercher une escouade de gendarmes pour nous arrêter.
— la lunette d'approche est toujours à notre obser* vatoire? demanda Kéraudren après avoir vu le domestique s'éloigner. Je vais observer la figure d'Yvon. »
Il monta vivement à l'étage supérieur. Lés chiens aboyaient toujours avec fureur. On entendit frapper à la porte d'entrée. Batz prit son énorme bâton.
« Prenez le vôtre, vicomte. Il faut ici une arme de coquin, et rendons^nous dans le corridor pour nous habituer à l'obscurité. Vous redoublerez sur votre bossu. Seulement cette fois je vous engage à frapper de bon cœur. »
Ils quittèrent la place. L'on n'entendait plus que l'aboiement des chiens et de sourds grondements -de
128 TURRUIDOR.
tonnerre qui depuis quelque temps déjà se faisaient entendre, mais fort loin.
Kéraudren redescendit soucieux.
« Baron, dit-il, je sais que vous êtes entiché de voire domestique. Je n'essayerai pas de vous pcr- . suader qu'il n'est pas fidèle. Vous m'accuseriiz d'immoralité, d'impiété et de philosophie. Eh bien! j'ai pu apercevoir, un peu vaguenient il est vrai, l'expression de son visage quand il a parlé aux deux personnages auxquels il a ouvert la porte. Je jurerais qu'il les connaît et qu'il a échangé avec eux des phrases de connivence. L'un de ces personnages, c'est le plus rusé, le plus habile et le plus décidé coquin que je connaisse, le plus dévoué h Robespierre. Je lui fais l'honneur de penser parfois à le redoutei*. C'est Pourvoyeur l'alné. Je le croyais retiré dans ses terres, je veux dire à Meudon. Je donnerais mille écus pour savoir quelles phrases ils ont échangées. Mais, quoique <» ne sache rien, j'en sais assez pour me croire en
:oit de brûler la cervelle à Yvon.
— Vous auriez tort, monsieur le bailli. Vous êtes vif jur un homme de robe, répondit froidement Batz. ai eu cent preuves du dévouement fidèle d'Yvon. H 0U3 est nécessaire. D'ailleurs je me défierais plutôt e moi que de lui.
— Dieu bénisse votre vertueuse confiance, baron, iposta le bailli en. ricanant, elle sera récompensée... ans l'autre monde. C'est votre affaire. Ce garçon e peut rien contre moi personnellement. Une fois lOrs d'ici, je défie tout, vous le savez. Mais je ne don-
nerais pas un fétu de vos existences. Maintenant aux affaires. J'ai hâte de disparaître. Heureusement les chiens se taisent, sans quoi, vous ne me verriez pas longtemps dans le voisinage de ce fidèle portier. Je donnerais dix mille écus pour connaître cette phrase qu'il a dite à Pourvoyeur. »
Cette phrase était longue. Pourvoyeur Taîné avait
exhibé un blanc-seing du Comité de Salut public et
' avait demandé au nom de la loi à visiter la maison,
pour savoir si un certain Aristobule n'y était pas entré.
Yvon avait répondu vivement :
H La maison n'est pas suspecte. Il n'y a pas à la visiter. Pourvoyeur, je te connais bien. Nous nous sommes vus en septembrie à l'Abbaye, à la Force et aux Carmes. Je suis sur la piste d'une conspiration terrible contre Robespierre. Moi seul je puis le sauver. Si tu entres tout est perdu : L'incorruptible est livré à ses ennemis. Tais-toi. Je sais où te trouver, à Meudon. Mais à Paris, où?
— Chez Duplay. Mais je n'y suis pas toujours.
— Où seras-tu cette après-midi?
— Au cabaret du Garde- Fraîtçaise à la barrière de l'Observatoire, où j'ai à surveiller un complot, deux complots contre Maximilien.
— C'est bien. Va-t'en.
— Mais qui me prouve...
— Va- t'en, te dis-je, je suis le Breslois. »
Yvon ou le Brestois avait refermé vivement la porte. Les deux Pourvoyeur, dont l'un .fort gémisr , sant, pleurnichant et furieux, continuèrent leur che*
130 THKRMIDOR.
mia en montant la rue jusqu'à son extrémité, en face de )a rue de la Bourbe.
Cefinaent les royalistes préparaient le 9 thermidor.
« Je vous garantis la fidélité d*Yvon, réprit le baron de Batz tf un ton plus froid encore. Il m'a été recommandé par notre pauvre et cher de. Vaux qui fu! guillotiné en prairial, api^ès l'avorteraent de ce que ces imbéciles ap{^llent la grande Conspiration de Batz ou de Fétranger. De celui-là vous ne vous défierez pas, Itéraudren, je suppose?
-— Pardonnez-moi, monsieur le baron,, répondît tranttuillement celui-ci. Je me défie de tout, reprît-il av» énergie. C'est ma seule force. Elle est immense. Vous étés intelligent, baron. Vous êtes brave, vicomtCé Vous avez échoué lun et l'autre en tout ce que vous avez entrepris. Moi je ne suis ni un homme à talents, ni un Boland. J*ai réussi en tout. Vous avez laissé périr le roi, la reine, Madame Elisabeth. Vous n'avez jamais pu parvenir à délivrer Mgr le Dauphin, actuellement Louis XVIL Et Dieu sait qu'à cela vous avez dépensé tout votre esprit et toute votre énergiej et la plus grande partie du trésor considérable que les royalistes ont mis à notre disposition. Pourquoi cela? Vous V avea élé trahie. On vous a toujours laissés aller jusqu'au bout et au moment où vous croyiez le succès as-
LA VILLE aOlîS LA TERREUR. 131
soré» uii fil se dérangeaU dans k trame de votre coehbtaaisoâ» un fi) léger» un fil choisi pour ne faire aucun bruit en se rompant, et l'affaire manquait, et tous ceux qui étaient avec vous étaient pris et payaient de leur vie riusuocès. Vous seul jtfâqu'ici, baron» vous vou» en ète£^ sauvé saia et sauf»..
. «*- Que vQulea^vous dire» monsieur? deoiaBda Batz. en relevant fièrement la tête.
— . àh l répliqua Kéraudren, avee un demi-sourire» je £ae défie de vous» non de votre honneur. Ce que je veux dke» je le dirai tout à l'heure. Peroiiettez que j'achève* Vous aveas été sauvé seul» jusqu'ici, baron» seul avec i\|. le vicomte et l'humble baiUL Kéraudren. M* te vieetute me paratt» en ce moment» fort aventuré, oontinua-4-il avec un froid cyniso^. L'humble bailli tient àoe point partager votre sort, avec votre confiance* Il a réifôsi jusqu'ici, le pauvre bailli, là où vous échouiez. Il a fait passer ou obtenu tous les renseignements que vous vouliez, il a fait échapper heureuseia^t Mgr le comte de Provence» Mesdames de France» et cent autres. Il vous met en main la dernière carte que vous ayez à jouer pour sauver la France ^ le roi. Pourquoi donc ai-je réussi là où vous échoduee? C'est que je me défiais de tout. C'^t que j^ u' avais que ém instruments, des agents, pïas de complioes^ C'est que ne craigna^nt rien ni à droite, ni à gauche» ni derrière» je puis réserver toute ma force, toute mon iotelligence» tout mon souci pour aller en avant. Voilà rmm secret. Je me défie absolument de
t04it«
— Vous nous avez promis de vous expliquer, monsieur, sur une sorte de phrase qui pourrait être mal comprise.
— Ah! oui. Comment il se fait que vous seul, baron, avez échappé I Vraiment, il y a là un mystère. Je suppose que les traîtres avaient quelque intérêt à vous épargner. Quel intérêt? le champ est ouvert aux suppositions. — Veut-on saisir tous les fils? épargnet-ori le métier jusqu'à ce que toute la trame soit rompue? Il m'a semblé parfois que le fidèle Y von m'épiait, était inquiet de savoir par où je venais, par où je m'esquivais. Qui sait si ma défiance ne vous saijve pas la vie, baron, et si l'on n'attend pas d'avoir découvert mon secret, le dernier des secrets, pour vous faire subir le sort commun. Mais ils ont affaire à plus malin qu'eux, et si le hasard, qui dérange les plus serrées combinaisons, veut être neutre, je ferai la figue à tous les sans-culottes. »
Batz réfléchissait.
« Il y a quelque chose de bizarre, en efiet, en tout cela, mais ce serait une indignité de laisser planer un soupçon sur un homme qui m'a sauvé la vie.
— Enfin, quoi qu'il y ait, baron, il y a quelque chose, et surtout ceci : Vous avez toujours échoué; j'ai toujours réussi. Nous jouons de notre reste. Il s'agit de tout perdre, sinon de tout sauver. Voulez- vous me laisser mener cette dernière affairé à ma guisè. Je jure sur tout ce qui vous est sacré, sur tout ce qui m'est cher, que je réussirai. Je sauverai l'enfant royal, et je le remettrai sur le trône de France. Mais je veux être
seul, seul pour la peine, seul pour la gloire, et... le profit. Je veux ne rendre aucun compte. Je veux employer les moyens, tous les moyens qui me conviendront. Et je le dis, je ne me bornerai pas à renverser la République. Je relèverai le trône des Bourbons. Réfléchissez. Vous avez l'avenir de la France entre les mains. Décidez, eh enfants ou en hommes d*État. >:
Le baron avait fixé son regard profond sur Tastu-. cieuse et énergique figure du bailli. Il y voyait la conviction sincère, Taudace, la ruse, la pleine foi en soimême. 11 songeait à tous ces grands esprits, à tous c^ hommes d'État de race bourgeoise comme ce petit homme, à tous ceux qui depuis les moines ministres du Moyen-Age, jusqu'à Colbert et jusqu'à Turgot, avaient guidé si noblement les destinées de la France. Sa pratique des affaires, ses voyages en Angleterre, ses études économiques, et ses relations à la Constituante avec les vigoureux représentants du tiers-état avaient émancipé son esprit de bien des préjugés nobiliaires. 11 était trop du dix-huitième siècle pour ne pas incliner un peu à donner le pas aux moyens politiques sur les préoccupations morales.
Mais Lozenibrune s'y opposa énergîquement. Il ne voulait pas abandonner son honneur, l'honneur de la noblesse française qu'il se croyait la/nission de représenterj entre les mains de ce sceptique.
« Le temps presse, monsieur le vicomte, dit le bailli en l'interrompant; voici une heure qui va sonner ; et je ne sais pas quelles paroles a prononcées le fidèle
134 THKRMlIKm.
Yvon. Que M. le baron décide. Celte fois encore, il est maître de nos destinées.
-— Nous n@ pouvcMis vous donner ce Manc-seiug, bailli. Mais indiquez-nous. . r
— Je n'ai plus qu'à obéir, répondit Kéraudren, dont la voix, pour la première fois, garda trace de qodqoe émotion, liais j'userai de mon droit. Dsms la limite posée par le conseil, chacun de nous reste maître des moyens à employer et n'a nul compte à rendre.
— C'est juste, dît Batx.
— * Posez les rrinites, déterminez l'action puisque vous ne voulez pas vous en fier à moi seul. Mais n'exigez de mot nulle indication. Ne me demandez pas si je suis ici un là. Au premier signal du rendez-vous, je suis toujours accouru ici. J'y viendrai encore. Voua avez voulu avoir des papiers, qui semblaient impossibles à trouver, à enlever t je vous les ai fournis^ Mais vous ne s^uiejv pas quels moyens j'ai amployés. Vous ne saurez pas-quels moyens je compte employer pour exécuter la suite de nos desseina. Aux affaires, messieurs, aux affaires. J'écotite»
— Vous usez de vos droits, bailli. Peut-être eût- il été bon pour la cause, que nous puissions savoir par qteBe Bfter veille d'habileté vous avez pu vous introduire dans l'intimité de Robespierre, quelle est la mefeure de cette intimité, et comment vous avez pu lui arracher ces papiers, qui mettent à nu son ambition, ses projets, son âme...
— .Aux affaires, monsieur le baron, s'il vous plaît, le temps me presse.
LA VILLE SODS LA TERREUB. 135
' I r — rr I"» • Il I
' — Ainsi qu'à moi, baroo, dit Lozeoabrun^. Vous savez où je dois êlrc vers d^ux heures* Et au milieu de toutes ces angoisses, de toutes ces fatigues, que chaque coup de fouet que je reçois me fait momentanément oublier, il me semble que je vais devenir fou«
-^ C'est faitj murmura entre ses dents Kéraudren«
«—Voici donc où noua en sommes, reprit M* de Bati, Nous avons essayé de lutter contre la Révolution avec les seules forces des royalistes. Partout, de la Vendée à Marseille, les hoDnêtes gens ont été vaincus. L'éner* gique génie des scélérats et la volonté de la Provi^ dence irritée contre les fautes de nos pères, l'ont emr porté sur nos efforts et nos prières. Nous avons alors essayé de faire révolter le peuple contre cette tyrap nie, contre cette misère, contre cette injustice insolente et cette sottise continue. Le peuple dé France est devenu si lâche qu'il a tout supporté, même la faimt même le désespoir, sans oser se révolter. Alors nous n'avions plus qu'un moyen, qui nous répugnit longtemps.
Nous résolûmes donc, après avoir longtemps hésité, de recourir à notre tour aux ruses, à l'espionnage, aux déguisements, à nous mettre en relation a.vec les divers chefs de la République. Car, ainsi que je l'ai dit, ce seul moyen nous restait : la divisioa entre le$ chefs, la lutte entre les Montagnards. Il fallait détruire ia République par les républicains, puisque tout autre moyen direct avait échoué.
— Et, murmura Kéraudren, ce sera toujours le meilleur et le plus facile à employer.
iJL^ÊÊttaÊÊ^^iitiam^^.^^À^ j> : ^AE'
*n3syi
— Nous ne tardâmes pas à voir que nous nous rencontrions dans la même ligne de conduite que Robespierre, Seulement il la suivait depuis l'Assemblée législative, et son but n'était pas, comme le nôtre, de sup* primer, mais d'escamoter la Révolution. Il n'alla pas, comme Danton, du premier saut, aux extrêmes, à la République. Il comprit qu'il fallait procéder en visant simplement le progrès immédiatement au-dessus de la situation acquise, pour ne pas effrayer l'opinion. Il fit dévorer les royalistes par les constitutionnels ; ceux-ci par les républicains; les républicains modérés par les Girondins ; ceux-ci par les Montagnards; enfin, entre ces derniers, les divers groupes l'un par l'autre. Nous l'avons aidé à détruire les Montagnards, hommes d'affaires, les Chabot, les Bazire, les Delaunay, les Fabre; puis les Montagnards, hommes d'État, les dantoniens; puis leurs contraires, les hébertistes, les démagogues irréfléchis et effrénés. Maintenant voici que Robespierre n'a plus qu'un combat à livrer, qu'un groupe de Montagnards à détruire, le groupe des habiles, pour être nécessairement le seul maître de la situation, pour être le Dictateur. Monsieur le bailli, je vous cède la parole.
— Moi j'avais reçu pour mission de pousser Robespierre à ce /[jombat suprême. Il est prêt. Dans trois jours, décadi prochain, 10 thermidor, an II, autrement dit le 28 juillet 179&, fête de saint Samson et de saint Victor, les derniers Montagnards passeront devant le Tribunal révolutionnaire.
J'avais une seconde mission qui était de trouver
parmi les papiers intimes de Maximilien les preuves irrécusables de s^s projets politiques. Je vous les ai trouvés et je vous les ai remis.
Enfin, je devais exaspérer, affoler Robespierre, lui faire perdre la tête, user, tour à tour, pour le mettre hors de garde, des trois défauts qui sont particuliers à sa nature; la vanité, la superstition, la lâcheté, la lâcheté surtout. Voici une lettre qu'il trouvera ce soir sous sa main. Par là vous jugerez du reste. »
Il lut cette lettre qui fut trouvée avec tant d'autres,, parmi les papiers de Robespierre (1) :
« Où est Danton, où est Marat, Tinfâme Marai? Où sont les autres? Vous êtes encore, David I Saint- Jusi ! Cou thon ! lâches et vils meurtriers !
« Tu es encore, tigre imprégné du plus pur sang de la France... bourreau de ton pays, furie sortie du tombeau d'un misérable régicide moins coupable que toi I
« Tu es encore, écoute, lis l'arrêt de ton châtiment :
a J'ai attendu, j'attends encore que le peuple affamé sonne l'heure de ton trépas ; que, juste dans sa fureur, il te traîne au supplice.
(I Si mon espoir était vain, s'il était différé, écoute, lis, te dis-je !
« Cette main qui trace ta sentence, cette main que tes yeux égarés cherchent à découvrir, cette main qui
(1) Cette lettre fut remise, en effet, et trouvée par Courtois de VAube, qui la cite dans son Rapport fait au nom de la Commission chargée de l'examen des papiers trouvés chez Robespierre, an III de la République.'
138 THERMIDOE.
presse la tienne avec horreur, percera ton cœur intiu* main.
• « Tous les jours je suis' avec toi ! Je te vois tous les jours! A toute heure, mon bras levé cherche ta poitrine ! . . .
- à O le plus scélérat des hommes, vis encore quelques jours pour penser à moi! Dors pour rèver de moi ! Que mon souvenir et la frayeur soient le premier appareil de ton' supplice,
a Adieu! ce soir ^ même en te regardant, je vais jouir de ta terreur, »
— Voilà, messieurs, de quoi Ton régale Maximîlien, Gontiqua Kéraudren en tournant vers ses compagnons ses petits yeux remplis de malice, et en montrant dans un sourire âpre et silencieux ses dents qui semblaient vouloir mordre. Je vous jure que Robespierre n'aura pas tout son sang-froid, le jour de la bataille. Il ne sait déjà plus de qui ne se point défier. Nicolas, Didier, Gérard, Chatelet, Tacherot, Boulanger, ses principaux gardes du corps, lui deviennent suspects et bientôt lesDuplay seront soupçonnés. Mais il ne peut découvrir la main que je guide. »
Il était vraiment éblouissant de malice diabolique.
« Vous avez bien rempli votre mission difficile, bailli, dit Batz. Moi j*avais reçu le plus facile devoir, puisqu'il est entendu que le Boulanger ne doit à aucun prix se compromettre gravement, ni risquer rien qui ne puisse s'expliquer en un franc républicain. J'avais à utiliser les quelques relations que mon ardent amour pour le peuple m'avait créées. J'avais à retrouver, pour
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L\ VIUE SOUS I,V TERREUR. 139
les encourager à la révolte contre T horrible tyrannie, les chefs obscurs, quoique non dénués de puissance, eu parti de la Gironde, c'est-à-dire les amoureux bernés, niais sincères de la République. Ces honnêtes el vénérables niais commencent à se l'éveiller. J'ai rendes^ vous ce jour même, ce soir, au Petit-Bicètre, au coin de la route de Versailles et du chemin de Bîèvre, avec quelques-uns des plus notables de tous ceuic qui ont pu quitter Paris, Je dois trouver là, le plus énergique et le plus noble d*entre ces Girondins de second ordre, Louis Victor Descluxiers, Agent national du district de Versailles, un homme que Ton pourrait estimer s'il n'était républicain. Voilà ce que j'ai pu faire. Veuillez, vicomte, nous donner connaissance des résultats de votre mission. Nous étions en grosse inquiétude. Depuis cinq jours, je vous attends- en vain, à onze heures, chaque jour au coin de la rue Notre-Dame-des-Champs, notre lieu de rendejs-vous.
— Vous me pardonnerez, baron, quand je votis dirai que depuis quatre jours je n'ai pas dormi trois heures, et aussi vous pardonnerez cet état d'hébétement chamarré de fièvre, où vous me voyez. Il me semble, encore une fois, que je ne puis me tenir éveillé qu'en faisant des folies ou des gestes Insensés.
— Qu' est-il donc arrivé, mon pauvre vicomte?
-^ Il a été trahi, parbleu, dit Kéraudren, par quelques-uns de vos fidèles, baron.
— Je le crains, dit Lozembrurie en secouant le front.
— Et moi, j'en suis sûr actuellement. J'avais entendu murmurer, dans l'entourage de Robespierre,
440 THEBMIDOR.
quelque chose qui était obscur poUr moi. Mais veuillez parler, monsieur le vicomte, dit Kéraudren.
- — Je commençai par me mettre en relation, grâce à nos amis de Bordeaux, avec Tallien. Vous connaissez nos vieilles accointances avec Barère. Par leur intermédiaire je parvins à tous ceux qui, dans la Convention, redoutaient le sort de leur chef Danton,* à Legendre, Ruamps, à Lecointre de Versailles, à Bourdon de l'Oise ; à tous les autres qui, comme Léonard Bourdon .et Audouin, maudissaient l'ambition dictatoriale de Maximilien ; à ceux qui, au Comité de Salut public, jalousent son autorité, à Collot-d'Herbois, au sombre et féroce Billault-Varennes ; à tous ceux qui, dans le Comité de Sûreté générale, s'effrayent de voir les empiétements du Comité de salut public, je veux dire les Amar, les Vadier, Lavicomterie, Élie Lecoste ; à tous ceux enfin qui pour une cause ou une autre haïssaient ou craignaient Robespierre. Je leur donnai connaissance des révélations contenues dans les papiers qui sont en notre possession. Je leur démqntrai, du moins j'espérais l'avoir fait, qu'ils avaient tout à craindre non-seulement pour l'existence de la République, mais pour leurs jours. Je comptais leur avoir prouvé qu'ils n'avaient pas de temps à perdre s'ils voulaient sauver leur vie menacée.
— C'était bien là, en effet, la mission que vous aviez reçue, vicomte. Eh bien?
— Eh I bien, il y a quatre jours, tout parut changer. Vous devinez bien que je ne dévoilai à qui que ce fût quelle personne j'étais. Chacun dut voir en moi un
révolutionnaire inconnu, obscur, que le hasard avait mis en possession de tels renseignements et que Tamour de la République, en général, et la tendresse pour chacun de ces scélérats en particulier, poussaient à dévoiler tout le mystère. Qu arriva-t-il? Robespierre fut averti par les deux espions, les écouteurs^ comme on les nomme, qu il a au Comité de Sûreté générale. Les Montagnards furent mis en défiance, je ne sais comment ; mais tant et si bien que je me vis traqué et poursuivi.
La chasse dure depuis quatre jours. Je fus dépisté dans chacune des dix retraites que nous avions et que nous croyions sûres dans Paris. J'étais précédé dans Tune, suivi de près dans l'autre. On vint faire une visite domiciliaire dans cette maison de parfumerie de M"* Laboullée, 83, rue de Richelieu ou de la Loi, comme on dit aujourd'hui, et qui avait échappé à tout soupçon.
Si bien, que toujours en éveil, en crainte, en an* goisse, pourchassé, vingt fois sur le point d'être pris, je n'ai guère osé fermer l'œil depuis quatre fois vingtquatre heures. Je n'ai échappé que par la folie de l'effronterie, du cynisme, de la violence. Vous me voyez à bout de forces, marchant comme un homme ivre, courant comme ces somnambules du chevalier Mesmer, sachant à peine si je vis et ne me soutenant, comme les gens ivres qui boivent encore pour ne pas tomber, que par la succession même de nouveaux dangers. Je vous dis cela, bailli, afm que vous m'excusiez si j'ai été un peu emporté et rude pour vous.
142 TltEftKlDOK.
— Oh! ce n'est poinlcela qui m'inquiète. Jecherche qui a pu voua trahir. Car vous avez été trahi et par quelqu'un qui connaissait presque tous nos sccrels et qui les a dévoilés en bloc; qui a déclaré à Robespieire que ce n'était pas un révolutionnaire qui avait «63 importants papiers, mais un des deux chefs royalistes, Batz ou Lerey.
— Si bien, dit Batz, que Robespierre et ses ennemis ont poussé l'un la Commune, où il est le maltte, les autres le Comité de S:ilut public, oii ils sont toutpuissants, à s'évertuer pour entrer en possession de c«8 papiers compromettants. De là la proclamation que vous venez d'entendre il y a une heure.
— Oui, dit Vulmer, Maximilien veut rentrer en possession de ces renseignements qui doivent le perdre s'ils tombent aux -mains de ses ennemis; les Montagnards, de leur côté, veulent les compulser à toisJr pour savoir s'ils contiennent vraiment leur arrêt de mort.
— Enfin, dit Kéraudren, toutes nos retraites ont été découveites du même coup. Ce n'est pas le hasard qui a fait cela. Toutes, vicomte.
— Toutes, sauf deux, celle qui est proche du Marché iiux grains que nul autre que nous trois ne con* naît....
— Et que le fidèle Yvon ne connaît pas, dit Kérauàrea.
— Et celie-ci.
— Que le fidèle Yvon connaît à mwveiUe, répliqua Balz.
LA VILLE SOOS lA tERREUR. 143
— Mais qu'il est à peu près seul à connaître, conti-' nua )e bailli ; et ce serait bien maladroit, ce serait se déceler que de la découvrir tout d'abord.
— - D*autre3 aussi le connaissent, dit gi'avement BatE. Tenez, quand les chiens aboieront, quelqu'un s'approchera de la porte et y laissera un billet que j'attends avec impatience, presque avec angoisse.
— Et que doit dire ce billet?
— 11 doit contenir un renseignement qui est plus que notre arrêt de vie ou de niort. Il doit nous dire si nous sommes vainqueurs ou vaincus, si nous ax-ons réussi ou irrémédiablement échoué*
— Eh! bien?
— Il doit nous dire si les ennemis de Robespierre réunis en conciliabule, chez Roussillon, là, cul-de-sac Notre-Dame- des-Champs, ont décidé de se courber sons le joDg de Maximilien, ou bien, suivant notre conseiU de se révolter.-
— Soit* Mais accordez-moi cette faveur, baron, laissez-moi aller chercher moi-même ce billet, afin que j'aie la certitude que son contenu ne sera connu que de nous*
— Vous avez tort de vous défier d'Yvon, quelles que paiBseni être les apparences. Mais qu'il soit selon votre désir!
— Enfin, conclut t^zembrane, ce matin je me débidaî à tenter un dernier effort* J*allai à la Force où est renfermée madame de Fontenay. Je savais qu elle cherchait une occasion de communiquer avec Tallien» Je pus, par Tentremïae d'un guichetier, arriver auprès
d'elle. J'en reçus une lettre pour ce Tallien. J'étais espionné. Je ne sauvai ma lettre et ma personne que par une suite de coups de bâton et de folies comiques et tragiques, à l'aide desquelles j'extorquai un certificat de civisme qui me manquait, mais qui me servira de bien peu, maintenant que tout est découvert.
Pour tenir mon pauvre esprit en éveil je me donnai le soin de rendre un espion, — notre bossu, baron — • presque imbécile en lui racontant comme un roman le récit de mon...
•?— Les chiens aboient, s'écria Kéraudren en bondissant dans le jardin. »
Où LoBembrune et le roman 'reprennent leur course.
Il aiTiva à la porte à temps pour Touvrir lui-même. Un homme inconnu lui remit un papier en disant à mi-voix :
« De la part du citoyen Roussillon au grand patriote le Boulanger. »
Après quoi il reprit sa route vers le haut de la rue, non sans avoir ajouté à voix basse :
« Tu diras au Boulanger que c'est son ami Heurtevent, l'aubergiste du Garde-Française, au coin de la barrière de l'Observatoire qui a apporté le papier. »
Kéraudren referma la porte. Il fixa son regard pénétrant sur le visage impassible d'Yvon*
« Vous avez tort, monsieur, dit celui-ci, de montrer comme ça votre visage à la porte d'une maison qui n'est pas la vôtre. Tout est suspect en ce moment-ci» El on pourrait vous reconnaître, "
— Tu n'as pas tort, Yvon, répondit le bailli, qui n'avait pu s'empêcher de tressaillir. Mais rassure-toi» J'ai des visages à ma disposition, et la preuve, mon ami; c'est que je t'ai frôlé, il y a deux jours, te § thermidor, au soir, rue Saint- Honoré, non loin du numéro 366, et tu ne m'as pas reconnu. Et là-dessus, je veux te dire que tu as tort, n'ayant pas, comme moi, des figures de rechange, de te hasarder dans le voisi* nage de la demeure de Robespierre. ^
— Oh I je suis si obscur et si peu connu, » répliqua Yvon, qui n'avait pas sourcillé.
Le. coquin est fprré, pensa Kéraudren en regagnant la maison,
« Mon pauvre vicomte, avait dit le baron après, le départ du bailli, croyez que cette maison est sûre, quoi qu'en puisse penser notre sceptique compagnon. Vous allez y rester et y prendre du repos.
— C'est impossible, mon cher baron. Cela est , étrange à dire, mais je me marie sans doute aujourd'hui. Cela est ridicule, fou, invraisemblable. Toutes mes chères pensées d'amour jui^nt de se trouver au milieu de ces idées politiques. L'image de ina fiancée, de ma douce Marie- Thérèse, que vous connaissez, baron, se heurte à chaque minute avec celle de Robespierre et de tous ces scélérats qui me coudoient, me menacent, me poursuivent. Mais elle nae soutient
146 TflERMlDOn.
aussi, elle rae donne l'énergie et le bonheur. Vous ti'ignorêz rien de notre longue tendresse. Vous savez comment, il y a peu de mois, le père de Marie-Thérèse, qui était un des nôtres, et qui fut pris et guîU totiné comme tant des nôtres, nous fit jurer à elle et à moi que, malgré Thorreur des circonstances, fious île retarderions plus ce mariage arrêté depuis si long** temps* Vous jugez si je prêtais ce serment avec boti* hetlr. iWarie Thérèse se réfugia à Meudon, chez deux des anciennes religieuses bénédictines du couvent dû elle fut élevée, et qui y avait trouvé un asile, Il fut entendu *que le jpur où Ton aurait pu rencontrer un prêtre non-jureur notre, mariage serait célébré. On devait m'en donner avis à Taide de signes convenus, de mots écrits sur une muraille*
*— Et ces signes ?
-^ Je les ai rencontrés aujourd'hui. Ils m*indiquent que, depuis près d'une semaine, on m'attend chaque Jour vers deux heures à la barrière de Vajugirard pour me fixer Un rendez-vous. Cesi aujourd'hui le dernier jour. Je dois prévoir que, ce soir, peut-être, nous recevrons la bénédiction nuptiale. Et rieuj rien au monde, ne doit me faire manquer au serment que j'ai prêté à Marie -Thérèse et à son père. Je n'ose pas penser à mon bonheur, quoique tout mon sang semblé vouloir sortir de mes veines, quoique mon cœur batte comme s'il voulait briser ma poitrine à l'idée qu'aujourd'hui cet amour si long, si ardent sera enfin rébômpensé.
i— Mais, mon cher vicomte, n'est-c« pas un piégé
LA VILLE SOïIS LA TERREUR. 147
que Ton vous tend? Vous savez comme nous sommes environnés d'embûches. Avez-vous réfléchi à ce papier qui vous a été remis si mystérieusement? Et quand j'y songe mûrement, il m'inquiète. Oui, il vous affirme qu'il y a danger pour vou3 à Meudon. N'est-ce pas «lademoiselle de Lugnières qui vous Ta fait remettre ? Que h'a-t-il pas pu se passer depuis cinq jours que l'on vous attend? Son asile est-il sûr? N'est-elle pas comme nous tous entourée d'espionnage? Quelqu^un n*a-t-il pas pu saisir le secret de vos communications? N'a-t-elle pas employé un messager infidèle? Je sais que c'est à Meudon que s'est retiré le plus habile des . observateurs de la police de Robespierre, ce Pourvoyeur, auquel moi-même j'ai toujours eu tant de peine à échapper. Encore une fois, ne veut-on pas vous tendre une embûche, à vous et à votre fian-* eée?
— * Ah! mon ami, vous me déchirez l'âme! fiélaâ! hélas! quelle horrible vie! Mon Dieu, faites que je tté devienne pas fou I »
Et poussant un sanglot convulsif, il laissa tomber la tête entre les mains.
Réraudren rentrait, à ce moment. Lo2embrune re^ leva le front, essuya ses yeux, que" remplissaient de grosses larmes.
Kéraudrcn haïssait singulièrement toutes les tirconstances accessoires qui éloignaient l'esprit de l'œuvre principale, et les idées du but final ; il fit semblant de n'avoir rien vu.
« Voici le billet que vous attendiez, baron, dit-il. »
i48 TUEÎIMIDOR.
Batz le saisit cVunc main impatiente^ Il le lut, le laissa tomber et resta comme anéanti. Kéraudren ramassa le papier.
a Parbleu, dit-il en souriant, c'était logique. La Terreur ne peut foire de la France qu'un peuple de lâches. M. de Galonné avait raison et aura raison. Laissons faire. Êtes-vous curieux de savoir ce qu'il y a là- dedans, vicomte? Quelle insupportable chaleur, hé! et quel temps orageux! Vos joues sont couvertes de sueur...
— Et ce billet, dit Vulmer, d'une voix brisée?
— 11 est bref mais expressif. « On n'a pas conliance. « On n'ose. On va chercher .à désarmer M. (c'est-à- « dire Maximilien, hé?) à force de concessions, de défé- « rences et d'humiliations. » C4ela veut dire que les Montagnards, ennemis de Robespierre, et réunis che^ Roussillon, n'osent pas engager la lutte contre lui. Oui, les Jacobins, la Commune de Paris, l'armée révolutionnaire, les sections, les canonniers, la garde nationale, tout cela lient pour Robespierre. Il y a de quoi épouvanter ces braves, qui égorgeaient si vaillamment à la Force, à l'Abbaye, les vieux prêtres, les hommes désarmés et les femmes. Montagnards! Montagnards ! vous avez laissé faire les massacres de Septembre ! Vous avez créé Je Tribunal révolutionnaire ! Ah 1 ah ! on va se servir de tout cela contre vous.
— Messieurs, dit Batz, qui avait retrouvé son sangfroid, les circonstances paraissent plus fortes que notre volonté. Lfi Providence veut peut-être effacer la France du nombre des nations. Peut-être ne la juge-t-elle pas
-ri
assez punie encore. Continuons notre œuvre courageusement, mais attendons avant d'arrôter quelque nouveau plan. N'oublions pas que nous avons à sauver notre roi, et nos frères, que chaque jour emporte par centaines. Je comprends que la Convention ait jugé Robespierre trop fort et trop bien appuyé.
— Mais qu allons-nous faire? demanda Kéraudren.
— Moi, j'irai au rendez-vous que j'ai donné au citoyen Descluziers, dans cette auberge isolée du Petit-Bicètré. Vous la connaissez, vicomte. Demain allez demander à Thôte s*il n'a rien à vous dire. Je serai cette après-midi à l'auberge du Garde-Française. Mais je ne vous retiens pas. Vicomte de Lozembrune, vous restez détenteur de nos papiers, de ces vpàpiers si précieux dont nous parlions tout à F heure, qui compromettent irrémédiablement Robespierre et qui mettent toute la République française à vos trousses, mon pauvre vicomte.
•^— Vous savez où ils sont, cousus dans le collet de ma carmagnole et dans la ceintui^ de mon pantalon.
— Oui :41 vaut mieux qu'ils soient avec vous à Meudon, hors Paris, puisque Paris nous d.evient si périlleux. Il ne faut pas qu'on nous les enlève. Gardons-en la libre -disposition, puisque nos ennemis tiennent tant h les voir. Nous pourrons les employer plus utilement en meilleures circonstances. A tout le moins, ils pourront servir à racheter la vie de plusieurs d'entre nou.-?. Allez, mon ami, que Dieu vous conduise et vous bénisse ! »>
H ouv)*it ses bras, Vulmei* s y précipita. Tous deux ' s'embrassèrent silencieusement.
« Ma foi, moii cher vicomte, dit Kéraudren, je tiens que la morale est une belle fille, qui n'a rieo à faire au milieu de tous ces coquins de diplomates, maisi je ne suis pas dénué de quelque sensibilité, Permettejj que j^ yoas serre la main. Eh! eh! Kéraudren fera quelque chose pour vous, et plus que son intérêt ne le lui conseillera. »
Le vicomte serra distraitement la main du bailli» bondit hors de la maison et disparut, sans remarques le regard sombre avec lequel Yvon le suivait^ tandis qu'il montait la rue Notre-Dame-des-Champs.
a Voilà un homme que nous ne reverrona plus, baron, dit Kéraudren, Quand on a à ses troussea la Révolution tout entière, tous les Jacobins, tous les Robespierrots, toute la police du Comité de Salut public et de Sûreté générale, on peut préparer soq oraison funèbre. Vous avez eu tort de lui laisser nos papiers.
' — Je ne pouvais les brûler, ni les laisser ici, puisque Ton se défie d'Yvon, ni les porter sûr moi, ni vous les confier, vous gavez pourquoi. Il faut bien qu'il les garde. J'augure mieux de son sort. Il est plein de cœur et de sensibilité. . .
— Et de préjugés et de faiblesses...
— Mais de ressources et d'énergie. Maintenant, je vais, m' absenter de Paris. Vous connaissez notre loi , continua Batz en regardant le bailli entre les yeux.
— Oui , qui est seul est le maître.
LA VILLE SOUS LA TERREUR. 15i
— Vous allez donc nécessairement agir à votre guise» Seulement» sous les peines que vous savez, point d'assassinat, point de projet qui compromettrait, môme m paroles, madauie Royale. Je n'ignore rien des étranges plans de mariage qui ont été suggérés à cet horrible Robespierre. Vous me comprenez bien ?
— Trop bien. Mais, enfin, vous entendrez parler de moi, de la Convention, de Robespierre, des Jacobins et de la Commune pendant ces vingt-quatre heures qui vont venir. Ah ! ah ! je vais jeter de la poudre dans La fourmilière.
— J'ignore les moyens que vous employez, mais le but c'ôstde tenir tout en suspens, en empêchant toute réconciliation entre Robespierre et les Montagnards. Ceux-ci paraissent vouR>ir céder. Il* faut que l'autre n'écoute rien.
— Allons, baron, il y a plaisir à traiter des affaires avec vous; si veus avez des préjugés, vous avez de l'esprit aussi. »
Il disparut. Il rentra un instant après.
«Vous croyez que le fidèle Yvon est à garder la porte. Nenni. Il sait que je ne pars jamais par là. Il est dans un de ces taillis, prêt à sauter sur une brèche pour voir quel chemin j'enfile. Pauvre diable, il n'est pas très-malin. Savez-vous ce que je vais faire? Je vais passer tout uniment par la porte. En l'entendant fermer le fidèle Yvon saura...
— Je n'ai pas défendu à Yvon d'être dans le jardin. C'est l'heure où l'on donne la pâtée aux dogues.
— Parfait. Il ne la dbnnera jamais à Kéraudren.»
i aussi un homme "que ju ne revcirai plus, ce re baron, pensa Kéraudren, en glissant le long unis. Bon : je resterai seul, et c'est assez.
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