THElUlIDOn
parais un homme fin, de bonne conversation et de bon conseil. Nous allons causer en bons patriotes, et si tu veux me servir de guide, tu ne me seras pas inutile.
— Attends un instant que la foule des citoyens ait cessé son bruit. Ils se dirigent vers l'ancienne Académie de la Guérinière, rue de Vaugirard, d'où partent les voitures pour Meudon. C/est là que va la citoyenne Rose. Je l'aurais suivie, si je n'avais pensé à toi. Mais je vais aller la surveiller à Meudon, et plus tôt qu'elle ne pense.
— Ainsi c'est pour me surveiller que tu es resté ici? demanda Aristobule avec son sourire éternel.
— Sans doute, citoyen, et cela est conforme aux principes. Suis bien ce raisonnement, digne de Cicéron : Si tu es un bon citoyen , que t'importe que je te surveille, je serai un témoin de ta gloire.*Si tu es un mauvais citoyen, il faut que je te surveille, il est nécessaire qu'il y ait un témoin dé tes crimes. Y a-t-il quelque chose à répondre?
— Absolument rien, citoyen Orateur, répondit Aristobule en se mettant en marche.
— Où as-tu besoin d'aller?
■ — Au coin de la rue Montagne-des-Champs.
— Pour quoi faire?
— Attendre quelqu'un qui doit me donner les moyens (Je dénouer une trame, la plus perfide qu'on ait encore vue contre la République.
— Bon , allons-y, je t'aiderai.
— Non. Car s'il voit une autre personne que moi» il ne parlera pas et la République périra.
— Mais qui est-ce qui me dit que ce n'est pas le contraire? C'est peut-être une trame cbntre-révolutiônnaire que tu vas nouer et que ma présence empêchera. Qu'y a-t-il à répondre à une telle puissance de raisonnement?
— • Presque rien, en effet. Mais si je te disais à mon tour : Ou je sui« un bon citoyen , alors je n'ai pas besoin d'être surveillé par le citoyen Orateur, et je vais lui casser les reins ; ou je suis un mauvais citoyen , et alors le citoyen Justin Pourvoyeur m'ennuie et je vais l'étouffer? »
Le petit bossu regarda Aristobule. Celui-ci riait toujours.
«Tu n'aurais pour toi, répondit gravement le citoyen Orateur, que l'apparence de la raison et non les principes, car, étant bon citoyen, tu ne voudrais pas porter, en ma personne, atteinte à la vertu de l'espionnage, qui est une magistrature patriotique, et, étant mauvais citoyen, tu n'oserais pas le faire, sachant que j'ai averti quelques seciionnaires que j'allais te suivre. Veux-tu que nous montions tranquillement la rue Pérou en cherchant l'ombre et en fumant tranquillement notre pipe?
— Allons. Vois-tu, citoyen Justin, sans doute je suis frappé de la puissance de ton argumentation, et je ne suis pas étonné qu'on t'ait comparé à Cicéron. Mais il y a quelque chose qui cloche. Car enfin il est possible que les dangers que j'ai à courir en t' exterminant soient moins grands que ceux que je cours en acceptant ta société. Si je profite de ce qu'il n'y a pereonne dans la
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rue et de ce que nous passons dans ce coin désert, là, en fece de la rue des Canettes, près du ci-devant hôtel d'Elbeuf, qui n*est guère habité, si je profite de cela pour te sauter au cou, qu est-ce que tu ferais? »
Et par un geste brusque, saisissant d'une main le bras droit de l'Orateur, et de l'autre la gorge, il la lui seiTa, toujours en riant.
Le bossu se débattit, trépighcâ, accabla de coups de poing le flanc d'Aristobule. Mais celui-ci ne lâcha pas jusqu'à ce qu'il vit les yeux de Justin s'emplir de sang. 11 ouvrit alors la main et lui dit d*un ton sec :
H C'est pour te montrer qu'il y a toujours un côté faible aux meilleurs arguments. Maintenant viens, je n'ai rien à craindre de la défiance populaire. J'ai pleine confiance en toi et tu m'as plu. u
Le petit orateur bossu regardait son compagnon avec défiance. Un mélange, au fond assez grotesque, d'eflroi et de colère, d'admiration, d'hésitation et de haine se peignait dans ses yeux. Il demanda à respirer quelque peu. Aristobule s'arrêta.
Bientôt il ferma les yeux et dodelina de la tête comme un homme qui rêve, ou qui lutte contre le sommeil.
Tout à coup il se redressa, se secoua, et saisissant son voisin, il lui tira le bras violemment.
«Marchons, dit-il rudement'. Quand on veut sauver la patrie et partager la gloire et les travaux de ceux qui risquent leur vie pour veiller au salut de la République, on n'a pas le temps de respirer. »
Il fit quelques pas, en entraînant l'espion bossu,
qui commençait à trouver ardue la besogne entreprise.
Puis Arîstobule s'arrêta. Il laissa tomber, sur son compagnon un sourire qui tranchait étrangement avec la tristesse et rabattement de sa physionomie habi* tuelle, et surtout avec la colère qu'il venait de montrer tout à l'heure.
« Voîs-tu, dit-il en revenant au point de la couver» satîon où il s'était interrompu pour sauter à la gorge de son camarade, il y a encore un autre côté de la question. Dans ton métier d'espion, tu ne risques pas seulement d'être étranglé — et avoue qu'il ne s'en est pas fallu de l'épaisseur d'une langue de chien tout-à- Theure — mais tu as encore la chance de voir des gens se moquer de toi.
— Que veux-tu dire, citoyen Aristobule? demanda Justin Pourvoyeur d'un ton qui avait perdu beaucoup de sa jactance.
— Voyons, mon rendez-vous n'est que pour midi, au coin de la rue Montagne-des- Champs ou Lucrèce- Vengée, comme tu voudras. Nous avons bien encore deux heures devant nous, suivons bien tranquillement la rue de Vaugirard. Veux-tu gager avec moi ta pipe contre une volée de ce bâton-là qu'avant un quart d'heure tu ne sais pas à qui tu as affaire, et que tu seras incapable de dire si je suis le plus scélérat des aristocrates ou le plus pur des sans-culottes ?
— Bah ! mon opinion est faîte, et rien qu'à la façon dont, tu qualifies naturellement l'aristocratie et les sans-culottes, oh voit que tu es un patriote éclairé, intègre et pur. »
Arlstobule éclata de nouveau de ce lire bruyant et railleur qui semblait toujours annoncer à Tcspion un nouvel accès de rage. Il secoua de nouveau, à les disloquer, les épaules de Justin.
Puis, tout d'un coup, sa physionomie s'apaisa, ses jambes écartées se rapprochèrent, ses coudes ouverts se serrèrent à la taille, sa marche déhanchée se changea en un pas cadencé, ses épaules enfoncées se redressèrent. 11 sembla grandir, et tout, dans son port, prit une apparence de dignité. Sa voix criarde et discordante s'apaisa; des paroles choisies, et flairant la bonne compagnie, sortirent de ses lèvres avec une douceur un peu cherchée, mais mélodieuse et pénétrante. Tout en ce grQssier sans-culotte devint mesuré, aisé, élégant.
« Mon ami, dit-il d'un ton qui n'était pas sans une mélancolie touchante, ne vous étonnez pas si je parais connaître ce quartier de Paris aussi bien que vous, qui y habitez sans doute. C'est qu'ici j'ai goûté, les plus purs et les plus grands bonheurs de mon existence, et qu'ils ont gravé au fond de mon cœur le souvenir des lieux charmants où mon âme ravie a éprouvé les plus touchantes voluptés du cœur.
Voyez-vous ces grands bâtiments, maintenant vides et changés en désert par la rage révolutionnaire, ce sont ceux de l'ancien hôtel d'Elbœuf. C'est là que je l'ai vue pour la première fois.
Elle avait huit ans, j'en avais dix-huit. J'étais déjà un homme. Je m'étais échappé à quinze ans de la demeure paternelle et j'avais été, non sans gloire, faire
la campagne en Amérique. Je revenais, c'était en 1780. Je visitais une parente qui habitait dans cet hôtel.
Dès que je fus introduit, je vis une petite fille ravis santé, grande, élancée, avec les plus beaux cheveux et des yeux qui fixèrent mon attention. Savez-vous ce que c'est qu'une agate, mon ami, et avez-vous remarqué parfois celles de ces agates qui ont des veines d'un brun doré? Eh bien, supposez ces veines pénétrées et illuminées par un rayon de soleil, et vous aurez l'image de ces yeux que je vous dis.
La jeune enfant pleurait à chaudes larmes quand j'entrai. L'on m'apprit que c'était une cousine éloignée de ma parente et un peu aussi ma cousine. Elle était désolée parce que, sa mère était gravement malade de vapeurs qui lui rendaient toute occupation et tout bruits fatigants. Marie-Thérèse — c'était le nom de la jeune fille — devait entrer, dès le jour môme, chez une de ses tantes qui était supérieure des Bernardines ^u Précieux- Sang. Elle pleurait à l'idée d'être enfermée au couvent. Elle invoquait toutes les personnes présentes avec larmes; elle suppliait en joignant ses petites mains, elle se jetait aux genoux de chacun en demandant qu'on la renvoyât chez elle. Croyez-vous à la sympathie, mon ami? »
Et Aristobule se tournant brusquement vers le sansculotte le regarda d'un air ironique, si railleur que rOrateur public resta la bouche béante.
Aristobule éclata de rire ; puis reprenant de sa voix polie et mélancolique son récit :
58 THEBMIDOR.
« Pour moi, dit-il, je dus, ce jour-là, croire à cette vertu de sympathie. La petite, touchée peut-être de l'attention avec laquelle je la considérais, accourut vers moi; et me fixant de ses yeux humides :
— On dit que vous êtes mon cousin, monsieur, s'écria-t-elle, ayez pitié de moi, faîtes que je retourne chez mon père à Meudon. Je n'ai pas mérité d'être mise en prison. Oh ! cette maison est si triste.
« — Mademoiselle, lui répondis-je en pressant sa petite main et en y posant mes lèvres, je n'ai pas» hélas I l'autorité que vous -me supposez. Mais, à titre de cousin, je suppose que j'ai le droit d'aller vous voir et de vous porter, pour vous distraire, de belles images, des rubans, des jouets. Prenez courage, puisqu'il faut vous décider à entrer dans cette maison si triste, je vous promets de faire tout ce que je pourrai pour l'égayer. »
C'est ainsi que je la vis pour la première fois et que nous commençâmes à nous aimer.
Je revins fréquemment dans ce quartier; je me rappelle même qu*il y avait là — et il montrait la partie de la rue de Vaugîrard ou plutôt du Luxembourg, qui est en face de la rue Pérou — un très- beau calvaire, et je suis affligé de ne plus l'y voir.
Comment, misérable fanatique, modéré hypocrite, sécria-t-il brusquement eu reprenant sa voix âpre et grossière et ses gestes cyniqueSj et en secouant violemment le bras du petit bossu, tu ne protestes pas en entendant ces horribles paroles. Dans ton patrio* tisrae, qui devrait s'enflammer, tu ne trouves pas un
mot de colère! Tu ne sais pas me répondre qu'il faut, ^
au contraire, bénir la Montagne d'avoir détruit les .
trames ensevelies sous le voile d'une fausse religion •
qui cache les mystères d'iniquité dans le secret impénétrable des cœurs.
— Eh fi! s'écria le petit homme, est-ce que je ne vois pas bien que tu te moques de moi.
— Crois-tu! demanda Aristobule en souriant.
— Mais c'est curieux comme il me semble que je te connais et que je t'ai vu quelque part.
— Vraiment, dit Aristobule, mais avec un sourire peut-être plus contraint. Rien n'a changé, mon ami, reprit-il de sa voix douce, dans ce chemin que je fis si souvent, et pendant tant d'années, pour aller voir Marie-Thérèse. C'est bien toujours ce long mur qui sépare la rue de Vaugirard du Petit-Luxembourg. Des jardins s'étendent derrière ce mur jusqu'à la rue No- Ire-Dame-des- Champs. Bien souvent j'y ai passé la nuit à rêver, ou bien monté sur un arbre, à regarder, par- dessus le mur et de l'autre côté de la nie de Vaugirard, les fenêtres du couvent où Marie-Thérèse grandissait et devenait la plus ravissante jeune fille, après avoir été la plus charmante enfant. Car, oui, voici bien, coniinua-t-il en montrant le coin de la rue de Vaugirard et du Pot-de*Fer, le couvent de l'Institution chrétienne; et de l'autre côté de cette rue du Pot-de- Fer — et il montrait l'endroit traversé actuellement par la rue Madame — c'est là que so trouvait le couvent des Bernardines du Précieux-Sang, là que Marie- Thérèse passa neuf années.
60 TllEhMIDOR.
— Bon, s'écria Justin, je me rappelle à qui tu ressembles.
— Vraiment, dit Aristobule en se rapprochant.
— Ouï, dit Justin Pourvoyeur, tu ressembles au grand patriote Talma, T acteur citoyen du théâtre de la République.
— Tu brûles, Justin, mais ce n'est pas encore çà. n
On était arrivé devant la maison des Carmes, dont les dépendances s'étendaient alors depuis l'hôtel de Soyecourt, au coin de la rue Cassette, jusque près de la rue du Regard.
a Reconnaissez'vous , ami, reprit Aristobule avec un geste et une voix mélancoliques, ce temple de toutes les vertus, que les lâches cannibales ont transformé en un lieu de honte pour la France et pour l'humanité? Les lâches septembriseurs! ils ont fait de ce couvent des Carmes le temple même de l'assassinat, une prison dont le nom, quand on y joindra le souvenir des jours infâmes de septembre 1792, sera l'objet de l'exécration des âges les plus éloignés! iMaiilard, Lazowski, Panis, Ceyrat, Prière, Sergent, Marat, Danton, Bentabolle, honte de ce siècle et de Thumaine nature, inspirateurs ou exécuteurs du plus grand crime qui ait fait pâlir le soleil, soyez maudits! Je voue vos noms à la vengeance de Timuiorlelle histoire! «
L'espion Orateur riait de toute son âme.
« Non, dit-il, xe n'est pas au citoyen Talma que tu ressembles, mais à un autre acteur du théâtre de la République, au grand patriote Boutet-Monvel, dans la
pièce intitulée la Descente de Louis Capet aux enfers^ après le 10 août. )>
Aristobule s'était arrêté au milieu de la rue de Vaugirard, en face d'un petit mur que la rue d' Assas a détruit, et qui séparait Tenclos des religieux des jardins du couvent.
Plusieurs cabarets s'étaient établis vis-à-vis les Carmes, prison fort peuplée. Les détenus recevaient des visites, et quelques-uns voulaient échapper à l'ordinaire dtt citoyen Langlois et de la citoyenne Magnin, sa sœur, traiteurs des prisonniers; de là, et de quelques autres circonstances, était né un petit mouvement commercial qui apportait un peu de vie à cette partie de la rue.
Aristobule paraissait hésiter. Il regardait et le mur des Carmes et les maisons vis-à-vis, l'une surtout qui, ciose à côté de plusieurs autres à demi ouvertes, semblait inquiéter notre héros.
Il prit vivement l'espion Orateur et l'amena à côté du mur. Et tout son récit n'avait guère d'autre but que d'exécuter naturellement, sans éveiller de soupçons, ce mouvement et ceux qui vont suivre.
« Ami, dit-il en reprenant son récit, en ces jours néfastes, Marie-Thérèse n'était plus au couvent du Précieux-Sang. Les religieuses avaient été forcées de fuir, et la jeune fille, qui était devenue une nymphe jKir la grâce, une déité par la beauté, et une sainte de pureté, s'était réfugiée avec ses deux vieilles parentes à l'hôiel de Toulouse, au coin des rues du Regard et du Cherche-Midi. Moi, j'étais caché là aussi dans cet
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hôtçl, légèrement blessé d'un coup de pique que la citoyenne Rose m'avait porté le 10 août à l'attaque du château des Tuileries. »
UOrateur espion commença à se tordre de rire, tant il jugeait cette invention bouffonne et merveilleusement bien trouvée.
« Du haut d'une fenêtre donnant sur les jardins de rhôtei de Toulouse, continua Aristobule après avoir secoué le bras de son compagnon, nous aperçûmes va- .guement et d'assez loin quelques épisodes des massacres des Carmes.
Nous avions promis de ne pas donner signe de vie, pour ne pas compromettre les femmes cachées là; mais notre sang bouillonnait dans nos veines. Bientôt je n'y tins plus. L'un des prêtres qu'on massacrait était parvenu à se sauver : il avait pu traverser l'enclos. 11 fuyait, déjà ensanglanté, et poursuivi par deux de ces misérables. Je descendis en toute hâte, le bras en écharpe et tenant une épée de la main gauche.
Hélas! mon ami, ce souvenir opprime mon âme! ce fut la perte de cet homme vénérable. Peut-être se fûtil sauvé et eût-il pu se cacher dans les arbres> derrière quelque muraille ! Quand il me vit mal et peu vêtu, une atme à la main, il me prit pour un nouveau persécuteur.
En vain je lui criais : « Courage, courage, mon père ! » il remonta veirs la rue de Vaugirard^ craignant de continuer sa route dans ma direction. Il parvint à sauter par une des brèches de. la muraille qui dotinaieht sur la rue. Mais, obligé de retourner un pea sur
ses pas,- il avait perdu de son avance. Les deux canni* baies escaladèrent la brèche peu de temps après lui. Je les suivis.
Je ne vous dirai pas, ami, combien était aOreuse Tangoisse de Marie-Thérèse et de tous ceux qui, réfugiés à l'hôtel de Toulouse, m'avaient vu me précipiter à la défense de la victime, et qui m'apercevaient courant seul, blessé, là où était la foule des bourreaux. Marie-Thérèse tomba évanouie. Elle était persuadée qu'elle ne me reverrait pas.
— G'est-à dire, murmura le petit bossu entre deux éclats de rire, que Volange et Beaulieu, qui faisaient si bien les Jocrisse et les Jeannot, n'étaient que de l'herbe de Jean à côté de toi. Je te demande la permission de redire ce récit, d'un si étonnsint comique par la perfection même de Timitation. Je le raconterai à la prochaine fête des Sans-culottides, le duodi, quand on célèbre la fête du Génie.
— Quand j'arrivai à la brèche, continua Aristobule, dont les yeux se fixèrent sur la mui*aille, je vis un tableau horrible. Le prêtre avait été rejoint; il avait reçu de nouvelles blessures. De ses mains ensanglantées, qu'il essayait de joindre, il s'appuyait sur la muraille. Il reçut encore un coup et tomba. L'un des deux assassins entendait hurler dans.réglise ici proche la bande de Maillard, revenant du massacre de l'Abbaye, pour donner des leçons d'assassinat aux novices scélérats qui étaient venus ici à la suite de Prière, de Violette et de Tanche; il avait hâte d'aller les rejoindre. Il disparaissait par cette porte quand j'arrivai.
6i THERMICOn.
L'autre s'était baissé sur le vieillard mourant, et il lui enfonçait encore une fois son arme dans la poitrine. Il était tête nue. Baissé comme il était, il ne me montrait que son crâne, tout chauve et brillant. Je le vois encore. Je ne sais quelle idée me saisit l'esprit .: de deux coups de pointe d'épée je dessinai une croix sur ce crâne. Je n'y allais pas de main morte, et s'il vit encore, il peut montrer cette croix sur le haut de sa tête.
Il poussa un cri terrible et se releva. Qu'avais-je dans les regards ? Quand il tourna vers moi ce visage, que sillonnaient deux jets de sang descendant du haut du front, le long des deux côtés du nez, quand ses yeux se fixèrent sur les miens, ils peignaient une expression de la plus extrême surprise et de la plus grande épouvante que je vis jamais. Il ne songea pas â se défendre; il resta comme suffoqué et tomba évanoui.
Je dédaignai de le tuer, et m'en suis repenti depuis lors :11 ftiut détruire le plus possible de bêtes venimeuses. Je me baissai vers le prêtre. Il ouvi'it doucement ses yeux, que la mort envahissait déjà, et je l'entendis qui murmurait : « Mon Dieu, pardonnez-moi d'avoir essayé de fuir le martyre. » Il murmura encore quelques mots. Mais on hurlait la Carmagnole de l'autre côté de la muraille ; je n'entendis pas.
J'éprouvais une envie extrême d'aller me faire tuer en détruisant quelques-uns de ces scélérats. Je songeai à Marie-Thérèse! Je donnai du pied quelques .coups au massacreur ; il resta évanoui. Je balançai encore à lui mettre mon épée dans la poitrine I Je ne le
U VILLE SOUS LA TERREUn. €5
fis pas, et, encore une fois, je ne sais quel pressentiment me dit souvent que cet homme vit pour mon malheur et qu'il se vengera cruellement de moi. Je lui pris son sabre. Je Tai gardé ; je le porte quand je me veux déguiser en sans- culottes, afin qu'il me communique la vertu de l'ignominie. Le voici, m
Où apparaît Pourvoyeur Tafné.
L'espion Orateur ne riait plus d'aussi bon cœur. Il regardait son compagnon d'un air hésitant qui était comique. Aristobule éclata de rire à son tour, mais d'un rire âpre.
« Tu ne crois pas que je dis vrai ? reprit-il en saisissant Justin d'une main vigoureuse et en l'attirant violemment. — Il arrivait enfin h son but. — Je vais te montrer les marques du sang sur les murailles,., Mais quelle heure est-il ?
— Environ onze heures, Aristobule.
— Il ne s'agit pas d'environ. Les sans-culottes n'ont-ils pas le droit de savoir l'heure comme les aristocrates ? Parce que notre pauvreté ne nous a pas permis, comme à un de ces riches vils et égoïstes, de posséder une montre, n'est-ce pas un crime contre l'égalité que de nous refuser l'heure exacte? Va, et demande^ l'heure, tiens, là, à cette maison d'aristocrate, et qui a l'air d'espionner les sans-culottes de la
maison des Carmes. Va demander Fheure !
— Mais elle est fermée, citoyen !
. — Comment, fernaéel De quel droit est-elle fer* mée quand les autres sont ouvertes? Comment I nous aurions renversé T aristocratie, la royauté, le feuillantisme, le modérantisme, Tindulgentisme^ et tous les Brissot, et les Lafayette, et les Hébert, et tous les trônes, et nous ne pourrions pas nous faire ouvrir une porte! Nous avons fait la révolution, donné notre sang pour la patrie, et nous ne serions même pas assurés d'avoir l'heure exacte ! Va, enfonce la porte au nom de la liberté, demande Theure au nom de l'égalité, et si Ton veut savoir de quel droit, réponds à ces vils égoïstes que c'est Aristobule des Piques qui la requiert au nom de la fraternité et de son sabre sans- culotte! »>
Quelques personnes avaient mis le nez aux portes voisines en entendant les clameurs d' Aristobule. Mais le tumulte était alors si fréquent et en même temps si dangereux, que chacun rentra chez soi. Ce n'était ni l'heure ni le lieu des assemblées publiques. Du reste, ainsi que nous l'avons dit, l'atmosphère morale semblait s'alourdir sur Paris, l'inquiétude gagnait là où la fièvre ne dominait pas, et chacun paraissait avoir le pressentiment de quelque prochaine et terrible catastrophe.
Justin serra la main de son compagnon, son front se dérida, et il lui dit avec enthousiasme :
('Je reconnais, citoyen, que je n'étais pas sans défiance. Mais je suis prêt à te proclamer le plus grand des patriotes. Quand on comprend comme toi les droits
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LA VILLE SOCS LA TERREUR, 6t
civiques et les biens de la Révolution, on est un vrai Montagnard. Tu m'as raconté, pour égayer la route, une histoire que j'ai lue dans quelque livré, et tu as gagné ton pari de m'étonner; mais tu es illuminé par le génie de la libellé, tu es un enfant chéri de la République.
— C'est bien, citoyen, reprit Aristobule; je vois que Ton ne peut ni t'effrayer ni te tromper. Compte sur moi. Ce soir môme, le vertueux Maxîmilien connaîtra ton énergie et ta profonde intelligence. Va, fais-toi ouvrir cette porte. Moj, je vais chercher sur cette muraille les traces du sang. »
Il éclata de nouveau en un rire amer. Justin s'avança vers la maison. La porte s'ouvrit immédiatement. Justin entra. La porte se referma.
Il y avait là quelque chose qui eût excité l'attention d'un homme aussi inquiet et aussi sagace que parais^ sait être Aristobule. Malheureusement, il était alors tout occupé de la recherché qu'il faisait sur les pierres du mur. Il semblait y mettre une méthode bien méticuleuse.
Il commença par se placer perpendiculairement à la muraille, en ayant soin d'avoir juste en face de soi un mur de clôture intérieure qui représentait à peu près la ligne formée aujourd'hui par le côté gauche de la rue d'Assas, en descendant vers la rue du Cherche- Midi.
Aristobule vint s'appuyer nonchalamment contre la muraille de la rue, au point de rencontre des deux murs. Puis il fit dix pas mesurés en avant, dans la di-
rection de la barrière. Il s'arrêta net et regarda à hau^ leur de son épaule. Sur une des pierres du mur il vit écrit au crayon ces quatre chiffres : 2i-25. 11 tressaillit.
« Grâce à Dieu, murmura-t il, je n'arrive pas trop tard. C'est aujgurd'hui le dernier jour, aujourd'hui 25 juillet.. Et penser que depuis le 21 cet appel est là ! Penser que l'on vient, à travers mille dangers, depuis quatre jours, à un rendez-vous auquel je manque ! »
Une sueur d'angoisse coula de son front. Il songeait à tout ce qui avait pu arriver depuis quatre jours en celte terrible époque.
(( Allons, allons, les gens comme moi n'ont pas le temps de s'arrêter, même pour souffrir. »
Il revînt se placer contre la muraille l'épaule à la hauteur des quatre chiffres qu'il effaça d'un geste négligent. De nouveau, il fit, toujours dans la même direction, le nombre de pas indiqué par le premier chiffre, c'est-à-dire deux pas. 11 s'arrêta encore, et, sur une pierre placée à même hauteur que la précédente, il vit une lettre, un chiffre, et un trait placé avant la lettre, dans ce sens : — E 11.
« Barrière d'Enfer, deux heures, bon 1 »
Il partit de nouveau de cette dernière pierre, mais en revenant sur la route précédemment parcourue et en faisant le nombre de pas indiqué par le dernier des quatre chiffres, c'est-à-dire cinq.
Là, sans doute, on n'avait pas trouvé de pierre à hauteur voulue, car il vit sur le plâtre de la muraille une lettre et un chiffre : V IIU
LA VILLE SOUS- LA TEnREDR. 63
« C/est tout. C'est bien clair : on in attendra tous les jours, du 21 au 25, à deux heures à l'ancieiKie barrière d'Enfer; ou si Ton ne peut venir là, à trois heures à la barrière de Vaugirard. Oui, c'est bien cela : il faut que je sois aujourd'hui à deux heures à la barrière d'Enfer, ou à trois heures à la barrière de Vaugirard. J'espère, mon Dieu, qu'il n'est pas trop tard, et que depuis cinq jours on n'aura pas éveillé les soupçons. »
Il effaça soigneusement ces indications, comme il l'avait fait des autres, et revint vers la maison où était entré Justin. Mais là il se passait certains incidents qui étaient destinés à contrarier les plans d' Aristobule.
Justin, en entrant dans la maison si soigneusement close, avait entendu une voix qui lui avait dit vivement, d'un ton bas toutefois :
« Justin, ferme la porte. »
Il avait levé la tête.
« Comment, c'est toi, cousin? s'écria-t-il. »
C'était en eflet celui qu'on nommait Pourvoyeur l'aîné, le célèbre Commissaire observateur de l'esprit public, dont les rapports, remarquables par leur sa- , gacité, leur incorrection civique et leur violence sanguinaire existent encore aux Archives de l'empire.
«Oui, c'est moi,» répondit celui-ci, qui était un homme petit, trapu, au front bas et large, à la bouche immense, aux longues oreilles pointues, au nez camard ; homme, en somme, d'une figure énergique et repoussante. Ses prunelles brillaient d'un remarquable écl.at entre des paupières malades et sans cils, dont la
rougeur semblait donner des reflets de sang au blanc de r œil ; c'était ce qui attirait tout d'abord Tattention sur lui.
Il était président du Comité révolutionnaire de Meudon.
II portait le costume de ceux qui avaient trouvé le moyen de renchérir sur les sans -culottes, le costume de ces Vincent, Varlet, Leclerc, Jacques Roux, Gonchon, Bourgoin, pour qui les Montagnards étaient des aristocrates, les Jacobins des modérés et les Cordelîers des indulgents. 11 avait des pieds nus dans des sabots, un pantalon qui tombait en loques jusqu'à la cheville, une chemise de grosse toile ouverte au col, et laissant nue la poitrine, sur laquelle une guillotine était gravée en bleu; point de gilet, ni de cravate, ni de carmagnole ; une casquette de loutre pelée, h longue visière. Un beau sabre de cavalerie pendait à un baudrier de cuir solide; une paire de pistolets demi-arçon était passée à une ceinture de laine rouge. Une' carte, portant imprimé en assez grosses lettres : Comité révolutionnaire de Meudon^ était cousue dans la ganse de la casquette, au-dessous de la cocarde tricolore.
« Oui, c'est moi, cousin, continua-t-il avec bonhomie. Je suis ici à l'affût. Tu es un citoyen intègre et enflammé du feu républicain. On peut tout te dire. D'ailleurs, tu sais qu à la moindre indiscrétion, toi et ta femme vous ne tarderiez pas à faire atchit dans le panier patriotique. On peut te dire beaucoup de choses. Puis je crois que tu pourras m' être utile. On peut te dire quelques petites choses. Tu sais que Tincor-
~ LA VILLE SOtJS LA TERREtR. 71
ruptible Maximilien n'a de confiance qu'en moi, et quand, étant dans l'exercice de mes fonctions d! observateur de r esprit public, j'envoyais un rapport au ministre de l'intérieur, j'en envoyais deux au vertueux Robespierre.
Quand le Comité de Salut public, pour diminuer le Comité de Surveillance générale, où les Dantoniens dominaient, attacha à ses travaux une section d« police, l'incorruptible Maximilien, non plus que ses amis Saint- Just et Couthon, les pères de la Révolution, n'eurent plus besoin de moi ici. Déjà, tu sais, on voyait les Montagnards pencher vers l'indulgence et faire jouer tous les ressorts de l'intrigue et de la corruption pour pousser au modérantisme diverses sections de Paris. Aloi*s les pères de la patrie avisèrent à contre-bakncer ces efforts pour le'Hioment où la lutte suprême «'engagerait^ et ils envoyèrent leurs amis dans la banlieiie et les villages voisins, afin d'avoir là une force prête à marcher sur Paris*
C'est donc à Meudon qtie je fus envoyé, et là qcte j'étais quand, ces jours-ci, l'Incorruptible m'a fait revenir. Il paraît que le moment approche*
^- Quel moment, cousin?
—a Ecoute- moi, je te dis. Il y a une trame épouvantable de nouée contre Robespierre ; je crois que J'en tiens quelques fils. Je sais, entre autres choses, quête mur de la prison des ci-devant Carmes, ces monstres hideux du fanatisme et de la superstition, je sais que ce mur joue un rôle dans cette trame, la plus dangereuse qu'on ait vue depuis la prise de la Bastillet Je
sais donc beaucoup de choses ; je ne sais pas encore tout. Je surveille ce mur depuis tiùli, 3 thermidor, c'est-à-dire le 21 juillet, style esclave. Maintenant je t'ai dit tout, pour te montrer que je n'ai rien perdu de ma puissance et pour que tu m'obéis^es à la lettre. . — Je suis prêt à verser tout mon sang pour toi et la République, dit le petit bossu, qui tremblait-devant son redoutable parent.
— Tant mieux pour toi, c'est le meilleur moyen que tu as de vivre. Qu'est-ce que tu viens faire ici?
— Savoir l'heure. Je suis envoyé par le citoyen Aristobule des Piques, un crâne 1
— Ce citoyen-là, dans la rue! il a bonne tournure- Mais il se promène d'une façon bien suspecte auprès do ma muraille!... H^tlàl est-ce que je tiendrais le fil?
— Il cherche des traces de l'exécution de septembre, et voulait me montrer quelque chose du sang des fanatiques.
— C'est une récréation civique. Mais comment le connais- tu?
— Je viens de le rencontrer à la section Mutlus- Scévola, qui l'a adopté, je ne sais pas bien pourquoi. Ah I oui, pour avoir livré une citoyenne qui s'est trouvée être justement une grande citoyenne... Tiens, 'ustement, tu dois la connaître : c'est la citoyenne
lose.
• — Oui, je la connais, dit Pourvoyeur avec un rire ynique, et j'espère mieux la connaître. Je lui ai offert , ion cœur, elle l'a méprisé. Mais je suis justeiuent en rain de l'amener à se mettre à mes pieds ei à me
l\ VILLE SOUS LA TERR&CR. 13
demander mes bonnes grâces. Nous en reparlerons. Tout ce que tu me dis de ce citoyen n'est pas claîi'. Il est peut-être solide. Malheur i qui s'npproche de mon mur I Je te recommande une chose sur ta vie : tu ne le quitteras pas jusqu'à deux heures. Si alors il s'approche de la barrière de l'Observatoire, fais-le arrêter. Tu sauves la patrie. Va-f en maintenant. Ah 1 lâche d'être adroit, si tu ne veux pas aller mettre le nez à la fenèlre de la place de la Révolution. Avant tout, fais qu'il se retourne de ce côté-ci, pour que je le voie bien. Va. »
Justin lit un pas.
« Ah ! reprit Pourvoyeur, lu me retrouvertis , en tout cas, vers deux heures, à l'enseigne du Gardefrançaise, à la barrière de l'Observatoire, n
Justin sortit au moment où Aristobule approchait.
« Tu as été assez longtemps, dit ce dernier en iîxant un regard déliant sur le bossu.
• — Imagine-toi, citoyen , que je ne trouvais personne, et qu'il m'a fallu aller dans une autre chambre. Regarde-moi celte maison-là. Croirais-tu que ça ne ferait pas bien l'affaire d'un vrai patriote qui voudrait établir un cabaret pour les...
— Va-t'en h tous les diables, s'il en restel Tu as l'air... Mais prends garde. N'oublie pas que c'est moi qui attrape les autres... Maintenant, quelle heure est- il?
— Mais, ils n'ont pas de pendule, là. Ils m'ont dit qu'il était environ onze heures.
— C'est bon, va-t'en. Je n'ai plus besoin de loi.
74 THERMJBOR.
— Mais» citoyen Aristobule, il est conveau que nous partageons la peine et les prolits. Je ne te quitterai pas. »
Aristobule le regarda de nouveau date le blanc des yeux. Le petit bossu n'était pas absolument à son aise. Il se rappelait heureusement les pistolets du coosèti ; il fit à peu près bonne contenance.
K Tu as une drôle de mine, sais- tu, camarade. Allons visiter cette maison qui ferait un si bon cabaret, ))
Il fit un pas. Puis une nouvelle idée lui traveri^ r esprit.
«Au diable! dit-il. Si tu me trahis, Maximilien saura bien te retrouver.
— Sois tranquille, répondit l'Espion -Orateur à qui ce nom redonna toute sa confiance. Je travaille avec autant de zèle que si j'obéissais à l'éminent citoyen Maximilien.
— Viens donc; mais si j'étais de toi, je m'en irais tout tranquillement. Le génie de la liberté dont je reçois, les inspirations, tu le sais, m'annonce qu'il t'arrivera malheur. Après ça, tu as peut-être une tête de rechange et tu ne crains pas qu'on te la casse. »
Justin secoua le front. Aristobule avait repj'is sa marche vers la barrière.
Us ne tardèrent pas à arriver au coin de la rue de Vaugirard et de la rue Notre-Dame-des-ChampSi
Aristobule chercha, entre une borne et la muraille^ un endroit où le soleil ne fût pas encore arrivé*
« J'ai l'âme tellement pure, dit-il avec ce ricanement
qcd troublait l'espion, et je me sens tellement sous l'égide du génie de la patrie que je vais me coucher là. Pùi» il y a trois jours que je veille. Toi, tu vas veiller sur mon sommeil.
— Je le jure suf le bonnet sacré de la liberté.
— Parfait!... Tu vas empêcher qui que ce soit de me réveiller avant midi. A cette heure- là, tu me rê* veilleras quand tu devrais m' enfoncer une épingle dans le cou. •
— Je le jure sur les saintes couleurs de la Bépublique.
— Très-bien. N'oublie pas que nous pouvons sauver à nous deux la France. J'ai eu un moment de défiance et le géflte de la pairie, dont je suis le disciple chéri, m'a révélé que ta foi en moi avait été ébranlée. Les traits de ton visage m- osii parlé le même langage que mon génie ; mais il ^pend de toi de me retirer ces défiances. Bonsoir. »
Il se coucha, le dos contre le mur, la tête appuyée sur la borne* II passa ses pistolets dans la poche de côté de la carmagnole qu'il boutonna. Il mit son sabre entre ses jambes, et son bâton noueuï sous soncoudeà 11 attira son bonnet sur ses yeux pour éviter le soIeiU dit-il à Justin.
Moins de cinq minute» après, il dormait. L'Espion- Orateur, fort anxieux, alla s'asseoir au coin de te. rue du Regard sur une borne, à l'ombre d'un grand arbre qui étendait ses branches sur la rue de Yangirard. L'arbre sortait de derrière la muraille qui séparait cette rue de F enclos du prieuré de Notre-Dame-des-Prés^
76 THERMIDOB.
Le soleil brillait de tout son éclat. Les oiseaux chan« taient dans les arbres de ce large enclos. Quelques rares voitures, quelques rares passants traversaient la rue se rendant vers la barrière. Justin partageait Son attention entre Aristobule qui dormait toujours et quelques-uns de ces passants. Deux ou trois surtout le frappèrent par ce qu'il y avait de suspect et dlnexpliqué dans leurs allures.^
Au coin de la rue Montagne-des -Champs.
L'enclos du Prieuré de Notre-Dame-des-Prés comprenait toute la partie qui s'étend entre les rues duRegard, de Vaugîrard, de Bagneux et des Vieilles-Tuileries ; ainsi alors nommait^on la continuation de la rue du Cherche-Midi, à partir de la rue du Regard, jusqu'à la rue de Bagneux. De là, la rue des Vieilles-Tuilériès ou du Cherche-Midi se nommait rue du Petit-Vaugirard.
C'était par cette voie que, vers l'heure .où Aristobule s'endormait d'un sommeil lourd et agité, un homme grand, mince, qui marchait au pas gymnastique, se dirigeait vers la section Mutius-Scévola. Il venait probablement de Meudon, du moins était-il entré dans Paris par la barrière <iui s'ouvrait sur la route la plus directe de Paris à Meudon. 11 avait quitté la
rue de Sèvres au boulevard, avait enfilé les rues du Petit- Vaugirard, et de Bagneux, puis la grande rue de Vaugirard, sans rien perdre de son pas leste et cadencé qui ressemblait à- un trot.
Mais en arrivant au coin où 1* Espion-Orateur était assis à Tombre, il fut sans doute frappé du spectacle que présentait ce petit bossu, huche sur une borne', au frais et guettant cet homme endormi en plein soleil. 11 s'arrêta, s'approcha de Justin et le regarda fixement sans faire un geste, sans qu'un muscle de son visage remuât.
Justin eût bien voulu le prendre pour un fou; mais il y avait dans son œil déteint, dont le globe ressemblait à de la corne dépolie, une si évidente netteté d'intelligence et de volonté, que Ton pouvait se contenter de constater la bizarrerie du personnage. Son apparence était, en efiet, des plus originales.
Un bandeau de toile grise, qui entourait sa tète sous une perruque noire, lui tombait jusqu'au sourcil, cachant complètement le front. Une casquette ronde, en drap vert, semblable à celle des gardeschasse, recouvrait la perruque. Sa figure longue, hâléo et brune comme celle d'un Indien, était allongée encore par une immense barbe noire qui descendait jusqu'au creux de l'estomac. Un ceinturon soutenant un couteau de chasse lui serrait la taille sur une blouse grise, qui tombait jusqu'au haut de grosses guêtres noires emboîtant le genou comme celles des gardes-françaises. . Deux courroies se croisaient en guise de buffleteries sur la poitrine, portant. Tune une corneà poudre, l'autre
me boîte à plomb ; en haut ^e rxine de ces courroies était attachée une plaque en argent où était écrit en lettres noires : Chef des gardes de la forku Un fusil que ce personnage portait en bandoulière complétait son harnachement.
Quand il eut bien regardé Tespion, il haussa les épaules et s*avança vers Thomme endormi. Arîstobule, que le soleil atteignais et qui sans se réveiller s'était agité fiévreusement, avait soulevé son bonnet, et, à force de remuer le bras. sur la borne, il avait relevé une de ses manches jusqu'au coude.
Son front et son bras, brûlés par le soleil, étaient devenus tout rouges, sauf deux lignes qui paraissaient s'être teintes en bleu, comme il arrive quelquefois aux cicatrices de vieilles blessures. L'une do ces lignes était marquée à la racine des cheveux, l'autre montait du poignet au coude.
L'étranger tressaillit comme un homme qui retrouve brusquenaent quelque vague souvenir. Il se pencha sur Arislobule après avoir choisi une situation qui n'empêchât pas le soleil de continuer à tomber sur l'homlne endormi. On eût dit qu'il voulait laisser à celui-ci toutes les conditions de température où il se trouvait, sacliant bien que le plus petit changement brusque peut, aussi vivement qu'un coup très-fort, interrompre le plus profond sommeil. D'ailleurs, comme il s'était approché sans bruit, avec un pas léger et sourd comme d'une ombre, il se pencha avec un mouvement si svelte et si aisé qu'on eût dit un roseau.
Il regarda de nouveau le visage et le bras, s'éloigna
LA VTLLE SOUS tA TERREUR. 79
doucement comme s'il glissait et vint se poser en face de Justin.
II fil un geste qui signifiait évidemment : Qu estce que c'est que cet homme-là?
« Mêle-toi de ce qui te regarde, citoyen, dit le petit bossu, fort blessé dans sa vanité d'avoir été regardé dédaigneusement par un homme si grand et si droit. Prends garde de te mêler d'affaires politiques où ton fusil ne sauverait pas ta tête. »
Le garde-chasse ne sourcilla point; pas un trait de son visage ne bougea. Il fit un nouveau geste en ayant l'air de vouloir enfoncer sa casquette sur ses yeux, comme s'il eût engagé Justin à ramener le bonnet d'Aristobule sur les yeux de céluî-cL
^< Va- t'en au diable, te dis-jel Prends garde de te mêler d'affaires où le vertueux Maximilien n'aime pas qu'on mette le nez. Si tu ne déguerpis immédiatement, j'appelle les sectionnaires q*ii sont de garde au poste de la rue Montagne-des Champs et je t'envoie au Tribunal révolutionnaire.
Le garde ne sourcilla point encore; les lignes de son visage étaient rigides comme celles d'une statue.
D'un geste aussi prompt que le mouvement d'un ressort, il prit le bonnet du petit homme et le lui rabattit jusqu'au menton. Puis, le saisissant en lui serrant les deux coudes contre le flanc, il le souleva, comme il eût fait d'un enfant, monta, avec son fardeau qui se débat* tait, sur la borne, passa l'Orateur par-dessus le mur et le laissa tomber négligenament de l'autre côté dans
Tenclos da Prieuré. Il redescendit sans que son visage se fût animé.
D'un saut léger, il se jeta rue du Regard, dans une encoignure de la porte de Thôtel de Chaulnes, resta une seconde Toeil au guet pour voir si on Tavait aperçu, si on pouvait l'apercevoir.
Il tira vivement un portefeuille d'une poche de sa blouse, en arracha une feuille de papier sur laquelle il écrivit quelques mots, tordit cette feuille autour d'une petite pierre et remonta jusqu'au coin de la rue Montagne-des-Champs.
Il se baissa sur le dormeur et laissa tomber le papier enti'e la peau et la chemise qui bâillait auprès du cou.
Il s'élança de son pas léger et disparut dans le culde-sac Montagne-des-Champs, qui occupait la place où commence aujourd'hui la rue de Fleurus.
Il se rendait à l'hôtel Lameth, auprès de Roussillon, seul des jurés du Tribunal révolutionnaire qui se fût déclaré l'ennemi de Robespierre. C'était chez lui que, ce matin même, Tallien, Lecointre de Ver^illes, Legendre (l'ami de Danton), Barras, Moïse Bayle, Dubarran, Jouland, Amar,-Cambon, Carnot, Bourdon de l'Oise et les plus menacés des Montagnards et des membres du Comité de Surveillance générale, s'étaient réunis et qu'ils devaient siéger encore en ce moment.
Quand le petit bossu, après avoir trouvé une brèche — etil n'en manquait pas alors à tout ce qui n'était pas mur de -prison — eut rejoint la borne qui lui servait d'observatoire, tout était rentré dans le calme.
LA VILLE SOUS LA TERilEUn. . 81
Aristobule dormait toujours ; seulement un nouveau personnage s'était arrêté en face de lui.
Celui-là était bien connu de Justin, comme aussi de tout le' bas peuple de Paris, qui l'avait surnommé le Boulanger. C'est un de ces personnages historiques et mystérieux que les chroniqueurs nomment et dépeignent, dont ils ignorent l'origine, dont ils perdent la trace, et qui resteraient une énigme pour la postérité, si des Mémoires et des correspondances de famille ne nous apportaient parfois la clef du mystère, et l'explication de l'action sourde mais puissante que de tels hommes ont exercée.
Le Boulanger avait ce jour-là le costumesous lequel nous le dépeignent les Mémoires de l'époque. Il avait endossé une espèce de soutanelle en grosse bure; une perruque de laine telle qu'en portaient les matelots couvrait sa tète. On ne lui avait jamais vu ni bonnet ni chapeau. Il marchait lentement, boitait légèrement en s' appuyant sur un long bâton d'un poids énorme, et dont on disait qu'il savait se servir assez habile* ment pour mettre en fuite plusieurs assaillants.
Il avait une figure ronde et pleine de bonhomie, et paraissait constamment préoccupé de cacher l'éclat qui sortait de ses yeux perçants. Une barbe grisonnante lui cachait le bas du visage. Il était renommé pour la lenteur de ses paroles.
11 avait conquis son surnom — on ignorait son vrai nom -^ sa célébrité et la faveur poptriaii» grâce à ceci : on assurait qu'il connaissait tous les marchands
de blé et de farine eptre Paris et Orléans. Et de fait,
V» -*•. M ■ M t^tm^t^
en plusieurs circonstances où, en l'an I, la famine avait menacé Paris, on avait vu le bonhomme boi-r teux, appuyé sur son long bâton, entrer dans Paris par la barrière de l'Observatoire, précédant plusieurs chariots de grains qu'il allait vendre sur la place du Panthéon -Français.
Là, il distribuait à toute citoyenne, moyennant le prix fixé par le maximum — et il recevait volontiers en payement les assignats^ assez discrédités pourtant — une livre de blé.
A diverses reprises, le Comité de Salut public avait désiré savoir quel était, au fond, ce personnage* On l'avait plusieurs fois emprisonné. Il s'était laissé faire en souriant et avait répondu à tout, que c'était au peuple à répondre pour lui.
, En effet, chaque fois, dès le jour môme, une députation des sections du Panthéon-Français, de Mutins- Scévola, de Marat, de Châlier, de l'Observatoire, des Sans-Culottes, du Finistère^ s'étfiit présentée au Co* mité en annonçant que les sections étaient mécontentes, et que le peuple réclamait son boulanger^ qui pouvait trouver du blé là où personne n'en savait chercher. Il ne fallait pas plaisanter avec la question des ftubsistances, la seule qui présentât aux Comités une menace vraiment dangereuse, même pour eux, et un péril dont on ne pouvait mesurer la portée. Lesdites sections n'avaient pas la renommée d'être patientes, et on ne pouvait pas décemment les faire passer pour des repaires d'aristocratie; elles étaient les plus pures, les plus révolutionnaires de Paris.
On avait donc relâché le Boulanger qui, disparaissant, reparaissant, dépistant les espions, détestant les ovations, était arrivé à se faire considérer comme un être très-bizarre , qu'il était inutile en même temps q\ie dangereux de tourmenter, 11 n'avait cherché aucune position, avait refusé toute place. Mais Robespierre lui- môme, à moins d'avoir en main une preuve évidente de l'incivisme du Boulanger, n'eût pas voulu lutter directement contre sa popularité, aussi solide que peu bruyante.
On avait essayé maintes fois, et surtout dernièrement, de l'enrôler dans l'un des deux partis — Montagnards ou Robespierristes — qui se préparaient à se disputer le pouvoir dans une lutte suprême ; il avait toujours paru incapable de comprendre ce qu'on lui voulait. Il s'était toujours contenté de dire lourdement qu'il n'avait besoin de personne et qu'à la première nouvelle de son arrestation, toutes les citoyennes sansculottes des sections de la rive gauche accourraient à sa délivrance. Comme c'était vrai, on le laissait momentanément en paix, sauf à lui faire expier cruellement, à la première chance défavorable pour lui, l'audace qu'il avait de vouloir échapper, à la fois, à la servitude et à la mort.
Il s'était arrêté un instant en face d'Aristobule, qui s'agitait convulsivement dans son sommeil, et dont la face, empourprée par le soleil, ruisselait de larges gouttes de sueur. On eût dit qu'un sourire mélancolique traversait la physionomie austère du Boulanger, à l'aspect du jeune homme endormi.
M TUERMIDOB.
11 se baissa comme pour le réveiller. Puis il se redressa et regai'da autour de lui.
11 vit venir du haut de la rue de Vaugirard, le long du mur des Carmes, un jeune homme habillé comme leâ bons paysans du nord de la France : brodequins ferrés et lacés, gros bas de coton bleu montant jusqu'aux genoux, et recouvrant le bas de la culotte de velours, blouse bleue, cravate d*indienne à la Colin, chapeau à trois cornes. Le jeune paysan, rasé, un peu maigre, de taille moyenne, portait sur le dos un sac de requis) tionnaire, en grosse toile. Il s'avançait d'un pas indécis et craintif, comme un étranger qui a perdu son chemin au milieu d'une contrée hantée par des monstres.
Ce personnage n'était sans doute pas intéressant pour le Boulanger. Il le considéra un instant d'un air distrait. iVlais il ne put s'empêcher de tressaillir en apercevantrEspion-Orateur, dont toute l'attention avait été encore surexcitée par l'arrivée du Boulanger, et qui, le cou tendu, ses vilains yeux écarquillés, toute sa rusée petite face mise en éveil, ressemblait bien à quelque lâche et immonde bête se demandant si lé lion qu'il guette est endormi ou mort.
Le Boulanger se dirigea vers Justin qui, midi approchant, avait quitté son poste ombragé pour venir réveijler Aristobule.
« Eh bien! dit le Boulanger d'une voix singulièrement lente, citoyen Orateur, qu'est-ce qui t'a recommandé de surveiller ce citoyen ?
— Citoyen Boulanger, répondit Justin, je ne le sur-»
LA VILLE SOUS LA TliUREUR! 8^.
veille pas. C'est un ami, le flimeux citoyen Aristobule des Piques, qui vient d'être adopté par la section Mu tius-ScévoIa, et qui m*a demandé les agréments de ma conversation.
— Tu mens. On ne trompe pas le Boulanger. Tu es chargé de le surveiller, à moins que tu ne veuilles le voler. Tu mens. Quand on ment au Boulanger on s'en mord les pouces. Je vais détacher sur toi deux ou trois citoyens de la section du Panthéon-Français, Au premier discours que tu commenceras, ils te casseront les reins et te dénonceront comme ayant prononcé des paroles sentant Thébertisme et l'incivisme ultra-révolutionnaire. »
Le petit espion se sentit serrer le cœur. Il savait mieux que personne que tout était coupable et suspect, depuis la prudence la plus sage et la plus habile, qu'on condamnait sou^ le nom de modération et d'in-dulgence, jusqu'au zèle le plus ardent, qu'on notait de crime sous le nom d'ultra-révolution. Dès lors tout accusé était nécessairement voué à la mort. Il ne voulait pas s'attirer l'inimitié du populaire Boulanger. Mais d'autre part, il se rappelait la froide et implacable cruauté de son cousin Pourvoyeur l'aîné, et les immenses intérêts qui, selon ce dernier, s'agitaient en ce moment. Il supposait qu'Aristobule était mêlé de près à ces intérêts; il avait réfléchi, et trouvait des singularités étranges dans la conduite de ce dernier.
11 avait une mine si anxieuse que le Boulanger dut conserver peu de doutQ^• Justin chercha à éluder la question.
m^^'mmmmm
86 ' THERMIDOK.
« Noos allons le réveiller, dit-il. Voici Theure qu'il Hi'a signifiée. Il te dira lui-même si nous ne sommes pas des amis. »
Ils se dirigèrent vers le dormeur.
En oe moment-là, le jeupe paysan naïf était arrivé au coin de la rue Montagne-des- Champs. Il regarda au-^ tour de lui, comme Tin homme absolument déconcerté^ perdu, ahuri. L'homme endormi attira son attention. Il se dit sans.doule que si quelque chose pouvait encora ressembler à la bonne foi en cette ville corrompue, c'était le sommeil, et qu'un homme réveillé brusque-^ ment aurait plus de chances d'être sincère que tous ces passants qui se moquaient de lui depuis plusieurs heures.
Il se baissa et toucha Aristobule.
« Citoyen, dit-il en rougissant, et en tâchant de raffiner de son mieux son patois picard. Je suis le neveu de la citoyenne Rose, de la fameuse dame Rose, voudrêtes-vous h\en me dire, mais là, droitement, s'il n'y a point quelque part ici un pays qu'on appelle Meudon, qu'est peut-être bien une ville, village ou hameau, selon ce qui se trouvera, s'il vous plaît, au nom de k liberté, citoyen. »
Aristobule, se sentant touché, avait fait un bond, et, l'œil encore noyé, vague, il agitait son bâton. Le jeune paysan recula effrayé. Aristobule regarda le Boulanger, puis Justin, et, après une nuance de surprise, son œil reprit toute sa clairvoyance.
Justin 61'ut remarquer qu'il échangea un geste d'intelligence avec le Boulanger. Il vit bien que oe^rnier
yi-T#i^*"r~^ ^^ ,11 «^ -^ ■
le désigna, lui Justin, à Aristobule d'un léger signe de tète; Aristobule répondit par un mouvement d'épaules.
a Citoyen, dit gravement le vieux boiteux, je te dénonce le citoyen ici-présent comme nourrissant f idée de te dépouiller.
— Le vil aristocrate, vipère que j'ai réchauffée dans mon sein! s'écria Aristobule, de sa voix la plus retentissante, pour attirer l'attention d'un personnage qui r«nonlait la rue du Regard et s'approchait d'eux. Non, je ne saurais retenir plus longtemps ma juste colère; il faut débarrasser le sol sacré de la République de ces êtres vils qui le déshonorent. »
Il fit un moulinet, et, couvrant de sa voix les protestations del'espion, il lui asséna sur la tête un coup qui rabattit, et se mit à crier : Au voleur! avec énergie.
L'homme qui montait se joignit à lui et hurla de son mieux : Au voleur! le jeune paysan se colla efifrayé contre la muraille. Quelques sectionnaires armés qui occupaient le corps de garde de la rue Notre-Damedes-Champs accoururent en criant à leur tour : Au voleur!
« Et toi, misérable! vil scélérat, tu es sans doute le complice de cet infâme brigand dont Fâme aristocrate avait conçu le projet de déshonorer la Révolulion par tous les excès?
*— Moi! dit le pauvre garçon, reprenant en ce moment d'angoisse le plein usage de son patois natal, je ne suis point (ce n'est point pour vous démentir), ce que vous avez en pensée. On peut demander dans
tout le pays si Louis Jougleux tfest point le plus honnête et le plus poli, seigneur! J'ai mon certificat de civisme signé de M. Gabriel Sauvage, qui est le prenaier officier municipal et le premier du pays, avec le sceau tout neuf du Conseil général de la commune de Samer. Je voulais vous demander bien honnêtement le chemin d*uo pays qu on appelle Meudon, où ma tante Rose, la grande citoyenne Rose m'attend. Je Tai manquée ce malin, ma tante Rose ; elle m'attendait à l'arrivée de la voiture, mais j'avais descendu avant de rentrer dans Paris, pour épargner d'autant; car c'est un voyage, coûteux, quoique matante Rose doive me rembourser, ou bien mon père se fâcherait.
— Samer 1 Louis Jougleux ! » murmura Aristobule en écoutant ce patois, auquel il semblait sourire.
^ Le Boulanger lui appuya sur le pied le bout de son bâton.
«Bien, s'écria Aristobule en revenant à lui, -tout ça est bon, mon garçon, mais voyons ce certificat.
— Oui, voyons ça, dit le nouveau venu, qui avait si bravement crié au voleur et qui était habillé comme les paysans des environs de Paris : souliers noués, bas et haut-de-chausses, gilet à manches non boutonné, bpnne.t orné d'une large cocarde. C'est moi qui le demande, moi,. Brutus Rendu, l'ami du citoyen Legendre, bouclier,, représentant du département de Paris. ,
. — : Voilà; mais ne le perdez pas, citoyen,» dit le jeune paysan en confiant le papier au Boulanger, qu'il jugeait le plus raisonnable du trio.
Le Boulanger lut à haute voix : « le Conseil général
'^^m^u^^mmm^mimmm'
de la commune de Samer, district de Boulogne-sur-Mei% département du Pas-de-Calais, après avoir fait afficher la demande pendant trois jours à la porte de la maison commune, et sur l'attestation de trois citoyens connus, constate que le citoyen Louis Jougleux, âgé de vingtsix ans, réside en France depuis le 1" mai 1792, sans interruption;. qu'il a toujours fait son service de garde national; quil n'a été soumis à aucune contribution; qu'il n'est pas sur la liste des émigrés; qu'il n'est détenu pour cause de suspicion ou*de coi^tre-révolution ; certifie qu'il nous a présenté en bonne forme : 1° sa quittance d'impositions mobilièrèsdepui3l788, 2** celles de ses contributions patriotiques; déclare qu'on a toujours remarqué en lui un vrai patriotisme et qu'on le regarde comme un vrai républicain. » Suivait le signalement.
«Je réponds de lui, dit avec majesté le paysan, moi, Brutus Rendu, l'ami du citoyen Legendre, représentant du département de Paris. Alors, continuat-il en jetant sur le pauvre diable, tout tremblant, un regard haineux, c'est toi qui es attendu à la Grange de dame Rose?
— Oui, reprit Louis Jougleux avec un, tressaillement d'étonnement.
.^- Eh bien ! je suis l'officieux de ta jeune et aimable tante. Je suis envoyé par elle pour t' amener chez nous, où tu dois prendre ma place. Si tu veux venir avec moi voir mon ami le citoyen représentant du département de Paris, je te ramènerai, cette après-midi, à Meudon.
— Ah ! saperlipopette, s'écria le jeune Picard, tan-
dis que îles larmes de joie lui cTouvraient les cils, on peut bien dire que ça tombe comme une pluie de louis d'or, et je vous régalerai bien.
— Et moi, dit Aristobule sévèrement, je TapprenàrnÀ qu'il n'y a plus de louis, mais des capets d'or; et si tu veux t'éviter la peine d'aller jusqu'à Meudon, tu n'as qu'à continuer à ne pas tutoyer les frères : on f enverra à la Conciergerie pour apprendre la politesse républicaine.
— Sois tranquille, "dit Brutus Rendu à mi-voix, il n'y est pas encore à Meudon. J'approuve la sensibilité de ton civisme.
— Eh bien ! qu'y a-t-il à faire? demandèrent les gardes nationaux qui arrivaient sur le champ de bataille.
— Il y a, citoyens sectionriaires de Mutius-Scévola, répondît Aristobule avec emphase, que moi, Aristobule des Piques, j'étais endormi ici, au sein de mes frères, confiant dans la probité de la section, probité connue de l'Europe entière, autant que son patriotisme est redouté des tyrans coalisés, quand cet être vil, serpentant par des voies obliques, est venu pour me dépouiller durant mon sommeil. Je me suis réveillé. Dans mon indignation républicaine, j'ai pensé que les mœurs étaient mises à l'ordre du jour par l'opinion nationale ; j'ai rougi pour ce scélérat, en songeant à la probité incorruptible de Maximilien, et, ne pouvant retenir la colère d'une àme naturellement intègre, j'ai puni ce miséi'able avec le glaive de l'égalité. Ces citoyens peuvent le certifier.
^ -r - [■■■■i iii iiiMiiBii mil» -Li II. ■■ ■ ■ .. . - ^
— Je le jure! s'écria le jeune paysan en levant lu main. »
lie Boulanger fit un signe dé tête.
; « Moi, je prête serment devant la Nature, dît Brutns Rendu, moi, Tami du citoyen Legendre, représentant du département de Paris.
— Legendre! dit le sergent des sectionnaires. Ne l'en vante pas trop fort. Il a été pur, mais c'est le chef de la séquelle dantonienne, et son sort est fixé. Nous sommes aujourd'hui septidi; dans trois jours, décadi prochain, nous verrons où il sera, ton Legendre. Il fiera avec tous les ennemis de Robespierre, il sera aBéanti dans la poussière. C'est moi qui le dis, Pierre Mdpëce, cousin de Fleuriot Lescot, maire de Paris. Et toi, citoyen sensible, voyons ton certificat de civisme. Nous saurons bien si ton cœur est aussi chaud que tes paroles, et si tes états de services républicaine. . .
— C'est-à-dire, citoyen Malpèce, répliqua Aristobule en ricanant, qu'ils sont tels que je pourrais te casser la tète et me faire encore porter en triomphe. D'ailleurs ce misérable bossu n'en a pas pour longtemps, je n'ai fait que l'effleurer. Emportez-le dans votre corps de garde et relâchez-le dans deux heures, je n'en demande pas davantage.
— Ton certificat, hurla le sergent, ou c'est toi qui vas y marcher au corps de garde, et au Comité révolutionnaire, vil intrigant ! »
Aristobule éclata de rire.
« Citoyen sergent, dit-il en tirant de sa poche un pistolet, tu viens de prononcer un mot qui t'interdit de
9â THERMIDOR.
promener tes regards calomniateurs sur le monument de patriotisme que je vais tirer de ma poche. Je vais montrer mon certificat à Tun de tes camarades, au premier venu, à celui-ci, tiens. Mais je jure par la sainte Liberté, que si, après m* a-voir appelé vil intrigant, moi Aristobule, tu y jettes les yeux, je te brûle la cervelle! Le comité révolutionnaire de la section, qui vient de me mettre à Tordre du jour, me jugera. »
On lut à haute voix, et au milieu des applaudissements, le certificat de la section, déclarant qu Aristobule avait bien mérité de la patrie. Laurent Malpèce ne dit rien. Tout ce que le peuple acclamait était saint et respectable. Le sergent s'éloigna en faisant signe qu'on transportât le petit bossu au corps de garde.
A peine eut-il tourné te coin de la rue, que le bruit d'une foule considérable envahissant le bas de la rue du -Regard attira Fattention du groupe qui félicitait Aristobule.
La mise hors la loL
La foule monta la rue du Regard et vint s'arrêter à l'angle formé par la rencontre des rues de Vaugirard et Montagne-des-Champs.
En tête marchait Lelièvre, Taîné, le tambour bien connu de la section Mutius-Scévola. Il sortait justement de prison, où il était resté bien longtemps pour
avoir rappelé aux citoyens et citoyennes leurs devoirs civiques en ces termes : « Vous êtes invités à vous trânspoiter à la section des Cervelas. » Lelièvre était un vieux et joyeux soldat aux gardes-françaises, de ceux qu'on nommait « leâ hommes du 14 juillet; » il avait été relâché par Tintervention directe d'amis qu'il avait dans les bureaux du Comité de Salut public, et il était resté à la disposition de ce Comité.
Un sourire éclaira sa figure hâlée et ridée, quand il se vit sur le territoire de son ancienne section. 11 échangea: un regard cordial avec quelques-uns des sectionnaires présents, et particulièrement avec le Boulanger. Puis il reprit son sérieux. A côté de lui marchait un collègue, un ennemi, un tambour attitré de la Commune de Paris.
Derrière eux venait^ monté sur une haridelle qui semblait avoir à peine le souffle, un officier municipal, vêtu avec une véritable recherche de saleté. Il portait, quoiqu'il fût un des quarante- huit magistrats qui formaient, avec les quatre-vingt-seize notables, le gouvernement de Paris et presque de la France, un costume auprès duquel celui d'Aristobule était un habillement de inuscadin.
Son bonnet rouge semblait avoir été sali à plaisir. Sa carmagnole de toile brune était déchirée sous les bras. Une large ceinture tricolore, à laquelle pendait un grand sabre de cavalerie, indiquait seule sa qualité. Il s'avançait de cet air morne, las, ennuyé, des gens énergiques et actifs qui remplissent un devoir banal , en attendant le moment de la lutte.
Sf4 THEBttlDOR,
Il étak dti ceâte livide,, et ses eanemis âisaîenl, sfcyeo uii elignement d'œil, que ee n'était pas le sang du cœur fui devait lui manquer.
Ce personnage était, en effet, Ai^thur Riche, fabricant de papiers peints, célèbre pour avoir uiangé^ au 10 août, le cœur d'un Suisse qu'il venait da massacrer»
A 9Q31 côtés, marchait un agent du Comité de Salut public, Dulac, encore inconnu, mais bouillant d'acti-* ifÂté et d'ambition.
Celui-ci, simplement, mais proprement vêtu,, en bottes qui montaient rejoindre les culottes sous le ge«> nou,en veste gris bleu, portait un chapeau pointu et àlaifges bords, comme ceux" de» représentants do: peuple, mais sans plumes. Il n'avait d'autrea signes dis» tinctifs que des boutons de métal qui, disposés en deux rangées sur sa veste, portaient inscrit : « Comité de Salut public. » Un glaive — c'était bien l'ancien glaive romain, à poignée droite — était suspendu à un baudrier très-court. Deux pistolet» étaient pgssés à sa^ ceinture. 11 ne perdait aucune occasion de jeter un* regard de colère sur F officier municipal, qui lui répondait par un coup d'oeil de: mépris*
Dulac était escorté de deux gendarmes; Riche de. deux canonniers. Les gendarmes, exécuteurs plus habitueb de la loi, étaient dévoués à k Convention ; ils détestaient les canonniers, séides d' Henriot^ commandant en chef de la garde nationale et l'homme de la Commune.
Tout enfin rappelait cet antagonisme qui arrivait à son comble et qui mettait en présence Paris et la
LA VILLE SOtJS LA TERREUR. 08
France, la Commune et la Convention, Robeapiserf e et les Comités.
Chacun même de ces infimes détails de la vie publiqjtie et politique persuadait aux moins clairvoyants que la lutte suprême ne pouvait plus être retardée, et forçait chaque citoyen à se demander qui allait remporter.. Cette demande, chacun se la faisait avec an* goisse, car tout le monde ignorait, en somme, pour quel principe se disputaient ces ennemis qui paraissaient jusqu ici avoir voulu exactement la même chose, qui s'accusaient de» mêmes crimes, en invoquant les mêmes idées, en agitant les mêmes drapeaux..
Le cortège s'arrêta donc au coin de la rue du Regard et de la rue de Vaugirard. Riche et Dulac s'entre-regardèrent comme pour savoir qui prendrait le premier la parole.
l^officier municipal haussa les épaules et regarda son tambour, qui battit un ban. La foule augmenta, se serra. Les sectionnaires du poste de la rue Lucrèce-Vengée accoururent tous. Un second ban, puis le bruit cessa.
Le Boulanger, en voyant arriver le cortège, avait fait un signe à Aristobule, qui avait commencé à s'esquiver en se dirigeant vers là rue Lucrère; mais la vue de Tofficier municipal sembla le faire changer d'avis. 11 s'arrêta et s'avança; ses pommettes pâles se rougigirent et ses prunelles éteintes s'allumèrent.
Le Boulanger fronça les sourcils en le voyant rester aux premiers rangs delà foule. Il le rejoignit toutefois, et sans grand'peincj chacun s' écartant volontiers devant lui.
On entendit un troisième roulement. 11 se fit un silence profond. Le municipal déploya un papier, et il lut d'une voix morne :
« Ce 7 thermidor an !!• de la République française» une et individisible, et la V* de TEgalité.
a Les conspirations toujours renaissantes des exnobles, des prêtres, des étrangers, agents de Pilt et de Cobourg, et de tous les tyrans coalisés, exigent autant de surveillance pour les découvrir, de sévérité pour les réprimer et les punir, que les conjurés-emploient de manœuvres, d'intrigues et de perversités à les préparer et à les conduire à leurs fins.
« Cette surveillance doit être exercée par le peuple tout entier, puisque c'est lui tout entier qu'on attaque par des trames qui ont pour but de répandre la calomnie sur les pères de la Patrie, d'affamer la nation et de la livrer aux séides des despotes étrangers.
« Les Français n'ont pas oublié la grande conspiralion des Soixante ou de V étranger^ dont les coupables ont subi la peine de leurs crimes le 30 prairial dernier. La patrie a couru alors le plus grand péril qu'elle ait jamais vu ; tous ses ennemis avaient réuni leurs efforts comme pour livrer à la République un dernier combat; et l'assassinat, la famine, la fabrication de faux assignats et de fausse monnaie, la dépravation de la morale et de l'esprit public et le soulèvement des prisons n'étaient que leurs moindres crimes.
« Les interrogatoires et aveux des scélérats Admirai et Cécile Renault ont dévoilé que le but des infâmes conspirateurs était d'aller poignarder le grand citoyen,
LA YILLfi SOUS LA TERREUH. . 97
lapère du peuple, T incorruptible Maximilien Robespierre, et quelques autres des représentants du peuple, membres des Comités de Salut public et de Sûreté générale, de lui arracher le cœur, de le griller, de le manger...
— Il y en a qui Taiment mieux cru, cria une voix. »
Arthur Riche s'arrêta ; ses regards dédaigneux parcoururent la foule et s'arrêtèrent, dans la direction d'où partait la voix, sur la figure d'Arislobule, dont la physionomie ardente et haineuse le frappa sans doute, car il y fixa un instant ses regards.
Il reprit sa lecture :
« Les griller et les manger, et faire mourir les plus marquants dans un tonneau garni de pointes. Tous les scélérats s'étaient réunis, les ci-devant et leurs es: claves, et jusqu'à des magistrats que le peuple avait investis de sa confiance. Mais quel est le crime assez atroce pour faire reculer une âme aristocrate ?
'( La nation fut sauvée alors par la prévoyance des sans-culottes et la protection de l'Être suprême. Aujourd'hui le péril recommence plus que jamais. Les chefs de la conspiration, avec une aatuce infâme, avaient échappé au supplice dû à leurs crimes.
« Ces chefs, vous les connaissez. «
11 s'arrêta de nouveau^et son œil se fixa encore sur le visage d'Aristobule. Un léger tressaillement lui échappa. Il continua toutefois.
Il Oui, le peuple français tout entier les connaît. Ce sont deux scélérats, les plus grands que le crime ait